A MARC-MICHEL REY
A Motiers. le 9 juin 1764.
J'ai, mon cher compère*, un nouvel ouvrage' à vous proposer. Mou manuscrit est tout prêt; mais deux raisons m'engagent à vous consulter avant de vous l'envoyer. La première et la plus importante est que cet ouvrage, étant mon apologie et celle de la bourgeoisie de Genève, ne saurait être agréable au petit conseil ni aux ministres, et qu'en l'imprimant, vous risquez de déplaire à ces gens-là*; si vous aviez intérêt à les ménager, il ne vous conviendrait peutêtre pas de courir ce risque.
Ma seconde raison est que cet ouvrage sera difficile à imprimer correctement, à cause de la quantité de notes, de citations, de chitTres, de guillemets dont il est entremêlé et qui demandent le plus grand soin de la part de l'imprimeur • f du prote ou correcteur, et cependant c'est, de tous mes I rils, celui dont l'exactitude et la correction m'importent le plus; mon honneur, mon repos, ma sûreté même en dépendent; une faute, un contresens, un quiproquo sont capables de tout gâter. Je ne cesserai de trembler sur l'exé- «iilioii juscju'à ce (jiie la d»'niière bonne feuille me soit parvenue.
Il faudra donc qu»* nous braviez la mauvaise hunn'ur de
rlaines gens, et (pie vous donniez une attention extraor-
1. Lettres imhi. a Mnrr-Michel :'i/f publ. par Bo«<»(lia (l8o8).
J. Hou^seau était paiTain «l'une uiie de Rey. — Voy. lettre .XIII.
•4. On n'oublie pa^ que Hcy est genevois de naissance
dinaire à la chose. Ajoutez que la diligence importe telle- .nent qu'il faut absolument que l'ouvrage soit inutile ou qu'il paraisse dans le mois de novembre au plus tard*. Voyez si à toutes ces conditions il vous convient d'entre prendre cette affaire et répondez-moi le plus tôt qu'il vous sera possible, car j'attends votre résolution pour prendre la mienne.
L'ouvrage est en deux parties, que j'estime faire ensemble à peu près l'étendue du Contrat social. Le prix en sera le même, et si vous le trouvez trop fort après avoir vu l'ouvrage, vous diminuerez ce qu'il vous plaira.
Je souhaiterais beaucoup un format in-S" et un caractère un peu gros ; cependant si vous voulez absolument prendre le format et le caractère des œuvres, j'y consens : l'essentiel est l'exactitude et la correction.
Je diviserai le manuscrit en deux envois ; savoir, la première partie en recevant votre réponse, et la seconde en recevant l'avis de la réception de la première. En attendant, supposant que le parti vous convienne, préparez toute chose, afin qu'à la réception du premier envoi vous mettiez tout de suite la besogne en train.
Le grand éloignement qui me met hors d'état de revoir les épreuves est un si grand inconvénient que cela seul me dégoûterait du travail. Voyez cependant si, à force de soins, vous ne pourriez pas suppléer à l'inspection de l'auteur. Je ne vous demande que de suivre fidèlement la copie en toute chose, même dans les fautes qui peuvent s'y trouver. Je supplie très particulièrement ma chère commère ^ de vouloir bien, après la dernière correction, suivre encore avec vous
1. Avant l'assemblée du Conseil [ pêcher par l'abstention en masse,
général où devait avoir lieu l'élec- | Voy. la Notice sur les Lettres de la
tion des syndics, que les chefs des Montagne, p. 226.
représentants se proposaient d'eni- I 2. Mme Rev.
l épreuve et la comparer au manuscrit sans se presser. Je vous promets que si l'édition peut se faire sans grosse faute, ou je mourrai à la peine ou j'irai vous embrasser tous deux.
Vous aurez dans la première partie, qui est la plus grande, de quoi occuper suffisamment vos ouvriers en attendant la seconde. Vous m'enverrez chaque bonne feuille sitôt qu'elle sera tirée, afin que j'aie le temps de bien l'examiner, et de voir si quelques cartons sont nécessaires.
Soit que vous acceptiez ou non, je vous demande sur cette affaire le plus grand secret. Quand l'impression tirera à sa fin, vous pourrez vous entendre avec vos correspondants comme à l'ordinaire, mais sans vous expliquer sur la nature de l'ouvrage, de peur que des intrigants, qui s'en défient déjà, ne fassent jouer des ressorts pour en arrêter la publication.
Je m'explique d'avance sur chaque article, afin qu'à la réception de votre réponse, je puisse vous expédier mon manuscrit sans y joindre de lettre pour ne pas grossir le pa(|uet. Bonjour, mon cher compère, j'embrasse ma chère commère, ma petite filleule et toute votre famille, et j'attends sans retard votre réponse.
J.-J. Rousseau.
XVn. — A M. LE DUC DE CHOISEUL.
 Trye, le 27 mars 1768.
Monseigneur,
Vous daignez m'écouter. De quel poids je me sens soulagé! Si vous eussiez bien voulu me voir, il me semble que
je n'aurais eu besoin de vous rien dire, et qu'à l'instan* vous auriez lu dans mon cœur.
Un mot que me dit M. de Luxembourg', à mon départ pour la Suisse, autorise le détail dans lequel je vais entrer, et qui serait superflu s'il vous eût rendu ma réponse : mais le meilleur et le plus aimable des hommes n'en fut pas toujours le plus courageux.
On vous a donné de quelques passages de mes écrits des interprétations non seulement si fausses et si peu naturelles que le public ne s'en est jamais douté, mais si contraires à mes vues, que le seul de ces passages qu'on m'ait cité contient l'éloge le plus vrai, le plus grand, j'ose dire le plus digne que vous recevrez peut-être jamais, et dont trop de modestie a pu seule vous empêcher de sentir l'application. Monsieur le duc, je n'ai point de protestation à vousfaire. Je vous dirai les faits et vous jugerez.
Tous les ministres qui vous ont précédé depuis longtemps m'ont paru fort au-dessous de leurs places : toutes les personnes, n'importe le sexe, qui se sont mêlées de l'administration, n'ont eu, selon moi, que des petites vues, des demi-talents, des passions basses, et de l'avarice plutôt que de l'ambition. Enfin, j'eus pour eux tous un mépris peutêtre injuste, mais qui allait jusqu'à la haine, et que je n'ai
1. Voy. Confessions, part. II, livre XI : « Un matin que j'étais seul avec M. de Luxembourg, il me dit:
« Avez-vous mal parlé de M. de Ghoiseul dans le Contrai sociaV!
— Moi ! lui dis-je en reculant d3 surprise, non, je vous jure: mais j'en ai fait en revanche, et d'une plume qui n'est pas louangeuse, le plus bel éloge <iue jamais ministre ait reçu.» — (Cf. p. 106, le passage en question du Contrat social .) —
« Et tout de suite je lui rapporte le passage. « Et dansl'^wj/e? reprilil. — Pas un mot, répondis-je. il n'y a pas un seul mot qui le legarde. — Ah! dit-il, avec plus de vivacité qu'il n'en avait d'ordinaire, il fallait faire la même chose dans l'autre livre, ou être pius clair ! — J'ai cru l'être, ajoutai-je; je l'estimais assez pour cela. » Il allait reprendre la parole ; je le vis prêt à s'ouvrir, il se retint et se tut. »
jamais beaucoup déguisé. Tous mes pencliants, au contraire, vous favorisèrent dès le premier instant. Je préjugeai que vous alliez rendre au ministère l'éclat obscurci par ces gens- \a, et, quand le bruit courut que de vous et d'une des personnes dont je viens de parler', l'un des deux déplacerait l'autre, je fis en votre faveur des vœux qui ne furent pas aussi secrets qu'il l'aurait fallu. Peu après M. de Luxembourg, par hasard, vous parla de moi, et, sur l'essai que j'avais fait à Venise*, vous m'offrîtes de m'occuper. Je fus •l'autanl plus sensible à cette offre, que jamais les gens en place ne m'ont gâté parleurs bontés. Environ dans le même temps éclata ce célèbre pacte de famille^ : quel augure n'en irai-je point pour une administration qui commençait Hisî! Je mettais alors la dernière main au Contrat social : le cœur plein de vous, j'y portai mon jugement et mon pronostic avec une confiance que le temps a confirmée, et que l'avenir ne démentira pas
Vous qu'honore la vérité, reconnaissez son langage. Le passage dont je viens de vous donner l'explication est le seul où j'ai voulu parler de vous. Si l'on a cherché de sinistres* applications à quelque autre, j'en appelle au bon sens pour les réfuter, et je suis prêt à montrer partout ce que j'ai voulu dire. Me serais je aussi sottement contredit moiîiième en faisant l'éloge et la satire du même en même temps? Cela esi-il donc dans mon caractère, et m'a-t-on vu quelquefois souffler ainsi de la même bouche le froid et le chaud? Qu'on se ligure un étranger à ma olace, au sein de la France, où il se plaît, aimant à publier des vérités har-