LES DERNIERES ANNEES. PARIS ET ERMENONVILLE
Les dernières années de Rousseau ne sont troublées par aucun incident extérieur, et, par comparaison avec celles que nous venons de voir s'écouler, pourraient sembler paisibles, si son âme avait été capable de quelque sécurité. Il a des lieures, des joiu-nées de répit, pendant lesquelles les rares privilégiés qui lui inspirent ime certaine confiance, toujours bien éphémère, goûtent auprès de lui le charme des plus poétiques entretiens ; mais son mal reste le même: le délire est incurable et toujours pièt à se réveiller. Dans ces conditions, les meilleures volontés lui sont suspectes, toute démarche amicale prend à ses yeux l'apparence d'une sollicitation perfide, tout service celle d'une entreprise sur sa liberté. Dans ses crises il est hors de lui, il éclate en paroles blessantes, il fait le vide autour de sa personne. Mais son délire est lucide, et il a fort bien décrit lui-même cette disposition contre lajpiellc sa volonté demeure impuissante : « Les maux réels, dil-il, ont sur moi peu de prise; je prends toujours aisément mon parti sur ceux (pu? j'éprouve, mais non i>as sur ceux que je crains. Mon imagination effarouchée les combine, les retourne, les étend et les augmente. Leur attente me tourmente cent fois plus que leur présence, et la menace m'est plus terrible que le coup. »
Si l'on fait abstraction du sombre égarement aucjuel il est en proie, et si l'on ne considère que son attitiide dans la souffrance, cette attitude ne manque ni de fermeté n.' de grandeur. Il croit à la justice, à celle des hommes, infaillible avec le temps, et à celle de Dieu qui en est la source. Il est résigné, non désespéré. Enveloppé de ténèbres, il continue à lutter; il attend l'heure propice et, sans se lasser, îiccumule les protestations dirmocence opprimée sur lesquelles il sait, à n'en pas douter, que le
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jugera l'avenir. Dès son retour à Paris, il y entreprend le grand dessein qui l'y a ramené; il va lisant ses Confessions dans les réunions où il trouve accès. Il s'aperçoit qu'il y étonne plus qu'il ne convainc. Il écrit ensuite ses Dialogues, en multiplie les copies de sa propre main, essaye de les mettre à l'abri d'une destruction totale. Il en confie le dépôt « à la Providence » ; il arrête les passants pour les leur remettre, avec cette suscription : « A tout Français aimant la justice et la vérité. » Naturellement on repousse cette étrange démarche; il continue quand même ses courses à la recherche de l'honnête homme, qui certainement existe, qu'il s'agit seulement de découvrir; de l'honnête homme qui, d'une seule parole, dissipera les nuages et déjouera l'universel complot. Tout cela ferait sourire le simple bon sens ; mais comment ne pas être ému en lisant, à la fin du récit qui nous révèle cette série d'aberrations, cet acte de foi dans une réparation nécessaire : « Quoi que fassent les hommes, le ciel à son tour fera son œuvre. J'en ignore le temps, les moyens, l'espèce. Ce que je sais, c'est que l'arbitre suprême est puissant et juste, que mon âme est innocente, et que je n'ai pas mérité mon sort : cela me suffit.... Que les hommes fassent désormais tout ce qu'ils voudront; après avoir fait, moi, ce que j'ai dû, ils ne m'empêcheront pas de mourir en paix. »
Il y a, çà et là, dans cette fin d'existence, des moments où domine une douce et mélancolique sérénité. Les Rêveries nous en offrent l'expression la plus belle et la plus touchante. Elles trouvent leur confirmation dans le récit tout simple, mais non moins saillant, d'un témoin oculaire qui put alors pénétrer dans l'intimité de Rousseau, et qui, soutenu par une sorte de piété, lui demeura fidèle en dépit des rebuffades. C'est Bernardin do Saint-Pierre, alors ignoré du public, mais qui dans ks œuvres de Rousseau avait déjà reconnu ses modèles, et dans leur auteur une âme inquiète, poétique, religieuse, en harmonie avec la sienne. Il nous montre le vieux Jean-Jacques dans son petit logement au quatrième étage, rue Plâtrière*, « assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la musique », — car il avait repris son ancien métier, pour grossir son petit revenu de 1100 francs. « Près de lui était une épinette sur laquelle il essayait de temps en temps des airs. Deux petits lits, de cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre ;