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Lettre ù M. de Malesberbes, du 12 janvier

les grandes idées auxquelles il allait consacrer sa vie d'écrivain •. « les contradictions du système social », la bonté naturelle de l'homme et l'influence néfaste des institutions. Le programme de l'Académie de Dijon, qui n'était pourtant qu'un lieu commun, aurait ainsi, dans cet accès de lièvre intellectuelle, donné conscience à Rousseau de son œuvre prête à éclore ; en effet, toute son œuvre est en germe dans ce premier discours, et il put fort bien alors en apercevoir les grandes lignes comme d'un point central et culminant. Il arriva tout ému en présence de Diderot, lui confia ce qui venait de se passer dans son âme. « Il m'exhorta, raconte-t-il encore, de donner l'essorâmes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant, je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement. »

Marmontel, d'après Diderot, — mais d'après Diderotdevenu l'adversaire de Rousseau, — rapporte tout autrement cette dernière scène. Rousseau serait arrivé à Vincennes préoccupé par le programme qu'il venait de lire, et disposé, s'il concourait, à soutenir la thèse alors universellemerit admise, favorable aux sciences et aux arts. — « C'est le pont aux ânes, aurait répondu Diderot ; tous les talents médiocres prendront ce cliemin-là, et vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu que le parti contraire Drésente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond. » Rousseau se serait donc résolu, sans conviction, et sur le conseil d'un ami plus rompu que lui aux ruses du métier, à développer le brillant paradoxe, que depuis il soutint dans tous ses écrits. Le récit de Marmontel a souvent paru plausible; j'avoue que je n'y puis croire sans de fortes réserves. J'admets que Rousseau, sur le tard, ait exagéré le caractère dramatique de r « inspiration » qui s'était emparée de lui, qu'il soit arrivé devant Diderot encore indécis sur le parti qui lui réussirait le mieux, le cas échéant, et qu'il se soit déterminé par le conseil de son ami; mais assurément la thèse qui dès lors, et dès longtemps, lui était chère, est celle qu'il adopta. Cela seul exphque le merveilleux accord entre ce premier écrit et tous ceux qui suivirent. Une opinion de hasard, une opinion suggérée, ne se maintient pas avec une telle constance, ne se transforme pas en un système si rigoureux, ne devient pas la vie même de l'homme qui ne l'aurait pas lentement mûrie et embrassée. Il put plaire à Diderot, choqué par les paradoxes de Rousseau, et plus encore offensé par sa conduite, de supposer et de dire que toute la car-

rière de cet homme illustre avait pour point de départ un vaiij jeu de rhétorique : nous serions, nous, par trop naïfs de l'en croire contre toute apparence.

Le Discours se compose de deux parties. La première est liistorique : Rousseau y montre la décadence des États partout produite par le progrès des lumières. La seconde est théorique : c'est l'explication de l'influence désastreuse exercée par ce prétendu progrés, sur les mœurs, les croyances, les vertus guerrières, sur toutes les forces sociales. Mais cette division n'est qu'apparente : l'histoire n'est ici qu'un leurre, et les deux moitiés de la démonstration dérivent également d'une conception que Rousseau laisse, cette fois, seulement apparaître, et qu'il mettra bientôt dans tout son jour : la JKtnté naturelle et priiiiilive de l'homme. « On ne peut, dit-il, rénéchir sur les mœurs, qu on ne se plaise à se rappeler l'image de la simplicité des premiers temps. C'est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux, et dont on se sent éloigner à regret. » Se rappeler! Il l'a donc connue? I)outez-en, si vous voulez; lui, n'en doute pas, n'en doutera jamais. Il nous l'avoue, rien n'est plus vrai [Jour lui que ses chimères. Mais alors tout ce qu'il nous plaît d'appeler progrès, il lui convient, à lui, de l'apix'ler décadence. Ce jwstulat admis ou supposé, l'histoire et la démonstration n'ont plus qu'à le contirmer et à s'y conformer. Rousseau nous dit que son discoui-s fut écrit, ou plutôt dicté, sous l'empire de l'enthousiasme; chaque matin, ses rêveries enflammées de la nuit prenaient forme. Cet enthousiasme nous serait à bon droit suspect, tant nous trouvons dans ce discours de mouvements oratoires convenus, de péiiphrases pompeuses, de procédés d'école. Mais il travaillait pouj- obtenir un prix académi(pi(', un prix d'éloquence; il imitait les modèles du gemv, et, «ouune il dit avec bcîiucoup de sens, « avec quehpie talent qu'on (•Misse être né, l'ait décrire ne s'apprrnd pas tout d'un coiq) ».

il obtint le prix, et son discours, si cruel |K)ur un siècle infatué 'le science', souleva de vives polémiques. 11 y répondit avec

1. Veut-ou voir à plein ropiiiion contraire et courante ? Qu'on lise seulement celte phrase de Voltaire : « Les mœurs, ainsi que tes arts, se sont pccfectionnés dans ce siècle, depuis Pélenbourg jusqu'à

Cadix;... jamais les hommes n'ont iHt: plus instruits et plus heureux...

Jamais la soriét»' n'a été pliis aimable et plus remplie de sentiments d'honneur ; jamais les I>cllc»-lcttre8 n'ont plus influé sur les uiœurs. •

passion, et c'est ainsi qu'il fut amené à disputer contre le roi Stanislas en personne. Du jour au lendemain il était devenu, non seulement homme de lettres, mais auteur d'une doctrine nouvelle.

Dans son Discours et dans les écrits qu'il publia pour l'éclaircir ou le défendre, voici quelques points importants à noter :

Il a si peu de goût pour la science, qu'il voudrait respecter le « voile impénétrable » dont la nature couvre ses secrets.

Il jette le discrédit sur la philosophie, sur l'incrédulité qui en est la suite, et sur l'esprit de secte qu'elle dissimule : « Tel fait aujourd'hui, dit-il, l'esprit fort et le philosophe, qui n'eût élé (ju'un fanatique au temps de la Ligue ».

Avec la rehgion, il réhabihte le patriotisme et tous les sentiments « sacrés», flétris par le scepticisme à la mode.

Il préfère en tout l'instinct à la raison ; il ne craint pas de chercher la régénération de l'honnne dans la vie purement animale, « car il vaudrait encore mieux ressembler à une brebis qu'à un mauvais ange ».

C'est dans l'instinct, dans le sentiment, qu'il place le principe même de la vie morale : « Nous avons un guide intérieur, bien plus infaillible que tous les livres, et qui ne nous abandonne jamais dans le besoin ». La vertu est « la science sublime des âmes simples », et il suffit, « pour apprendre ses lois, d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions. Voilà la véritable philosophie!... )>

Enfin à ceux qui le traiteront d'utopiste, d'ennemi de la civilisation, il oppose déjà cette réponse qu'il ne se lassera pas de renouveler: le mal est fait, et il n'est plus temps d'y remédier; mais le mal porte en lui-même une sorte de contre-poison ; « laissons donc les sciences et les arts adoucir en quelque sorte la férocité des hommes qu'ils ont corrompus...; les lumières du méchant sont encore moins à redouter que sa brutale stupidité ».

Ainsi, ce morceau de bravoure est pour Rousseau l'enfance de l'art, à ne regarder que la composition et le style ; mais il contient déjà toute sa pensée, dont ses chefs-d'œuvre ne seront que le développement régulier. Il a donc été vraiment a illuminé » sous l'arbre de Vincennes, mais d'une lumière tout intérieure et lentement accumulée depuis ses premières réflexions et ses premières lectures.

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