hvnnelière, JansénUtes et Cartésiens
LViti INTKODUGTION.
pie et plus mnjestueuse, qu'avait aimée le xvii" siècle, formé à l'école de Balzac. Il s'en sert d'abord avec une certaine gaucherie déclamatoire; sa langue, mêlée de provincialismes, est trouble en débutant, médiocrement correcte ; c'est une qualité qu'elle n'acquerra que peu à peu, grâce à un travail persévérant : mais cette langue, pleine de souffle, est naturellement lyrique ; elle exclut les pointes et le bel esprit. L'excès en est la phraséologie vide dont Thomas sera le représentant détestable et estimé. Mais chez Rousseau, dès son second ouvrage, le fond et la forme vont de pair : c'est une nouvelle façon, non seulement d'écrire, mais de penser. Victor Cousin a très finement comparé les denx rivaux en présence : « J.-J. Rousseau est juste l'opposé de Voltaire. Il n'en a pas le bon sens et la simplicité ; il rêve et il déclame ; il a un système absurde, et il l'expose avec un art excessif.... Mais, le bon sens à part, Rousseau a des endroits par lesquels il est supérieur à Voltaire. C'est bien un autre raisonneur : quand il est dans le vrai, sa dialectique est irrésistible.... Il a l'éloquence vraie de la logique et de la passion ; malheureusement il y mêle im art qui parait trop, et donne un air de rhétorique à ses pa^es les plus vives et les plus fortes. » L'appréciation est des plus exactes. Rousseau a beau médire des lettres, il est homme de lettres jusqu'au bout des doigts; dès qu'il écrit, sa sincérité n'est plus entière; il produit une forte impression, mais il est sensible qu'il y vise, et c'est par là que ce merveilleux artiste est inférieur aux grands prosateurs du siècle précédent, aux Pascal et aux Bossuet, dont il relève d'ailleurs la tradition.
Son rôle dans le mouvement des idées est considérable. Il a, quoiqu'il écrive en prose (c'est un point très secondaire), rappris la poésie à une société qui ne la connaissait plus, et dont l'analyse, la logique ou la raillerie, — claires, exactes, mais courtes, et qui excluent les émotions du cœur, — étaient le goût et l'occupation favoris. L'homme sociable, raisonneur, raffiné, avait étoulfé l'homme naturel, doué de sentiments simples, créé pour vivre, aimer, souffrir, bien plus que pour comprendre et douter. Rousseau rendit ses droits à la sensibilité, même un peu plus que ses droits, remit en honneur l'admiration des spectacles de la nature, et fit entendre en elle, non par réminiscence des anciens, mais par une ins])iration toute personnelle, l'écho de l'âme humaine. On avait su toiit cela; mais ou l'avait oubhé : cette rénovation eut le caractère d'une révélation. Il fit plus. En écou-
INFLUENCE DE ROUSSEAU. lix
uint son cœur, il y reti'ouva dans toute leur vigueur native les instincts niocaux et relijïienx. C'est la religion naturelle, mais non pas froide et tout intellectuelle et coercitive connue celle de Voltaire; à l'idée de Dieu il en joint le « goût », la sensation vive et directe. C'est la seule originalité de sa philosophie, médiocre par l'eflort d'esprit, toute puissante par l'action morale. Non (pie Housseau no. soit un raisonneur redoutable. En éducation, en politique, en religion, il argumente avec une force, une intrépidité sans égales. Mais il r.iisonne sur des prémisses absolues, incomplètes, (pi'il conduit sans hésitation jusqu'au paradoxe, à l'utopie, à l'absurde. Il a dans les idées simples une foi naïve; c'est le type de l'esprit radical.
On voit la suite, H (pielle longue ti'aînée il a laissée derrière lui. Tous les gi'ands peintres de la nattu'e. Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand, (îeorg(^ Sand sont ses disciples. Les deux derniers le sont encore par l'exaltation du sentiment. De lui procède, dans notre école romaulicjue, toute cette riche et noble veine de poésie personnelle, mais excessive, troublante, où le cœur et l'imagination se donnent carrière, s'enivrent et s'adrauchissent de la inison connue d'une entrave. Enlin la polililicpie de la ilévulution, avec ses do^nncs, son noble et candide optimisme, son mélange de libéralisme et d'absolutisme populaire, son mépris superbe de la tradition et des réalités existantes, c'est encore du Rousseau. Nul parmi les écrivains du xviii" siècle n'a donc eu, dans les lettres, dans l'histoire, dans les mœurs, uik; influence plus grande; nul n'a fait à la fois plus de bien et plus de mal. Aussi est-il diflicile de le juger de sang fioid et de tcMiir un juste milieu entre ses adversaires irréductibles et ses idolâtres. Il est encore trop près de nous.
Il y a pouiianl progrès, et si la discussion demeure très vive sur l'action bienfaisante ou non que ses écrits ont exercée, et dont nous subissons encore le contre-coup, son talent du moins est hors de cause, et sa personne même est jugée avec une impart ialité croissante. Les blessures qu'il a faites autour de lui pour venger celles qu'il sentait ou croyait sentir, ne provoquent plus aujourd'hui de rancune; les griefs de Diderot, de Grimm, de Voltaire, nous laissent froids; ce sont misères sur lesquelles heureusement le temps fait vite l'oubli. De même l'enthousiasme qu'il inspirait par son étalage di* vertu n'a plus de prise à distance : ces choses-là racontées perdent tout |>r«'slige. Mais de plus en plus on se rend compte de la maladie qui chez celte
Lx lOTRODUCTION.
grande âme, par l'effet de certaines fatalités physiques et morales, d'une éducation déplorable, d'une situation équivoque dans la société, a perverti les plus beaux dons de l'esprit. On n'était pas habitué jadis à regarder le génie comme un droit à la singularité : dans la conduite de la vie, il tombait sous la règle commune. Depuis, nous lui avons accordé de grands privilèges, avec plus d'entraînement que de justice. Mais pour Rousseau notre indulgence est légitime. Ce n'est pas défaillance, de notre part; c'est pitié. Ne la ' jgrettons pas.
DE
J.-J. ROUSSEAU
SI LE RÉTABLISSEMENT DES SCIENCES ET DES ARTS A CONTRIBUÉ A ÉPURER LES MOEURS
(Discours qui a remporté le prix à l'Acadêinic de Dijon en 1750.;
NOTICE
Rousseau a raconté dans deux pages célèbres, l'une des Confessions, l'autre de sa Correspondance^, comment, pendant l'été de 1749, allant voir à Vincennes son ami Diderot, qui y était détenu pour sa Lettre sur les aveugles, il lut dans le Mercure, tout en marchant, la question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante : c'était le texte môme qu'on vient de lire et qui fait le titre du Discours. — a A l'instant de celte lecture, dit-il, je vis un autre «nivers, et je devins un autre homme ». Dans son trouble, il s'assit sous un arbre, et là, palpitant, ébloui, baigné de larmes, il sentit affluer a son esprit toutes