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DISCOURS SUR L'ORIGINE DE L'INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES

NOTICE

Décidément heureuse dans le choix de ses sujets, l'Acadcmio de Dijon mit au concours, pour 1754, une question qui, de nouveau, piqua Rousseau au vif et lui fournit l'occasion de développer à part et largement quelques-unes des idées esquissées dans son premier Discours. En voici l'énoncé : Quelle est l'origine de r inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée jfar la loi naturelle^

C'est encore dans le feu de l'enthousiasme qu'il conçut le dessein de son ouvrage. Il était allé, nous dit-il, passer une semaine de la belle saison à Saint-Germain : « Enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps, dont je traçais lièrement l'histoire.... Mon âme, exaltée par ces contemplations sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de lames semblables suivre, dans l'aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d'une faible voix (|u'ils ne pouvaient entendre : « Disensés, « qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous ver; « maux viennent de vous joli compare donc l'état social qu'il a sous les yeux, particulièrement en France, pays d'inégalité fondée sur une longue suite d'abus et d'usurpations, avec l'état dénature « qui n'existe plus, <|ui n'a peut-être point existé », dont, par conséquent, il est impossible de chercher la trace dans l'histoire, mais qu'il reconstitue par la « réflexion o, c'est-à-dire ici par l'imagination, con-^

formément à l'idée qu'il se fait de l'homme primitif, et d'après cette conviction, invétérée chez lui, que tout dans la nature est bon à l'origine et que tout mal ici-bas est l'œuvre de la civilisation. Par conséquent, sa pensée remonte du présent, qu'il constate, au passé, non pas réel, mais logiquement restitué. L'ordre historique n'est encore ici qu'un procédé d'exposition; l'ouvrage est de pure déduction, et c'est en rendre un compte exact que d'en commencer l'analyse par la tin.

La société, dans son état actuel, n'est que la consécration légale d'une inégalité factice. Les plus puissants et les plus riches n'y sont, sauf exception, ni les plus intelligents ni les plus robustes. Ce n'est donc pas sur ce pied que les hommes l'ont constituée de leur libre consentement, et le contrat qui lui a donné naissance s'est profondément altéré dans le cours des siècles. Sur les clauses du Contrat social, il écrira bientôt l'un de ses plus beaux livres; il ne les indique ici que sommairement et dans l'intention visible d'y revenir. Toutes les volontés se sont librement réunies en une seule; de là des lois et des gouvernements destinés à protéger le droit contre la violence. Mais ce besoin (le contracter, d'où est-il né? D'un état de guerre engendré par la propriété, c'est-à-dire déjà par l'inégalité, les uns possédant nu delà, les autres en deçà de leur véritable besoin : « Le premier qui ayant enclos im terrain s'avisa de dire Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur do la société civile », — et le premier auteur de tous les maux do l'humanité. Tous les arts, il est vrai, toutes les notions morales sont venues de là. Mais précisément l'homme n'est par nature ni social, ni civihsé, ni moral; c'est un animal qui ne dillère des autres que par la liberté, qui peut donc, pour son malheur, se modifier, autant dire se corrompre. Le désir d'un bien-être très rudimentaire pour lui-même, la pitié pour ses semblables souffrants, voilà ses instincts et le fond de son âme; tout le reste est acquis, artificiel et nuisible : « L'état de réflexion est un état contre nature, et l'homme qui médite est un animal dépravé ». Mais l'homme, selon la nature, où est-il? - Il n'est plus, s'il a jamais été ; en tout cas, le sauvage n'en paraît pas fort éloigné. Et Rousseau nous fait de la vie sauvage une peinture idyllique : santé, force, besoins très simples, faciles à satisfaire et toujours satisfaits, partant égalité complète, puisque chacun ne réclame rien de plus que le nécessaire de l'heure présente; de

plus, aimable séjour, forêts ombreuses et fraîches, des fruits et de l'eau claire. C'est à donner envie, comme dira Voltaire, de « marcher à quatre pattes». Lucrèce et Buffon ont jilacé l'homme primitif à peu près dans le même cadre, mais éclairé tout différemment : ils nous montrent un être misérable en lutte contre les éléments et les bètes féroces; d'où pour lui la nécessité bienfaisante de progresser atin de se défendre et durer. Avec son optinîisme intrépide, Rousseau fait de la nature un Eden, mais l'Adam qu'il y installe n'est (pi'une heureuse et innocente brute, (pii , peu à peu, dépouillant sa brutalité, contractera par làmême des vices et perdra son bonheur.

Or, dans l'impossibilité pour l'homme de retourner à son point jle départ, quelle conclusion tirer de ce rêve? — Politique, égalitaire et républicaine. La société, formée par des hommes naturellement égaux, a pour mission de maintenir cette égalité, condition primitive de leui- paix et de leur félicité, dans la mesure compatible avec les strictes nécessités du gouvernement. La leçon, à la rigueur et en théorie, s'adresse à tous les États; mais la France, par exenqile, aurait trop à faire pour en profiter; aussi Rousseau ne sétomie-t-il pas qu'une doctrine aussi révolutionnaire y passe pour inoffensive, car il n'a garde de vouloir troubler le repos d'aucun État. C'est à sa patrie, c'est à Genève qu'il la dédie; c'est à Genève qu'il pensera dans ses ouvrages politiques; car (ienève avec sa constitution républicame, avec ses oscillations entre la démocratie et l'aristocratie, est encore assez voisine, espènM-il, de l'idéal tracé par lui, |)()ur s'en émouvoir et résister au courant qui l'entraîne sourdement vers l'oligarchie politifjuedu Petit conseil et vers la rupture de l'unité morale entrei les différentes classes de l'État. De là, entre Rousseau et sa pati'ie,^ un premier contact et un premier malentendu gros de menaces.

Rousseau ne comptait pas sur le prix, et ne l'obtint pas. Il savait fort bien qu'aucune Académie ne le suivrait sur un terrain aussi brûlant. Mais la question une fois posée» il s'en était emparé pour la traiter selon sa conscience de philosophe et de, citoyen d'une république. La récompense officielle devenait ici un élément de nulle valeur. 11 obtint mieux que cela. Ce Discours, écrit en toute liberté d'esprit, est son premier chef-» d'œuvre, tout nourri de dialectique, pai'semé de traits hardis et d'éclatantes peintures. Il a trouvé sa véritable manière. Le rhéteur s'efface (je ne dis pas le sophiste) devant le logirion rf le poêfV.

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