LETTRE A D'ALEMBERT SUR SON ARTICLE « GENÈVE
NOTICE
D'Aleinberf, étant allé rendre visite à Voltaire en 1756, avait recueilli, pendant son séjour à Genève, les matériaux de l'article qu'il inséra l'année suivante dans le VIl° volume de l'Encyclopédie. Un passage de cet article lit grand bruit à Paris même, et contribua pour beaucoup à provoquer les mesures de rigueur dont YKmyclopédie fut alors 1 objet. C'est l'endroit où il félicite les pasteurs Genevois de restreindre à peu près leur prédication à la morale, de [,Nirder une [trudcnte réserve siu- la question des miracles, et de n'admettre au fond (pie la religion naturelle. U'Alembert avait-il reçu des conUdences propres à autoriser celle afiirmation '.' Cela n'est pas impossible. Mais en attribuant à l'ensemble ilu clergé de Genève des sentiments si peu cbrétiens, il s'était montré bien téméraire; et ces prétendues révélations, publiées i)ar un liomme de ce poids et dans un ouvrage aussi répandu, causèrent aux intéressés une légitime incpiiétude. Le clergé de Genève crut devoir répliquer par une protestation dont les termes donnèrent lieu à de longs débats i)rèliminaires; aussi d'Alembert et surtout son bote des Délices, tle moitié dans toute cette maclnnation, eurent-ils beau jeu pour alléguer qu'il ne fallait pas tant de discussions et de délais pour démentir une simple imposture.
Rousseau fut d'abord fort indifférent aux alarmes des pasteurs, quoiqu'il comptât dans le nombre de très chauds amis et partisans . a Si l'article dont vous me parlez, écrivait-il à Vernes,
est indiscret et répréhensible, il n'est assurément pas offensant. Cependant, s'il peut nuire à votre corps, peut-être fera-t-on bien d'y répondre, quoique, à vous dire le vrai, j'aie un peu d'aversion pour les détails où cela peut entraîner, et qu'en général je n'aime guère qu'en matière de foi l'on assujettisse la conscience à des formules. » Voilà qui ne sent guère l'indignation. Le fait est que son christianisme ressemblait exactement à celui que d'Alembert venait d'attribuer au clergé de Genève : aussi, même quand il eut pris la résolution de se mêler au conflit, ne blàma-t-il d'Alembert que du procédé ; quant au fond, il déclara que « l'examen de ce point ne lui appartenait pas », et ce fut tout.
Mais dans le même article l'auteur avait longuement exprimé le regret qu'il n'y eût pas de théâtre dans Genève, et développé les moyens d'y en établir un, — tellement bien réglé d'ailleurs que les mœurs n'en éprouveraient aucun dommage. Rousseau n'eut pas de peine à deviner de qui venait cette idée : « J'ai sous presse, écrivait-il au même pasteur Vernes, un petit écrit sur l'article Genève de M. d'Alembert. Le conseil qu'il nous donne d'établir une comédie me paraît pernicieux ; il a réveillé mon zèle, et m'a d'autant plus indigné que j'ai vu clairement qu'il ne se faisait pas un scrupule de faire sa cour à M. de Voltaire à nos dépens. » C'était fort bien vu : le théâtre transformé en école de bonnes mœurs, cette théorie portait en quelque sorte la signature de Voltaire, qui d'ailleurs avait des raisons toutes spéciales pour l'enseigner à Genève sous le couvert de ÏEncyclopédie. A peine installé aux Déhces, il y avait donné la comédie ; Le Kain même était venu jouer sur cette petite scène intime, où de purs Genevois lui avaient donné la réplique, devant des spectateurs également genevois, membres du conseil, et même ministres du saint Évangile. Le consistoire s'était ému, avait opiné « d'en parler à M. le premier Syndic ». 11 avait fallu, pour éviter un éclat, que Voltaire transportât son petit théâtre à Lausanne : « On ne se scandalise pas à Lausanne, écrivait-il ironiquement, on y respire les plaisirs honnêtes et les plaisirs de la société. » Mais il espérait bien que cette fuite ne serait que provisoire, et qu'en manœuvrant avec habileté (l'article de d'Alembert y devait aider) il forcerait la farouche Genève à capituler. La Lettre de Rousseau vint déjouer ce manège, et Voltaire, qui voyait dans le jeu de Rousseau, tout comme Rousseau dans le sien, en conçut contre le trouble-fête une rancune implacable. Il le regardait déjà conmic un esprit très faux, mais
D'Alembebt. — Ksquisse au paslcl de La Tour.
Le géomètre U- [dus profond cl l'iioniine de société le plus divertissant.
Cl. Ifaihelte.
IM. XIV, |)a>:.> •.'«,
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sans le prendre au sérieux ; il se flattait de dissiper par des épigrammes l'effet de ses paradoxes. Attaqué directement, dans son plaisir favori, et contraint, pour s'y livrer en repos, de passer la frontière, il comprit qu'il avait affaire à forte partie, mais ne se posséda plus. La rivalité sourde dégénéra entre eux en exécration*.
Rousseau fait ressortir le ton paisible et même attendri qui régne dans son ouvrage ; il l'attribue à la « tristesse sans fiel » dont il était pénétré quand il l'écrivit, au mois de février 1758, dans les premiers temps qui suivirent son départ de l'Ermitage. A l'égard de Voltaire, nous venons de voir au contraire quels étaient §es vrais sentiments ; s'il le traite avec politesse, si quelquefois même il le couvre de fleurs, c'est, convenons-en, pour pallier le caractère tout personnel de son agression. Le premier mouvement chez lui est franc jusqu'à la rudesse, mais pour peu qu'il se donne le loisir de la réflexion, il domine sa fougue et dissimule à merveille ce qu'il lui importe de ue pas laisser paraître. Rousseau tenait à ne pas blesser d'Alembert, (ju'il traitait encore en ami ; telle est surtout la cause de la modération qu'il observe dans la forme.
Dans le fond, la Lettre à d'Alembert, qu'on appelle souvent Lettre sur les spectacles, n'est que l'application à l'art dramatique du système général qu'il avait esquissé dans son premier Discours : cet art si florissant dans les villes, dites cultivées, y est en réalité l'agent d'abord, et ensuite le signe, de la dépravation des mœurs. La composition de la Lettre n'est i)as, en apparence, très rigoureusement ordonnée ; il y régne un certain air de nonchalance et les digressions y abondcMit. Voici les points principaux auxjpiels peut se ramener toute l'argumentation :
La valeur morale des spectacles, très relative, est déterminée par les effets qu'ils produisent. Ils ne visent pas â l'utilité, mais au plaisir, et chaque peuple fait ses spectacles à son ùnage. Le théâtre est donc le tableau, non l'école des mœurs. La tragédie nous otfre la peinture embellie des passions; la comédie peint les ridicules, qu'elle rend mé|)risables et odieux. De la veMu point de souci. L'une et l'autre liai lent les dispositions que nous y avons apportées, et nous laissent dans l'état où nous étions. Si donc elles ont une influence sur les mœui's, c'est de favoriser