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LA NOUVELLE IIÉLOÏSE. 67
der h profondeur. ()uelqiiefois je me perdais d.\ns l'obscurité d'un Imis loulVu. Quelquefois, en sortant d'un gouffre, une agréable praiiie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes, où l'on eût cru qu'ils n'avaient jamais pénétré : à côté d'une caverne on trouvait des maisons; on voyait des pampres secs où l'on n'eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d'excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.
De n'était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés; la nature semblait encon; prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-même, tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l'automne, au nord les glaces de l'hiver: elle réunissait toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formait l'accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'opticpie, les pointes des monts ditrérenunent éclairées, le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous ^es accidents de lumière qui en résultaient le matin et le soir; vous aurez (pielque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d'attirer mon admiration, et qui semblaient m'être offertes en un vrai théâtre; caria |>ersi>ective des monts étant verticale frappe les yeux tout à la fois et bien plus puissanunent que celle des plaines, qui ne se voit (pj'obliipiement, en fuyant, et dont chaque objet vous en cache un autre.
l'attribuai, durant la première journée, aux agréments (le cette variété U\ calme que je sentais renaître en moi. J'admirais l'empire qu'ont sur nos passions les plus vives J.-J. RocssKAC. — Extrait!. U
los êtres des plus insensibles, et je méprisais la philosophie de ne pouvoir pas même autant sur l'àme qu'une suite d'objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit et augmenté le lendemain, je ne tardai pas de juger qu'il avait encore quelque autre cause qui ne m'était pas connue. J'arrivai ce jour-là sur des montagnes les moins élevées, et, parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui étaient à ma portée. Après m'être promené dans les nuages, j'atteignais un séjour plus serein, d'où l'on voit dans la saison le tonnerre et l'orage se former au-dessous de soi; image trop vaine de l'àme du sage, dont l'exemple n'exista jamais, ou n'existe qu'aux mêmes lieux d'où l'on en a tiré l'emblème *.
Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me trouvais la véritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix intérieure que j'avais perdue depuis si longtemps. En effet, c'est une impression générale qu'éprouvent tous les hommes, quoiqu'ils ne l'observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l'air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et subliiiie, proportionné aux objets qui nous frappent, je nesais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. 11 semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible
1. Expression bien maniérée, 1 tagnards seuls possèdent la paix pour faire entendre que les mon- | du cœur.
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- ins indolence, content d'être et do penser: tous les désirs trop vifs s'énioussent; ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux; ils ne laissent au fond du cœur qu'une émotion légère et douce; et c'est ainsi qu'un heureux climat fait servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs • pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale :
Qui lion palazzi, non toairo o l(){i:gia: Ma' n lor veco un' abete, nn f;ij;gi<). ini pino, Trà l' crha verdo e' l bel nionJe vicino Levan di terra al ciel nostr' intelletto-.
Supposez les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, et vous aurez quelque idée de la situation délicieuse où je me trouvais. Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnants spectacles; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux, des iseaux étrangers, des plantes bizarres et inconnues, d'observer en quelque sorte une autre nature, et de se trouver dans un nouveau monde. Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l'air qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rapproche tous les points de vue; les (lisla!ires paraissant moindres que dans les plaines , où
1 Aujourd'hui maladies de nerfs.
t. « Au lipu des palais, d(?s pavillous, dos thtîàln's, les chênes, les uoii-s sapins, les hêtres, s'élancent
de l'herhc verte au sommet des monts, et semblent élever au ciel, avec leurs têtes, les yeux el l'esprit des mortels. • (Pétrarque.)
l'épaisseur de l'air couvre la terre d'un voile, l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir : enfin, ce spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui ravit l'esprit et les sens; on oublie tout, on s'oublie soi-même, on ne sait plus où l'on est *.
(Partie I, lettre xxiii, de Saint Preux à Julie.]