LE MONDE ET LES SPECTACLES A PARIS
Je ne m'étais trouvé, jusqu'à présent, qu'à des dîners réglés où l'on ne voit de femme que la maîtresse de la maison, où tous les désœuvrés de Paris sont reçus, pour peu qu'on les connaisse, où chacun paye comme il peut son dîner en esprit ou en flatterie , et dont le ton bruyant et confus ne diflère pas beaucoup de celui des tables d'auberges.
Je suis maintenaiTt initié à des mystères plus secrets, à des soupers priés, où la porte est fermée à tout survenant.
1. On sp figure avec quel ravissement fui accueilli ce genre tout nouveau de description. La beauté, l'étrangelé du spectacle, la justesse d'observation, la profondeur d'impression ; rien de cela ne s'était encore rencontré dans notre littérature à ce degré. Cette page est une époque.
2. C'est Paris vu par un jeune pbilosopbe du pays 'de Vaud, exempt de préjugés, vif, absolu, presque brutal dans ses jugements; c'est
Rousseau lui-même qui parle ici, le Rousseau de la trentième année, débarquant de Savoie au cœur de la grande ville. Il serait intéressant do comparer ce morceau avec le petit conte de Voltaire, la Vision de Bahofic. L'homièle Babouc aussi juge tl'abord sévèrement les mœurs etlegoiUdeParis (PersépoHs); mais chez lui, c'est-à dire chez Voltaire, la sévérité tourne bientôt à l'indulgence; il est en fin de compte séduit, charmé, conquis.
I,A NOIVELLE IIÉLOÏSE. 71
o( où l'on est sûr de ne trouver que des gens qui conviennent tous, sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui les reçoivent. C'est là que les femmes s'observent moins, et qu'on peut commencera les étudier ; c'est là que régnent plus paisiblement des propos plus tins et plus satiriques; c'est là qu'au lieu des nouvelles publiques, des spectacles, des promotions, des morts, des mariages, dont on a parlé le matin, on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris, qu'on dévoile tous les événements secrets de la chronique scandaleuse, qu'on rend le bien et le mal également plaisants et ridicules, et que, peignant avec art t'I selon l'intérêt particulier les caractères des personnages, chaque interlocuteur, sans y penser, peint encore beaucoup mieux le sien; c'est là qu'un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement! plus amère; c'est là, en un mot, qu'on aflile avec soin le poignard, sous prétexte de faire moins de mal, mais en etfet pour l'enfoncer plus avant.
dépendant, à considérer ces propos selon nos idées, on aurait tort de les appeler satiriques, car ils sont bien plus railleurs que mordants, et tombent moins sur le vice que sur le ridicule. En général, la satire a peu de cours dans les grandes villes, où ce qui n'est (jue mal est si simple, (|ue ce n'est pas la peine d'en parler. Que reste-t-il à blâmer où la vertu n'est plus estimée? et de quoi médirait-on (piand on ne trouve plus de mal à rien? A Paris surtout, où l'on ne saisit les choses que parle côté plaisant, tout ce qui doit allumer la colère et l'indignation est toujours mal reçu, s'il n'est mis en chanson ou en épigramme. Les jolies femmes n'aiment point à se fâcher; aussi ne se fâchent-elles de rien : elles aiment à rire; et, comme il n'y a pas le mot
pour rire au crime, les fripons sont d'honnêtes gens comme tout le monde *. Mais malheur à qui prête le flanc au ridicule ! sa caustique empreinte est ineffaçable ; il ne déchire pas seulement les mœurs, la vertu, il marque jusqu'au vice même; il fait calomnier les méchants. Mais revenons à nos soupers....
Si la conversation se tourne par hasard sur les convives, c'est communément dans un certain jargon de société, dont il faut avoir la clef pour l'entendre. A l'aide de ce chiffre, on se fait réciproquement, et selon le goût du temps, mille mauvaises plaisanteries, durant lesquelles le plus sot n'est pas celui qui brille le moins, tandis qu'un tiers mal instruit est réduit à l'ennui et au silence, ou à rire de ce qu'il n'entend point -....
Au miheu de tout cela, qu'un homme de poids avance un propos grave, ou agite une question sérieuse , aussitôt l'attention commune se fixe à ce nouvel objet : hommes, femmes, vieillards, jeunes gens, tout se prête à le considérer par toutes ses faces, et l'on est étonné du sens et de la raison qui sortent comme à l'envi de toutes ces têtes folâtres. Un point de morale ne serait pas mieux discuté dans une société de philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris; les conclusions seraient même souvent moins sévères : car le philosophe qui veut agir comme il parle y regarde à deux fois ; mais ici, où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austère sans conséquence, et l'on ne serait pas fâché, pour rabattre un peu l'orgueil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage même n'y pût atteindre. Au reste, hommes et femmes, tous.
1. C'est par celle même intempérance que nous avons vu Rousseau traiter de fripon le Philinte de Molière. Voy. plus haut, p. 45.
2. Rousseau, avec sa timidité, s'était souvent vu, dans le beau monde, exposé à cette mortification.
instruits par l'expérience du monde, et surtout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal qu'il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quoique vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours, d'après leur propre cœur, médisant du cœur de l'homme.
Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris (le ces paisibles entretiens, c'est le sentiment, mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l'amour ou de l'amilié, cela serait d'une fadeur à mourir; c'est le sentiment mis en grandes maximes générales, et quintessencié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n'avoir de ma vie ouï tant parler du sentiment, ni si peu compris ce qu'on en disait. Ce sont des raffinements inconcevables', 0 Julie! nos cœurs grossiers n'ont jamais rien su de toutes ces belles maximes; et j'ai peur qu'il n'en soit du sentiment chez les gens du monde comme d'Homère chez les pédants, qui lui forgent mille beautés chiméri(jiies, faute d'apercevoir les véritables. Ils <l<''pensent ainsi tout leur sentiment eu esprit; et il s'en exhale tant dans le discours, (ju'il n'en reste plus pour la pratique. Heureusement la bienséaiue y supplée, et l'on fait par usage à peu prés les mêmes choses qu'on ferait par sensibilité, du moins tant qu'il n'en coûte que des formules et (|uel(pies gènes passagères, (pi'on s'impose pour faire bicMi parler de soi : car, (juaud les sacrifices vont jusqu'à gêner trop longtemps ou à coûter trop cher, adieu le sentiment; la bienséance n'en exige pas jusque-là. A cela près, on ne saurait croire à quel point tout est compassé, mesuré, pesé, dans ce (ju'ils a|)pellent des juocédés;