Voltaire
3. On les dirait tous inspirés par le mot de Pascal « Le moi est
haïssable.
4r. L'acteur et non Vattteur (que donnent les éditions, au mépris du sens).
IM. XVF.
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enchaîné sur le théâtre et sous les yeux des spectateurs. Aussi les situations les plus vives ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des altitudes élégantes; et si le désespoir lui plonge un poignard dans le cœur, non content d'observer la décence en tombant comme Polyxène*, il ne tombe point; la décence le maintient debout après sa mort, et tous ceux qui viennent d'expirer s'en retournent l'instant d'après sur leurs jambes.
Tout cela vient de ce que le Français ne cherche point sur la scène le naturel et l'illusion, et n'y veut que de l'esprit et des pensées; il l'ait cas de Kagrérnent et non de l'imitation, et ne se soucie pas d'être séduit, pourvu qu'on l'amuse. Personne ne va au speclaclc pour le plaisir du spectacle, mais pour voir l'assemblée, pour en être vu, pour ramasser de quoi fournir au caquet après la pièce ; et l'on ne songe à ce qu'on voit que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour eux est toujours l'acteur, jamais le personnage qu'il représente. Cet honnne cpii parle en maître du monde n'est point Auguste, c'est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne*; AIzire est Mlle Gaussin; et ce fier sauvage'est Grandval. Les comédiens, de leur côté, négligent entièrement l'illusion, dont ils voient que personne ne se soucie. Ils placent les héros de l'antiquité entre six rangs déjeunes Parisiens; ils calquent les modes françaises sur l'habit romain; on voit Cornélie en pleurs avec deux doigts de rouge, Galon poudré à blanc, et IJrutus en panier. Tout cela ne choque personne, et ne fait rien au succès des pièces : comme on ne voit que l'acteur dans le personnage, on ne voit non plus que l'auteur dans le drame; et,
1. AUusioii au riicit i\o. la mort 1 2. La célèbre Adrienne Lecmide i'olyxéne dans ï'Hécuhe d'Knri- vrcur. pide. I ù. 'l-Ataore dans AIzire.
si le costume est négligé, cela se pardonne aisément : car" on sait bien que Corneille n'était pas tailleur, ni Crébillon perruquier.
Ainsi, de quelque sens qu'on envisage les choses, tout n'est ici que babil, jargon, propos sans conséquence. Sur la scène comme dans le monde, on a beau écouter ce qui se dit, on n'apprend rien de ce qui se fait; et qu'a-t-on besoin de l'apprendre? Sitôt qu'un homme a parlé, s'informe-t-on de sa conduite? n'a-t-il pas tout fait? n'est-il pas jugé? L'honnête homme d'ici n'est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses; et un seul pi opos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n'effaceraient pas quarante ans d'intégrité. En un mot, bien que les œuvres des hom^ mes ne ressemblent guère à leurs discours, je vois qu'on ne les peint que par leurs discours, sans égard à leurs œuvres; je vois aussi que dans une grande ville la société paraît plus douce, plus facile, plus sûre même que parmi des gens moins étudiés : mais les hommes y sont-ils en effet plus humains, plus modérés, plus justes? Je n'en sais rien. Ce ne sont encore là que des apparences; et, sous ces dehors si ouverts et si agréables, les cœurs sont peut-être plus cachés, plus enfoncés en dedans que les nôtres. Étranger, isolé, sans affaires, sans baisons, sans plaisirs, et ne voulant m'en rapporter qu'à moi, le moyen de pouvoir prononcer?
Cependant je commence à sentir l'ivresse où cette vie agitée et tumultueuse plonge ceux qui la mènent, et je tombe dans un étourdissemeut semblable à celui d'un homme aux yeux duquel on fait passer rapidement une multitude d'objets. Aucun de ceux qui me frappent n'attache mon cœur, mais tous ensemble en troublent et suspendent les affections, au point d'en oublier quelques in-
FHAOMENT EN KAC-SIMILK DU FHKMIKH IIHOUILLON
DE LM^OUVELLE-HELOISE] à la Dibl. dc la Chambre des Députés).
En rliirlinnt les nliiros <!<• co brouillon et li'.s nouvelles modifications — additions pour la plupart — qui ont pris place dans le texte définitif, on verra trois étals successifs du même morceau, et l'on pourra suivre, de l'un à l'autre, le travail de récrivain.
Pi. XVII, page 80,
.l.-J. UuGSSEAl. EXTUAIIS.. 12
LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.
stantsce que je suis et à qui je suis*. Chaque jour en sortant de chez moi j'enferme mes sentiments sous la clef, pour en prendre d'autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m'attendent. Insensiblement je juge et raisonne comme j'entends juger et raisonner tout le monde. Si quelquefois j'essaye de secouer les préjugés et de voir les choses comme elles sont, à l'instant je suis écrasé d'un certain verbiage qui ressemble beaucoup à du raisonnement. On me prouve avec évidence qu'il n'y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu'il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour lois, et que la plus sublime sagesse consiste à vivre connue les fous.
(Pai'lie 11, lettre xvu, Sainl-Preux à Julie.)