Allusion Julie
2. Saint-Preux et Mme de Volmar (Julie) font sur le lac une promenade qui, par le hasard d'un orage soudain, les conduit nux rochers de Meillerie, sur la côte savoisiennc. C'est là qu'autrefois Saiat- F'reux est venu, dans toute l'ardeur de son premier amour. Ces souvenirs troublants, ranimés par le spectacle, débordent de son cœur; son émotion se communique à
Julie, qui la première pourtant reprend conscience de son devoir, et l'arrèle par ces mots : « Allonsnous-en, mon ami ; l'air de ce lieu n'est ])as bon pour moi. » Ils retournent à Clarens sur le lac redevenu paisible. — On reconnaîtra, dans la belle page qui suit, bien des traits dont s'est inspiré I.amarlino en écrivant son élégie du Lac. Il a, dans Raphaël, poussé l'innlation plus loin encore et copié leituellemeut certains passages.
la lune se leva, l'eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau, et, en m'asseyant à ccMé d'elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines*, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer m'attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri-, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.
Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les sentiments délicieux qui remplissaient alors mon àme s'y retracèrent pour l'affliger; tous les événements denotre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs,
E tanda fede, c si dolce memorie, E si lungo costume ! ^
ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé; tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en njon souvenir. « C'en est fait, disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus; ils ont disparu pour jamais. Hélas! ils ne revien-
1. La bécassine du lac de Genève n'est point l'oiseau qu'on appelle en France du même nom. Le cliant plus vif et plus animé de la nôtre donne au lac, durant les nuits d'été, un air de vie et de fraîcheur
qui rend ses rives encore plus cliarinantes. (iNote de Rousseau.)