Journal des Savants de
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pour sa vie être tiré des mains des femmes, le précepteur se charge de fout.
Le second livre nous conduit jusqu'à l'adolescence d'Emile, jusqu'à l'âge de douze ans environ. Le précepteur est à côté de son élève, mais son intervention se borne encore, en apparence, à très peu de chose. Tout son rôle est de veiller à ce que l'enfant prenne directement le contact de la nature, qu'il s'endurcisse, apprenne à subir la résistance des choses extérieures, à en triompher selon ses forces et ses besoins. Point d'instructions ni de prescriptions ; l'expérience doit être la seule maîtresse : ("est encore le temps de « l'éducation négative ». Emile est iiourvu de sens; qu'il s'accoutume à s'en servir; son intérêt l'y pousse ; il n'est que d'en faire naître les occasions, et cela le conduira tout droit aux seuls raisonnements dont il soit encore capable. Ne lui commandez pas de rien apprendre; faites qu'il en sente de lui-même l'utilité pour sa sauvegarde ou son amusement: c'est ainsi que tout seul il saura bientôt lire, dessiner, analyser les propriétés de la matière, observer la succession des phénomènes naturels, découvrir même un certain nombre de raisonnements géométriques. Quant à la morale, c'est encore à l'instinct de lui en procurer les premiers linéaments. Qu'il se heurte aux autres hommes, comme il s'est heurté précédemment aux objets matériels : ainsi naîtra chez lui, par l'elfet de la nécessité subie et constatée, le respect de la volonté d'autrui, la distinction du tien et du mien. C'est au précepteur de lui préparer ces épreuves, à l'enfant seul d'en tirer la conclusion. Mais surtout point de sagesse précoce ! Le corps à cet âge croît plus vite que l'esprit; ne troublons pas cet ordre. Qu'Emile commence par être un « polisson », par vivre de sa vie propre, presque • xclusivement physique. « La grande règle n'est pas de gagner (lu temps, mais d'en perdre. »
Le troisième livre aborde franchement la formation de l'intelligence : c'est l'emploi des années qui s'écoulent entre la douzième environ et la quinzième. Le cœur à cet âge sommeille encore (on m'entend; c'est Rousseau qui l'affirme), et d'autre part les facultés, dépassant les besoins, laissent disponible un supplément de force applicable à l'avenir, c'est-à-dire à l'étude, qui constitue pour l'homme une réserve, un luxe relatif, inconnu du pur sauvage. Un dialogue s'étabUt dès lors entre l'élève et le précepteur, qui est amené par la curiosité même de l'enfant à se mettre en scène un peu plus qu'il n'a paru le faire jusqu'aloi-s.
3Iais ici encore, point de hâte ni d'artifice; par conséquent point de leçons toutes faites, à plus forte raison point de livres. De quoi s'agit-il? De fortifier l'esprit par la même méthode que le corps, en le mettant directement aux prises avec la difficulté, sans le rebuter en lui proposant une tâche trop lourde, mais surtout sans le dispenser de l'effort vivifiant. Le précepteur offre donc à la curiosité de lenfant des objets appropriés ; il le met dans le bon chemin, sans en avoir l'air, puis le laisse aller. C'est l'enfant qui pose les questions, qui. les résout. La métiiode est perpétuellement celle des leçons de choses. L'élève observe, compare, raisonne, découvre la vérité, mais ne la reçoit jamais toute formulée. Par conséquent le peu qu'il sait, il le comprend, ne se paye jamais de mots, ne substitue jamais le signe à l'objet, substitution d'où procède toute routine. Il apprend le nécessaire, au fur et à mesure qu'il en sent la nécessité. Cest dire qu'il ignore beaucoup, mais au moins est-il préservé de l'erreur, et l'avenir pour lui n'est pas compromis, puisque l'intelligence, instrument de ses acquisitions futures, demeure saine, droite, clairvoyante. Le grand point est a qu'il sache trouver l'a quoi bon sur tout ce qu'il fait, et le 2)ourqicoi sur tout ce qu'il croit >). La littérature lui reste donc absolument étrangère : qu'en feraitil? Emile n'a qu'un livre, liobinson Crusoé, parce que Robinson dans son île, c'est son propre portrait. En revanche, comme il a très nette la notion de l'utile, et que l'utilité des métiers manuels lui est rendue évidente par le profit qu'il en tire, il en apprend un pour donner à la société l'équivalent de ce qu'il en reçoit, et travaille, en compagnie de son maître, chez un menuisier. Cet échange de services est la seule idée, fondée sur l'amour-propre (car il rapporte tout à lui), qu'il ait encore de de ses relations avec ses semblables.
L'homme moral ne commence à exister chez Emile que du moment où, par une extension qui en modifie profondément la nature, l'amour de soi-même et de son propre bonheur ne trouve plus sa complète satisfaction que dans l'amour d'autrui, et où la sympathie devient pour lui la suprême jouissance. Le développement, la direction de l'instinctmoral, tel est l'objet du quatrième livre, le plus long de tout l'ouvrage, le plus hardi, mais aussi (il faut bien le dire) le plus incertain dans sa marche et le plus contestable en ses conclusions. — Aux yeux de Rousseau, la morale consiste, non dans une règle extérieure et supérieure à l'homme, mais dans l'épanouissement de sa sensibilité : il n'obéit pas à la
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morale, il l'engendre naturellement; c'est un germe qu'il porte en lui et qu'il fait éclore, pour peu que les conditions favorables à cette éclosion ne soient pas troublées par l'atmosphère factice de la société. C'est donc à laisser la nature opérer que devra, comme toujours jusqu'à présent, s'employer la sollicitude du précepteur. Mais, d'autre part, le contact de la société, c'est-àdire des hommes, est indispensable à l'éducation de cette faculté nouvelle, et le précepteur a fort à faire pour écarter de l'élève les influences nuisibles, sans cesse mêlées aux bienfaisantes, et reconstituer arliliciellement autour de lui ce milieu sain et naturel, qui en fait n'existe plus : « Ne quitte plus un moment le gouvernail, lui crie Rousseau justement eft'rayé, ou tout est perdu ». Le détail de ces précautions est inlini, et surtout, pour être efficaces, il ne faut pas qu'elles soient aperçues. Le précepteur n'a plus que cette ressource : redevenir jeune, comme Emile; s'embarquer avec lui, essuyer avec lui les flots et la tempête, mais comme un pilote habile qui prévoit le danger, le conjure, sauve son passager du naufrage sans lui épargner les fatigues ni la détresse, et conquiert lentement sur lui l'ascendant moral à force de mériter sa confiance. Supposons donc cette périlleuse manœuvre toujoui's infaillible; voici quel sera chez Emile le progrès du sens moral. C'est un phénomène physique, la crise de l'adolescence, qui en marque le début : il le faut bien, puisque la sensibilité seule y est en jeu. Emile éprouve cette effervescence sans en comprendre le but final; mais le précepteur, qui J épiait, va la prolonger, U mettre à contribution. Autant vaudrait dire, ce dont Rousseau n'a garde : la tromper. La tendresse d'Emile se tournera d'abord en pitié pour la souffrance humaine, qu'il connaît assez pour y compatir. De là naîtront eu lui bonté, justice, tous les sentiments honnêtes: c'està dire le penchant aux actes vertueux, l'instinct moral efficace et, par suite encore, les joies de la conscience satisfaite. L'imagination a pris l'essor. C'est le moment de montrer à Emile, dans l'histoire, l'image de l'humanité, de susciter chez lui la comparaison entre les voluptés vraies, qu'il possède, et les déboires de l'ambition. Mais cela le mènerait droit au contentement de soimême. Le précepteur l'en sauvera par les déceptions, sagement mesurées, qu'il lui ménage : l'expérience, qui a fortifié son corps, aiguisé son intelligence, lui trempera le caractère, et toujoui's la leçon viendra des choses, non des discours. Emile réfléchit; il a tantôt dix-huit ans; la grande question de
l'Être suprême se dresse devant lui peu à peu. Telle est la suite naturelle de la moralité, le besoin de la conscience émue : le tour de la philosophie est venu, ou de la religion, car les deux se tiennent. Que faire? C'est la conscience d'Emile, non la sagesse de son maître qui doit lui répondre. Tout au plus le maître le rendra-t-il attentif à la voix intérieure; mais il ne l'instruira d'office dans aucune doctrine philosophique ou religieuse. Rousseau cède alors la parole à ce vicaire savoyard, dont il retrouve le personnage dans ses souvenirs de jeunesse. Mais on ne peut s'y tromper : le vicaire et Rousseau, c'est tout un. C'est Rousseau qui scrute sa conscience, celle de l'humanité; qui professe sa foi raisonnée dans le Dieu personnel, vivant, créateur et providence, auteur de tout bien, garant de toute justice; mais aussi qui confesse ses incertitudes et son impuissance à expliquer tout ce que pourtant sa conscience lui atteste. Le christianisme apparaît enfm, mais dans le lointain et à travers d'épaisses ténèbres, comme le but possible, désirable, adorable, de cette aspiration au Divin : intellectus guœrens fideni.... Le vicaire règle en tout sa vie comme s'il possédait cette foi qu'il vénère, identifie son idéal moral à celui de l'Evangile; mais le disciple de Jésus-Christ s'arrête au point précis où son adhésion deviendrait soumission ; l'homme naturel reste au seuil du sanctuaire. Emile sera libre, s'il en a la force, d'aller plus loin que son maître, d'être un pur et vrai chrétien; « c'est à lui seul de choisir». Ainsi la Profession de foi demeure sur le terrain de la hbre philosophie ; elle n'en est pas moins la plus forte protestation qui se soit élevée, au xv»!» siècle, contre le scepticisme triomphant: elle marque la fin de son règne.
Et maintenant Emile est muni pour supporter le choc des passions, pour connaître la plus insinuante et la plus dangereuse de toutes, l'amour. Quil entre dans le monde ; son maître l'y introduit pour qu'il y cherche, si c'est là qu'elle se trouve, la compagne de sa vie. Qu'il connaisse aussi les arts où la passion respire, et dont les séductions et les fausses peintures ne pourront plus l'égarer. 11 traversera sans dommage et sans plaisir cette société pervertie, dont tous ses penchants, affermis par l'éducation dans le droit sens de la nature, le dégoûtent et l'éloignent d'avance. Elle ne lui sera qu'un lieu d'étude et ne lui procurera qu'un supplément d'expérience désormais inoflfensif. Son lieu de délices, ce sera la campagne, la fameuse « maison blanche avec des contrevents verts ». C'est là, parmi des âmes
simples comme la sienne, qu'il trouvera l'emploi de sa bienfaisance el ses plaisirs favoris. Il y sera complètement heureux, s'il y peut vivre avec Télue de son cœur, élève, comme lui, de la nature.
Sophie et le mariage d'Emile, c'est l'objet du cinquième et dernier livre, qui soulève bien des questions nouvelles, par l'entrée en scène d'une jeune lille. L'étude en vaudrait la peine, si elle n'était déjà faite '. L'application des mêmes principes y donne lieu y de singuliers paradoxes, qui seraient désobligeants pour les femmes, si l'amour que Rousseau leur porte ne corrigeait l'elfet des duretés dont il les accable. « Il croit à l'amour, dira Mme de Staël, sa grâce est obtenue. » Leur vocation, leur destinée est de plaire à l'homme et d'embellir sa vie : tel est le point de vue exclusif auquel Rousseau se place, et la conséquence, c'est que tout dans leur éducation doit être sacrifié aux grâces aimables, et qu'une forte culture de l'àme ne serait pour elles qu'un ambitieux contre-sens. Puisse alors la femme ne jamais vieillir, ne connaître ni l'infortune ni le veuvage! Puisse-t-elle surtout n'avoir jamais à diriger l'éducation d'un fils! La Sophie de Rousseau est une aimable petite personne, vive, spontanée, très coquette, nullement raisonnable, aussi différente que possible de l'Henriette de Molière. Elle figure très bien dans une idylle : c'est une fiancée, une mariée fort tendre et même piquante, à la mode du temps (j'entends à la mode littéraire). Mais après? — Après, Rousseau ledit dans la suite d'Emile, elle trahit ses devoirs d'épouse. Ce dénouement, de la part de l'auteur, est vraiment loyal, mais juge le système. Tout ce dernier livre est d'une imagination charmante, doctrine à part. Pourtant un personnage y est fort importun et choquant, celui du précepteur. Il ne sait pas s'effacer à temps, il a vraiment pris trop de goiit à son rôle, et sa présence en tiers entre les deux amants est d'une rare indélicatesse. Je soupçonne ce précepteur d'être plus jeune que son âge; le feu chez lui couve encore sous la cendre; je reconnais le confident de Mme d'Houdetot et l'auteur de la Nouvelle Héloise.
Tel est le contenu de V Emile, et cette analyse seule a déjà dû provoquer chez le lecteur bien des réflexions et des doutes sur les idées de Rousseau. A vrai dire, l'erreur et la vérité sont, dans
1. Voy. le J.-J. RouKxeaH de J M. Gn-anJ. VÈducation des fePi- Sainl-Marc Girardin et l'ouvrage de I me» par les f«mme».
J-J. R0C88EAO. — £XTRAITI. 15
toutes les parties du livre, si étroitement enchevêtrées, qu'un commentaire suivi suffirait seul à les démêler. Je voudrais cependant essayer en peu de mots de faire comprendre ce qui s'y trouve d'excellent, de toujours utile, mais aussi de montrer le perpétuel sophisme contre lequel il convient, en le lisant, de nous tenir en garde. Une amie de Rousseau, personne de sens très lin, Mme de Créqui, rendait bien cette opposition : « J'ai lu, lui écrivait-elle, votre roman de l'éducation ; je l'appelle ainsi parce qu'il me paraît impossible de réaliser votre méthode, mais il y a beaucoup à apprendre, à méditer et à profiter ».
Le mérite éminent d'Emile est facile à déterminer. C'est un livre qui condamne sans merci l'esprit de routine, en une matière où les effets en sont désastreux, et où cependant il est toujours prêt à sévir. L'enfant n'oppose guère de résistance à la pression qu'on exerce sur hii ; il cède pour un temps ou pour jamais, et linit par la révolte ou la servitude ; l'effet de l'éducation ainsi donnée est donc sur lui iml ou funeste. Or, rien n'est plus tentant pour l'éducateur que de soumettre l'enfant à cette prétendue orthopédie dont la tradition fournit l'appareil, dont l'application est chose aisée sur un être faible, et dont les résultats immédiats font illusion. Toute routine vient de là ; on traite l'enfant comme une matière inerte, et l'éducation n'est plus qu'un mécanisme. Plus le mécanisme est simple, plus il semble parfait, et moins il réclame d'intelligence chez celui qui s'en sert. L'enfant est d'un maniement délicat : emmaillotez-le ; il crie et vous étourdit pour se faire servir : servez-le pour le faire taire; il a besoin de savoir les choses : apprenez-les-lui par cœur, sous la forme la plus sommaire et le plus vite possible ; le pis qu'il puisse arriver, c'est que sa science ait plus d'apparence que de fond; encore l'apparence vaut-elle mieux que rien. Ainsi toute pédagogie dégénère en recettes expéditives et uniformes, sans parler des recettes imaginées par la simple paresse des éducateurs, — maîtres, parents ou nourrices, — et dont aucune pédagogie n'est responsable. Tel est l'abus que Rousseau a dénoncé. Après VÉmile, on y tombe encore ; du moins est-on averti, et la faute est-elle impardonnable. L'enfant doit être élevé comme un petit homme et, pour être un homme, c'est-à-dire une âme intelligente et libre, servie par un corps; d'après ses besoins, et non selon la commodité de ceux qui rélèvent ; en vue de l'âge adulte, avec lenteur et patience, et non pour des résultats hâtifs et superficiels ; en se servant de ses facultés naturelles, en les
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faisant croître, non en les comprimant. Enfin rien dans l'éducation n'est insignifiant; elle est, dans tous ses détails, une œuvre morale, et tout éducateur a charge d'âme. Si nous savons le comprendre et le méditer, nous devons, maîtres et parents, être sévères pour nous-mêmes ; c'est là vraiment aimer l'enfant.
Voici maintenant la contre-partie, le vice du système. Nous n'avons plus à rappeler les griefs de Rousseau contre la société ni à les réfuter. D'ailleurs elle mérite un peu le reproche qu'il lui adresse de consacrer et de répandre, en matière d'éducation, des préjugés commodes mais désastreux. Malheureusement à la société, source prétendue de tout mal, Rousseau oppose la nature, l'excellente nature, et inscrit en tète de son livre la phrase mémorable : « Tout est bien, sortant des mains de l'auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme ». Audacieuse erreur, aux conséquences de laquelle il ne se dérobe, dont il ne dissimule l'énormité, que par une interminable série d'artifices, par ces inventions de roman qui, d'un bout à l'autre, rendent irréalisables ses règles soi-disant pratiques.
D'après lui, l'éducation d'Emile consiste à le séparer provisoirement de la société qui le gâterait, l'étiolerait, et à laisser se développer ses facultés physiques et morales dans le sens et dans l'ordre prescrits par la nature. Au contact du monde extérieur, par action et réaction mutuelles, sa croissance s'accomplira comme celle d'un végétal ou d'un animal, y compris, en dernier lieu, celle des facultés supérieures qui sont le propre de l'homme. du sens moral et religieux: il n'y a qu'à laisser faire. Mais la question précisément serait de savoir si tout animal ou végétal possède assez de vigueur native pour croître et durer : il suffit, pour dire non, d'ouvrir les yeux. En revanche ce qui ne peut non plus faire doute, c'est que, par une hygiène ou une culture bien réglées, les plus chétifs peuvent être protégés, fortifiés, et finalement acclimatés à leur milieu naturel, qui sans cela les aurait tués. De même pour combien d'enfants l'éducation première, toute de soins et de préservation, n'est-elle qu'une lutte engagée contre la nature marâtre par les parents ou leurs auxiliaires? A cette première difficulté, dont les suites peuvent tout compliquer, Rousseau répond sans se troubler : Donnez-moi un enfant robuste, bien constitué, un enfant d'élite. Mais comme la nature en crée bien d'autres, il s'ensuit que tout n'est pas bien a en sortant des mains de l'auteur des choses »; mais ce (jui D'est pas bien peut s'améliorer singulièrement par le concours
12i EXTRAITS DE J.-J. ROUSSEAU.
de l'homme. Il n'est pas nécessaire d'insister pour faire sentir que, dès ce premier pas, nous sommes en plein cercle vicieux : il n'y a qu'à laisser faire la nature, à la condition qu'elle soit la bonne nature ; dans tous les autres cas, il y a lieu de lui venir en aide, de réparer son ouvrage, et bien souvent de le réformer.
Cela est encore plus vrai du moral. Rien de plus joli que la lucidité dont Emile fait preuve dans ses premières tentatives contre l'inconnu qui l'environne, que l'ardeur de sa curiosité, la justesse de ses petits raisonnements. Évidemment il n'est pas moins sain d'esprit que decorps, comme si l'un entraînaitl'autre de toute nécessité. Néanmoins cette curiosité si vive, le maître s'ingénie à la stimuler : c'est toujours l'élève qui trouve la réponse, mais à des questions choisies et suggérées par le maître, proportionnées et graduées, ce qui est le suprême effort de la pédagogie munie de la science. Les choses seules lui font la leçon, mais les choses agencées et disposées d'avance par le maître, aidé par surcroît de comparses qui jouent leur rôle par cœur en purs comédiens. Bref Emile est soumis à une méthode, fort judicieuse sans doute, mais dictée par un art consommé. Aussi parcourt-il en quelques années la vie intellectuelle de toute l'humanité qui l'a précédé. C'est de la nature, j'y consens, qu'il a reçu le don de connaître et de raisonner ; c'est naturellement qu'il l'exerce; mais si la nature fait ici merveille, c'est grâce aux « mains de l'homme », d'un précepteur très civihsé, entre lesquelles elle se perfectionne, loin de « dégénérer ».
Jusqu'ici, et dans des conditions tout à fait privilégiées, je consens que Rousseau joue à coup sûr et gagne la partie. Il en est, pour sa part, absolument certain. Il mesure avec intrépidité le chemin parcouru, suppute le gain réalisé : rien de problématique ni de fortuit. Il a beau répéter à chaque page que le moindre accident, la plus légère méprise peut tout compromettre, exagérer môme la gravité de la catastrophe imaginaire ; il a si bien fait ses plans, il a d'ailleurs une foi si profonde dans l'action de la nature, qu'il escompte à l'avance et en détail toutes ses victoires : à six ans Emile sera tel, tel trois ans plus tard, et ainsi de suite, avec la dernière précision :
La chose allait à bien par ses soins diligents.
Chaque progrès se produit à point nommé, dans l'ordre prévu, sans confusion ni mécompte. C'est une merveilleuse horloge que
I intelligence d'Emile. Chez le commun des enfants on sait tout le trouble que cause une grave maladie : pour Emile une maladie est invraisemblable, et Rousseau en écarte dédaigneusement l'hypothèse. Mais où son optimisme et son assurance deviennent plus que téméraires, c'est quand il arrive à l'éducation morale : « l'osons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain ; il ne s'y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il y est entré ». Faisons donc bonne garde, et la liberté sera naturellement déterminée au bien : autre axiome incontestable. Cela n'était pas l'avis de Mme de Créqui : « Vous la voyez, cette nature, écrivait-elle à Rousseau, mieux que moi, mais je la sens apparemment mieux que vous, et je vous jure de bonne foi que l'idée du bien charme mon àme, mais que la pratique m'en déplaît si fort, que j'ai besoin de grands motifs pour faire des choses communes ». Cette femme du monde savait lire dans son cœur beaucoup mieux que Rousseau, et l'incontestable, pour quiconque s'y connaît, c'est la lâcheté du cœur humain, impuissant à réaliser le bien, même aperçu, sans l'appui d'un principe supérieur, et qui ne procède d'ailleurs que de la nature : l'honneur, par exemple, ou la foi. Avouons-le, faire le bien, c'est se vaincre soi-même, et non se contenter (le contentement ne vient qu'après et n'elface pas les meurtrissures du combat); c'est reconnaître une autorité, la respecter, s'y plier. Or, dans le système de Rousseau, voici la grande hypocrisie ; c'est, par idolâtrie de la nature, d'exclure l'autorité, ou de ne la point nommer, et d'y substituer... quoi? la force et la ruse, la pire forme de l'autorité, celle qui sert à dompter, non à discipliner. — Mais l'enfant n'a pas de raison : autre axiome. — La raison d'un homme, non, comme répond fort sensément Saint-Marc Girardin, mais la raison d'un enfant; la confiance et l'affection lui viennent en aide, et la persuasion agit à défaut du pur raisonnement. Cela n'arrive-t-il jamais à l'homme fait? Cela n'est-il pas tout aussi naturel et beaucoup plus moral que la ruse? — Mai» alors vous allez faire d'Emile un autre vousmèmç, un lionune de votre temps, de votre nation, de votre foi, et non pas un homme en soi, un honmie de la nature. — Assurément. Je lui ai donné mon sang; pourquoi ne pas lui doimer mon àme, les idées dont je vis et qui me sont chères? Je ne ferai daillein-s que les lui proposer, puisque je m'adresse à sa raison, puisque je le veux et le reconnais libre, qu'il l'est et le
sera toujours plus en grandissant : c'est à lui qu'appartiendra le dernier mot. Je parle ici en père: aussi bien est-ce le père ou ceux qu'il délègue pour le représenter, qui peuvent le mieux agir sur l'enfant ; la nature, en vérité, ne s'y oppose pas, et c'est après tout du père d'Emile, non de la nature directement, que notre précepteur tient ses pouvoirs. — ^^i\lais on se proposait d'intercepter toute communication entre Emile enfant et la société, de ne lui laisser prendre le pli ni de son siècle, ni de son pays, ni de sa condition, ni de quoi que ce fût qui dépendit de quelque chose, et de le rendre ensuite, seul de son espèce, à la société qui n'en aurait que faire. — Telle est l'utopie qui condamne tout le système. lien est encore une autre : l'isolement d'Emile en tète à tête pendant près de vingt ans avec un seul homme uniquement occupé de lui et capable, à lui seul, d'assumer une tâche si complexe. Si ce n'était une complète chimère, ce serait en tout cas une exception fort rare, et d'un clfet nul sur l'ensemble de la société qu'il s'agissait de réformer, puisqu'elle est tout le mal. Rien de cela n'est donc réahsable, et Rousseau le reconnaît : « Je ne dis pas qu'on puisse arriver; mais je dis que celui qui approchera davantage aura le mieux réussi ».
Soit; c'est une utopie, un roman, un idéal. Mais une utopie rend encore de grands services quand elle n'est que l'exagération d'un principe vrai. Ici le principe est double, d'une vérité très inégale, et le mot « nature » dont Rousseau abuse, veut être défini clairement. Entend-il par « nature » les facultés d'Emile, sa constitution physique et morale; suivons donc les indications de la nature, aidons-la et servons-nous en: c'est par la nature, selon la nature qu'il faut élever l'enfant: mais la nature est pour nous un moyen, non une lin; la fin, c'est l'homme, et c'est aussi la société dont cet homme fait partie. Si au contraire la « nature » n'est qu'un mythe préhistorique, le symbole de l'humanité primitive et d'une perfection hypothétique, ne soyons pas dupes d'une abstraction. Tenons-nous sur le terrain des faits : une éducation est l'action d'un être libre sur son semblable. Il y faut une méthode, mais aussi du tact, de la souplesse ; d'un enfant à l'autre la différence est grande, et la nature à laquelle nous devons nous accommoder n'est presque jamais identique à elle-même. C'est donc être bien ignorant, ou follement présomptueux, que de formuler une solution générale et constante à un problème dont les données comportent tant de variété et réservent tant de surprises.
Frontispice de l'Emile
Gravé par Cocliin le flls, pour rédition de (îenèvo (1780).
I/;.lI,iitement maternel, la suppression du maillot, le jeu, la leçon de
choses, le travail manuel.
PI. XXI, page 1-26.