X. — LES VOYAGES A PIED
Je ne conçois qu'une manière de voyager plus agréable que d'aller à cheval; c'est d'aller à pied. On part à son moment, on s'arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d'exercice qu'on veut. On observe tout le pays; on se détourne à droite, à gauche; on examine tout ce qui nous flatte, on s'arrête à tous les points de vue. Aperçois-je une rivière, je la côtoie ; un bois touffu, je vais sous son ombre ; une grotte, je la visite; une carrière, j'examine les minéraux. Partout où je me plais, j'y reste. A l'instant que je m'ennuie, je m'en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n'ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes ; je passe partout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu'un homme peut voir; et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. Si le mauvais temps m'arrête et que l'ennui me gagne, alors je prends des chevaux. Si je suis las.... Mais Emile ne se lasse guère; il est robuste; et pourquoi se lasse-
rait-il? il n'est point pressé. S'il s'arrête, comment peut-il s'ennuyer? Il porte partout de quoi s'amuser. Il entre chez un maitre», il travaille; il exerce ses bras pour reposer ses pieds.
Voyager à pied, c'est voyager comme Thaïes, Platon et Pylhagore. J'ai peine à comprendre comment un philosophe peut se résoudre à voyager autrement et s'arracher à l'examen des richesses qu'il foule aux pieds et que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui, aimant un peu l'agriculture, ne veut pas connaître les productions particulières au climat des lieux qu'il traverse, et la manière de les cultiver? qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l'histoire naturelle, peut se résoudre à passer un terrain sans l'examiner, un rocher sans récorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles ! Vos philosophes de ruelles étudient l'histoire naturelle dans des cabinets; ils ont des colifichets; ils savent des noms, et n'ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d'Emile est plus riche que ceux des rois; ce cabinet est la terre entière. Chaque chose y est à sa place : le naturaliste qui en prend soin a rangé le tout dans un fort bel ordre; Daubenton» ne ferait pas mieux.
Combien de plaisirs différents on rassemble par celte agréable manière de voyager! sans compter la santé qui s'affermit, l'humeur qui s'égaye. J'ai toujours vu ceux qui voyageaient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants, ou souffrants; et les piétons toujours gais, légers, et contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gîte! Combien un repas grossier parait sa*
1. Chnz un mnîlrc menuisier. — Emile est inslruil ;i ce riiéli»'r.
î. Célèbre naturaliste (1716-18O0J,
■oliahoratriir «le BufToii. alors alla- •ln'. au cahinol d'iiislctin' naturelle (lu jardin du Iloi (Mu»muiii)
J.-J. RocssEAC. — Extrait». 21
vourciix! avec quel plaisir on se repose à table! Quel bon sommeil on lait dans un mauvais lit! Quand on ne veut ([u'arriver, on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied*.
(Livre V.)
1. Ce sont pour Jcan-Jacquos dos impressions et des souvenirs de jeunesse ; voy., dans sa Bio-
qrnphia, le récit de ses course?
errantes, et l'Extrait II des Confessions.