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HYMNE

Aux martyrs ! aux vaiilants ! aux forts ! A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent place dans le temple, Et qui mourront comme ils sont morts 1

C'est pour ces morts, dont l'ombre est ici bienvenue, Que le haut Panthéon élève dans la nue, Au-dessus de Paris, la ville aux mille tours, La reine de nos Tyrs et de nos Babylones,

Celte couronne de colonnes Que le soleil levant redore tous les jours \(

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle !

Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !

A ceux qu'enflamme leur exemple,

Qui veulent place dans le temple.

Et qui mourront comme ils sont morts 1

Ainsi, quand de tels morts sont couchés dans la tombe, En vain l'oubli, nuit sombre où va tout ce qui tombe, Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons, Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle,

La gloire, aube toujours nouvelle, Fait luire leur mémoire et redore leurs noms !

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle ! Aux martyrs ! aux vaillants 1 aux forts ! A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent place dans le temple, Et qui mourront comme ils sont morts I

Juillet 1831.

Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée, S'emplit d'azur céleste, arche démesurée ; Toi qui lèves si haut ton front large et serein, Fait pour changer sous lui la campagne en abîme, Et pour servir de base à quelque aigle sublime Qui viendra s'y poser et qui sera d'airain !

0 vaste entassement ciselé par l'histoire! Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire!

Édifice inouï!

Toi que l'homme par qui notre siècle commence, De loin, dans les rayons de l'avenir immense,

Voyait, tout ébloui I

Non, tu n'es pas fini quoique lu sois superbe !

Non ; puisque aucun passant, dans l'ombre assis sur l'herbe,

Ne fixe un œil rêveur à ton mur triomphant,

Tandis que triviale, errante et vagabonde,

Entre tes quatre pieds toute la ville abonde

Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant!

A ta beauté royale il manque quelque chose. Les siècles vont venir pour ton apothéose

Qui te l'apporteront.

Il manque sur ta tète un sombre amas d'années Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées

Aux brèches de ton front.

Il te manque la ride et l'antiquité fière,

Le passé, pyram;de où tout siècle a sa pierre,

Les chapiteaux brisés, l'herbe sur les vieux fûts; Il manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance Ce bruit mystérieux qui se mêle au silence, Le sourd chuchotement des souvenirs confus.

La vieillesse couronne et la ruine achève. 11 faut à l'édifice un passé dont on rêve,

Deuil, triomphe ou remords.

Nous voulons, en foulant son enceinte pavée, Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée

De la cendre des morts.

Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre. Il faut que le lichen, cette rouille du marbre, De sa lèpre dorée au loin couvre le mur; Et que la vétusté, par qui tout art s'efface, Prenne chaque sculpture et la ronge à la face, Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.

Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes, Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes,

Que l'eau dorme aux fossés, Que la cariatide, en sa lente révolte, Se refuse, enfin lasse, à porter l'archivolte,

Et dise : C'est assez !

Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves. Hélas! d'un beau palais le débris est plus beau. Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre, Il lui faut la ruine à défaut du tombeau.

Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'âme idéalise

La forme et la hauteur, Attendez que de mousse elles soient revêtues, Et laissez travailler à toutes les statues

Le temps, ce grand sculpteur I

11 faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre, Tenant son jeune fils sous l'arche pleine d'ombre,

Nomme Napoléon comme on nomme Cyrus, Et dise en la montrant de ses mains décharnées : — Vois cette porte énorme! elle a trois mille années. C'est par là qu'ont passé des hommes disparus! —

Oh! Paris est la cité mère!

Paris e>t le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel!

Paris! feu sombre ou pure étoile !

Morne Isis cou\ erte d'un voile !

Araignée à l'immense toile Où se prennent les nations!

Fontaine d'urnes obsédée !

Mamelle sans cesse inondée Où pour se nourrir de l'idée Viennent les générations!

Quand Paris se met 'a l'ouvrage Dans sa forge aux mille clameurs, A tout peuple, heureux, brave ou sage, Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs. Dans sa fournaise, pêle-mêle, 11 fond, transforme et renouvelle Cette science universelle Qu'il emprunte à tous les humains; Puis il rejette aux peuples blêmes Leurs spectres et leurs diadèmes.

Leurs préjugés et leurs systèmes, Tout tordus par ses fortes mains.

Paris, qui garde, sans y croire, Les faisceaux et les encensoirs, Tous les matins dresse une gloire, Éteint un soleil tous les soirs; Avec l'idée, avec le gL'ive, Avec la chose, avec le rêve, Il refait, recloue et relève

L'échelle de la terre aux cieux ; Frère des Memphis et des Romes, Il bâtit au siècle où nous sommes, Une Babel pour tous les hommes, Un Panthéon pour tous les dieux.

Ville qu'un orage enveloppe i C'est elle, hélas! qui, nuit et jour, Réveille le géant Europe Avec sa cloche et son lambourl Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme, Il entend la cité difforme Bourdonner sur sa tète énorme Comme un essaim dans la forêt.

Toujours Paris s'écrie et gronde.

Nul ne sait, question profonde, Ce que perdrait le bruit du monde Le jour où Paris se tairait!

Il se taira pourtant ! — Après bien des aurores, Bien des mois, bien des ans, bien des siècles couchés, Quand cette rive où l'eau se brise aux ponts sonores Sera rendue aux joncs murmurants et penchés;

Quand la Seine fuira de pierres obstruée, Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux, Attentive au doux vent qui porte à la nuée Le frisson du feuillage et le chant des oiseaux;

Lorsqu'elle coulera, la nuit, blanche dans l'ombre. Heureuse, en endormant son flot longtemps troublé, De pouvoir écouter enfin ces voix sans nombre Qui passent vaguement sous le ciel étoile;

Quand de cette cité, folle et rude ouvrière, Qui, hâtant les destins à ses murs réservés, Sous son propre marteau s'en allant en poussière, Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés;

Quand, des toits, des clochers, des ruches tortueuses. Des porches, des frontons, des dômes pleins d'orgueil Oui faisaient celte ville, aux voix tumultueuses, Touffue, inextricable et fourmillante à l'oeil,

Il ne restera plus dans l'immense campagne, Pour toute pyramide et pour tout panthéon, Que deux tours de granit faites par Charlemagne, Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon ;

Toi, tu compléteras le triangle sublime! L'airain sera la gloire et le granit la foi ; Toi, lu seras la porte ouverte sur la cime Qui dit : Il faut monter pour venir jusqu'à moi !

Tu salueras là-bas cette église si vieille, Cette colonne altière au nom toujours accru, , Debout peut-être encore, ou tombée, et pareille Au clairon monstrueux d'un titan disparu.

Et sur ces deux débris que les destins rassemblent, Pour toi l'aube fera resplendir à la fois Deux signes triomphants qui de loin se ressemblent. De près l'un est un glaive et l'autre est une croix.

Sur vous trois poseront mille ans de notre France. La colonne est le chant d'un règne à peine ouvert. C'est toi qui finiras l'hymne qu'elle commence. Elle dit : Austerlitz ! tu diras : Champaubert !

Arche! alors tu seras éternelle et co.nplète, Quand tout ce que la Seine en son onde reflète

Aura fui pour jamais, Quand de cette cité qui fut égale à Rome Il ne restera plus qu'un ange, un aigle, un homme,

Debout sur trois so.nmets !

C'est alors que le roi. le sage, le poète, Tous ceux dont le passé presse l'âme inquiète, T'admireront vivante auprès de Paris mrl;

El, pour mieux voir la face où flotte un sombre rêve, Lèveront à demi ton lierre, ainsi qu'on lève Un voile sur le front d'une aïeule qui dort!

Sur ton mur qui pour eux n'aura rien de vulgaire, Us chercheront nos mœurs, nos héros, notre guerre,

Tous pensifs à tes pieds ; Ils croiront voir, le long de ta frise animée, Revivre le grand peuple avec la grande armée.

— « Oh ! diront-ils, voyez !

« Là, c'est le régiment, ce serpent des batailles, Traînant sur mille peds ses luisantes écailles, Qui tantôt, furieux, se rouleaux pieds des tours. Tactôt, d'un mouvement formidable et tranquille, Troue un rempart de pierre et traverse une ville Avec son front sonore où battent vingt tambours. « Là-haut, c'est l'empereur avec ses capitaines, Qui songe s'il ira vers ces terres lointaines

Où se tourne son char, Et s'il doit préférer pour vaincre ou ie défendre La courbe d Annibal ou l'angle d'Alexandre

Au carré de César.

« La, c'est l'artillerie aux cent gueules de fonte.

D'où la fumée à flots monte, tombe et remonte,

Qui broie une cité, détruit les garnisons,

Ruine par la brèche incessamment accrue

Tours, dômes, ponts, clochers, et, comme une charrue,

Creuse une horrible rue à travers les maisons ! »

Et tous les souvenirs qu'à Ion front taciturne Chaque siècle en passant versera de son urne

Leur reviendront au cœur.

Ils feront de ton mur jaillir ta vieille histoire, Et diront, en posant un panache de gloire

Sur ton cimier vainqueur :

— « Oh! que tout était grand dans celte époque antique ! Si les ans n'avaient pas dévasté ce portique, Nous en retrouverions encor bien des lambeaux ! Mais le temps, grand semeur de la ronce et du lierre,

Touche les monuments d'une main familière, Et déchire le livre aux endroits les plus beaux! »

Non, le temps n'ôle rien aux choses.

Plus d'un portique à tort vanté

Dans ses lentes métamorphoses

Arrive enfin à la beauté.

Sur les monuments qu'on révère

Le temps jette un charme sévère

De leur façade à leur chevet.

Jamais, quoiqu'il brise et qu'il rouille,

La robe dont il les dépouille

>~e vaut celle qu'il leur revêt.

C'est le temps qui creuse une ride Dans un claveau trop indigent ; Qui sur l'angle d'un marbre aride Passe son pouce intelligent ; C'est lui qui, pour corriger l'œuvre, Mêle une vivante couleuvre Aux nœuds d'une hydre de granit.

Je crois voir rire un toit gothique Quand le temps dans sa frise antique Ote une pierre et met un nid.

Aussi, quand vous venez, c'est lui qui vous accueille ; Lui qui verse l'odeur du vague chèvrefeuille Sur ce pavé souillé peut-être d'ossements; Lui qui remplit d'oiseaux les sculptures farouches, Met la vie en leurs flancs, et de leurs mornes bouches Fait sortir mille cris charmants !

Si quelque Vénus toute nue Gémit, pauvre marbre désert, C'est lui, dans la verte avenue, Qui la caresse et qui la sert.

A l'abri d un porche héraldique, Sous un beau feuillage pudique

Il la cache jusqu'au nombril ; Et sous son pied blanc et superbe Étend les mille fleurs de l'herbe, Cette mosaïque d'avril.

La mémoire des morts demeure Dans les monuments ruinés.

Là, douc6 et clémente, à toute heure, Elle parle aux fronts inclinés.

Elle est là, dans l'àme affaissée Filtrant de pensée en pensée, Comme une nymphe au front dormant Qui, seule sous l'obscure voûte D'où son eau suinte goutte à goutte, Penche son vase tristement.

Mais, hélas! hélas! dit l'histoire, Bien souvent le passé couvre plus d'un secret Dont sur un mur vieilli la tache reparaît!

Toute ancienne muraille est noire !

Souvent, par le désert et par l'ombre absorbé, L'édifice déchu ressemble au roi tombé.

Plus de gloire où n'est plus la foule ! Rome est humiliée et Venise est en deuil. La ruine de tout commence par l'orgueil.

C'est le premier fronton qui croule !

Athène est triste, et cache au front du Parthénon Les traces de l'anglais et celles du canon,

Et, pleurant ses tours mutilées, Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main Quelque chose de beau comme un sourire humain

Sur le profil des propylées.

Thèbe a des temples morts où rampe en serpentant La vipère au front plat, au regard éclatant,

Autour de la colonne torse; Et, seul, quelque grand aigle habite en souverain

Les piliers de Rhamsès d'où les lames d'airain S'en vont comme une vieille écorce.

Dans les débris de Gur, pleins du cri des hiboux, Le tigre en marchant ploie et casse les bambous,

D'où s'envole le vautour chauve.

Et la lionne au pied d'un mur mystérieux Met le groupe inquiet des lionceaux sans yeux

Qui fouillent sous son ventre fauve.

La morne Palenquè gît dans les marais verts. A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts

Entend-on le lézard qui bouge.

Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeii Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil,

De beaux oiseaux de cuivre rouge.

Muette en sa douleur, Jumièges gravement Étouffe un triste écho sous son portail normanl,

Et laisse chanter sur ses tombes Tous ces nids dans ses tours abrités et couvés D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés

Neiger des plumes de colombes.

Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté, Cache sous son manteau son enfant souffleté,

L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés Ses colosses camards à la face frappés

Par le pied brutal de Cambyse.

C'est que toujours les ans contiennent quelque affront. Toute ruine, hélas, pleure et penche le front!

Mais toi ! rien n'atteindra ta majesté pudique, Porte sainte! jamais ton marbre \éridique

Ne sera profané.

Ton cintre virginal sera pur sous la nue; El les peuples à naître accourront tête nue

Vers ton front couronné.

Toujours le pâtre, au loin accroupi dans les seigles, Verra sur ton s-ommet planer un cercle d'aigles. Les chênes à tes blocs noueront leur large tronc. La gloire sur ta cime allumera son phare. Ce n'est qu'en te chantant une haute fanfare Que sous ton arc altier les siècles passeront.

Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honte N'osera sur ton mur où le flot des ans monte

Répandre sa noirceur.

Tu pourras, dans ces champs où vous resterez seules, Contempler fièrement les deux tours tes aïeules,

La colonne ta sœur !

C'est qu'on n'a pas caché de crime dans ta base, Ni dans tes fondements de sang qui s'extravase ! C'est qu'on ne te fit point d'un ciment hasardeux ! C'est qu'aucun noir forfait, semé dans ta racine Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine, Ne mêle à tes lauriers son feuillage hideux!

Tandis que ces cités, dans leur cendre enfouies, Fuient pleines jadis d'actions inouïes,

Ivres de sang versé, Si bien que le Seigneur a dit à la nature : Refais-toi des palais dans cette architecture

D >nt l'homme a mal usé!

Aussi tout est fini. Le chacal les visite; Les murs vont décroissant tous l'herbe parasite; L'étang s'installe et dort sous le dôme brisé; Sur les Nérons sculptés marche la bête fauve; L'antre se creuse où fut l'incestueuse alcôve. Le tigre peut venir où le crime a passé!

Oh! dans ces jours lointains où l'on n'ose descendre, Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre A nous qui maintenant vivons, pensons, allons, Quand nos fosses auront fait place à des sillons,

Si, vers le soir, un homme assis sur la colline

S'oublie à contempler celle Seine orpheline,

0 Dieu! de quel aspect triste et silencieux

Les lieux où fut Paris étonneront ses yeux!

Si c'est l'heure où déjà des vapeurs sont tombées

Sur le couchant rougi de l'or des scarabées,

Si la touffe de l'arbre est noire sur le ciel,

Dans ce demi-jour pâle où plus rien n'est réel,

Ombre où la fleur s'endort, où s'éveille l'étoile,

De quel œil il verra, comme à travers un voile,

Comme un songe aux contours grandissants et noyés,

La plaine immense et brune apparaître à ses pieds,

S'élargir lentement dans le vague nocturne,

Et comme une eau qui s'enfle et monte aux bords de l'urne,

Absorbant par degrés forêt, coteau, gazon,

Quand la nuit sera noire, emplir tout l'horizon!

Oh! dans cette heure sombre où l'on croit voir les choses

Fuir, sous une autre forme étrangement écloses,

Quelle extase de voir dormir, quand rien ne luit,

Ces champs dont chaque pierre a contenu du bruit!

Comme il tendra l'oreille aux rumeurs indécises!

Comme il ira rêvant des figures assises

Dans le buisson penché, dans l'arbre au bord des eaux,

Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux!

Qu'il cherchera de vie en ce tombeau suprême !

Et comme il se fera, s'éblouissant lui-même,

A travers la nuit trouble et les rameaux touffus,

Des visions de chars et de passants confus!

— Mais non, tout sera mort. Plus rien dans cette plaine

Qu'un peuple évanoui dont elle est encor pleine;

Que l'œil éteint de l'homme et l'œil vivant de Dieu;

Un arc, une colonne, et, là-bas, au milieu

De ce fleuve argenté dont on entend l'écume,

Une église échouée à demi dans la brume.

0 spectacle ! — ainsi meurt ce que les peuples font ! Qu'un tel passé pour l'âme est un gouffre profond ! Pour ce passant pieux quel poids que notre histoire! Surtout si tout à coup réveillant sa mémoire, L'année a ce soir-là ramené dans son cours

Une des grandes nuits, veilles de nos grands jours, Où l'empereur, rêvant un lendemain de gloire, Dormait en attendant l'aube d'une victoire !

Lorsqu'enfin, fatigué de songe?, vers minuit,

Las d'écouter au seuil de ce monde détruit,

Après s'être accoudé longtemps, oubliant l'heure,

Au bord de ce néant immense où rien ne pleure,

Il aura lentement regagné son chemin;

Quand dans ce grand désert, pur de tout pas humain,

Rien ne troublera plus cette pudeur que Rome

Ou Paris ruiné doit avoir devant l'homme ;

Lorsque la solitude, enfin libre et sans bruit,

Pourra continuer ce qu'elle fait la nuit,

Si quelque être animé veille encor dans la plaine,

Peut-être verra-t-il, comme sous une haleine,

Soudain un pâle éclak de la tête jaillir,

Et la colonne au loin répondre et tressaillir!

Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierre

Ouvrir subitement leur pesante paupière !

Et tous s'entre-heurter, réveil miraculeux !

Tels que d'anciens guerriers, d'un âge fabuleux

Qu'un noir magicien, loin des temps où nous sommes,

Jadis aurait faits marbre et qu'il referait hommes!

Alors l'aigle d'airain à ton faîte endormi,

Superbe, et tout à coup se dressant à demi,

Sur ces héros baignés du leu de ses prunel'es

Secouera largement ses ailes éternelles.

D'où viendra co réveil? d'où viendront ces clartés ?

Et ce vent qui, soufflant sur ces guerriers sculptés,

Les fera remuer sur ta face hautaine

Comme tremble un feuillage autour du tronc d'un chêne?

Qu'importe! Dieu le sait. Le mystère est dans tout.

L'un à l'autre à voix basse ils se diront : Debout!

Ceux de quatrevingt-seize et de mil huit cent onze,

Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze,

Ceux que scelle à la terre un socle de granit,

Tous, poussant au combat le cheval qui hennit,

Le drapeau qui se gonfleet le canon qui roule,

A l'immense mêlée ils se rueront en foule.

Alors on entendra sur ton mur les clairons,

Les bombes, les tambours, le choc des escadrons,

Les cris, et le bruit sourd des plaines ébranlées,

Sortir confusément des pierres ciselées,

Et du pied au sommet du pilier souverain

Cent batailles rugir avec des voix d'airain.

Tout à coup, écrasant l'ennemi qui s'effare,

La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare.

De la colonne à toi les cris se répondront.

Et puis tout se laira sur votre double front,

Une rumeur de fête emplira la vallée,

Et Notre-Dame au loin, aux ténèbres mêlée,

Illuminant sa croix ainsi qu'un labarum,

Vous chantera dans l'ombre un vague Te Deum !

Monument! voilà donc la rêverie immense Qu'à ton ombre déjà le poète commence ! Piédestal qu'eût aimé Bélénus ou Mithra ! Arche aujourd'hui guerrière, un jour religieuse ! Rêve en pierre ébauché ! porte prodigieuse D'un palais de géants qu'on se figurera !

Quand d'un lierre poudreux je couvre tes sculptures, Lorsque je vois, au fond des époques futures, La liste des héros sur ton mur constellé Reluire et rayonner, malgré les destinées, A travers les rameaux des profondes années, Comme à travers un bois brille un ciel étoile ;

Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton atlique, Te fait de l'avenir un passé magnifique, Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé, J'admire, et, fils pieux, passant que l'art anime, Je ne regretta rien devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oublié !

2 février 1837.

Enfants! oh! revenez! Tout à l'heure, imprudent,

Je vous ai fie ma chambre exilés en grondant,

Rauque et tout hérissé de paroles moroses.

Et qu'aviez-vous donc fait, bandits aux lèvres roses?

Quel crime ? quel exploit ? quel forfait insensé?

Que! vase du Japon pn mille éclats brisé ?

Quel vieux portrait crevé ? quel beau missel gothique

Enrichi par vos mains d'un dessin fantastique?

Non, rien de tout cela. Vous aviez seulement,

Ce matin, restés seuls dans ma chambre un moment,

Pris, parmi ces papiers que mon esprit colore,

Quelques vers, groupe informe, embryons près d'éciore,

Puis vous les aviez mis, prompts à vous accorder,

Dans le feu, pour jouer, pour voir, pour regarder

Dans une cendre noire errer des étincelles,

Comme brillent sur l'eau de nocturnes nacelles,

Ou comme, de fenêtre en fenêtre, on peut voir

Des lumières courir dans les maisons le soir.

Voilà tout. Vous jouiez et vous croyiez bien faire.

Belle perte, en effet! beau sujet de colère!

Une strophe, mal née au doux bruit de vos jeux,

Qui remuait les mots d'un vol trop orageux !

Une ode qui chargeait d'une rime gonflée

Sa stance paresseuse en marchant essoufflée !

De lourds alexandrins l'un sur l'autre enjambant

Comme des écoliers qui sortent de leur banc !

Un autre eût dit : — Merci! Vous ôtez une proie

Au feuilleton méchant qui bondissait de joie

Et d'avance poussait des rires infernaux

Dans l'antre qu'il se creuse au bas des grands journaux. —

Moi, je vous ai grondés. Tort grave et ridicule !

Nains charmants que n'eût pas voulu fâcher Hercule,

Moi, je vous ai fait peur. J'ai, rêveur triste et dur,

Reculé brusquement ma chaise jusqu'au mur,

Et, vous jetant ces noms dont l'envieux vous nomme,

J'ai dit: —Allez-vous-en! laissez-moi seul ! — Pauvre homme!

Seul! le beau résultat! le beau triomphe ! seul !

Comme on oublie un mort roulé dans son linceul,

Vous m'avez laissé là, l'œil fixé sur ma porte,

Hautain, grave et puni. — Mais vous, que vous importe!

Vous avez retrouvé dehors la liberté,

Le grand air, le beau parc, le gazon souhaité,

L'eau courante où l'on jette une herbe à l'aventure,

Le ciel bleu, le printemps, la sereine nature,

Ce livre des oiseaux et des bohémiens,

Ce poè'me de Dieu qui vaut mieux que les miens,

Où l'enfant peut cueillir la fleur, strophe vivante,

Sans qu'une grosse voix tout à coup l'épouvante !

Moi, je suis resté seul, toute joie ayant fui,

Seul avec ce pédant qu'on appelle l'ennui.

Car, depuis le malin assis dans l'antichambre,

Ce docteur, né dans Londre, un dimanche, en décembre,

Qui ne vous aime pas, ô mes pauvres petits,

Attendait pour entrer que vous fussiez sortis.

Dans l'angle où vous jouiez il est là qui soupire,

Et je le vois tailler, moi qui vous voyais rire !

Que faire? lire un livre? oh non ! Dicter des vers?

A quoi bon ? Émaux bleus ou blancs, céladons verts.

Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe,

Les beaux insectes peints sur mes tasses de Saxe,

Tout m'ennuie, et je pense à vous. En vérité,

Vous partis, j'ai perdu la soleil, la gaîté,

Le bruit joyeux qui fait qu'on rêve, le délire

De voir le tout petit s'aider du doigt pour lire,

Les fronts pleins de candeur qui disent toujours oui,

L'éclat de rire franc, sincère, épanoui,

Qui met subitement des perles sur les lèvres,

Les beaux grands yeux naïfs admirant mon vieux sèvres,

La curiosité qui cherche à tout savoir,

Et les coudes qu'on pousse en disant : Viens donc voir !

Oh! certes, les esprits, les sylphes et les fées

Que le vent dans ma chambre apporte par bouffées,

Les gnomes accroupis là-haut, près du plafond, Dans les angles obscurs que mes vieux livres font, Les lutins familiers, nains à la longue échine, Qui parlent dans les coins à mes vases de Chine, Tout l'invisible essaim de ces démons joyeux A dû rire aux éclats, quand là, devant leurs yeux, Ils vous ont vus saisir dans la boîte aux ébauches Ces hexamètres nus, boiteux, difformes, gauches, Les traîner au grand jour, pauvres hiboux fâchés, Et puis, battant des mains, autour du feu penchés, De tous ces corps hideux soudain tirant une àme, Avec ces vers si laids faire une belle flamme!

Espiègles radieux que j'ai fait envoler, Oh ! revenez ici chanter, sauter, parler, Tantôt, groupe folâtre, ouvrir un gros volume, Tantôt courir, pousser mon bras qui tient ma plume, Et faire dans le vers que je viens retoucher Saillir soudain un angle aigu comme un clocher Oui perce tout à coup un horizon de plaines. Mon àme se réchauffe à vos douces haleines. Revenez près de moi, souriant de plaisir, Bruire et gazouiller, et sans peur obscurcir Le vieux livre où je lis de vos ombres penchées, Folles têtes d'enfants! gaités effarouchées!

J'en conviens, j'avais tort, et vous aviez raison.

Mais qui n'a quelquefois grondé hors de saison ?

Il faut être indulgent. Nous avons nos misères.

Les petits pour les grands ont tort d'être sévères.

Enfants! chaque matin, votre àme avec amour

S'ouvre à la joie ainsi que la fenêtre au jour.

Beau miracle, vraiment, que l'enfant, gai sans cesse,

Ayant tout le bonheur, ait toute la sagesse !

Le destin vous caresse en vos commencements.

Vous n'avez qu'à jouer et vous êtes charmants.

Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous sommes

Hargneux, tristes, mauvais, ô mes chers petits hommes !

On a ses jours d'humeur, de déraison, d'ennui.

Il pleuvait ce matin. Il fait froid aujourd'hui.

Un nuage mal fait dans le ciel tout à l'heure

A passé. Que nous veut cette cloche qui pleure ?

Puis on a dans le cœur quelque remords. Voilà

Ce qui nous rend méchants. Vous saurez tout ce'a,

Quand l'âge à votre tour ternira vos visages,

Quand vous serez plus grands, c'est-à-dire moins sages.

J'ai donc eu tort. C'est dit. Mais c'est assez punir,

Mais il faut pardonner, mais il faut revenir.

Voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes.

Tenez, crayons, papiers, mon vieux compas sans pointes,

Mes laques et mes grès, qu'une vitre défend,

Tous ces hochets de l'homme enviés par l'enfant,

Mes gros chinois ventrus faits comme des concombres,

.Mon vieux lableau trouvé sous d'antiques décombres,

Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout !

Vous pourrez sur ma table être assis ou debout,

Et chanter, et traîner, sans que je me récrie,

.Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie,

Et sur mon banc sculpté jeter tous à la fois

Vos jouets anguleux qui déchirent le bois !

Je vous laisserai même, et gaiement, et sans crainte,

0 prodige! en vos mains tenir ma bible peinte,

Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur,

Où l'on voit Dieu le père en habit d'empereur!

Et puis, brûlez les vers dont ma table est semée,

Si vous tenez à voir ee qu'ils font de fumée !

Brûlez ou déchirez! — Je serais moins clément

Si c'était chez Méry, le poëte charmant,

Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville,

Blonde fille d'Homère, a fait fils de Virgile.

Je vous dirais : — Enfants, ne touchez que des yeux

A ces vers qui demain s'envoleront aux cieux.

Ces papiers, c'est le nid, retraite caressée,

Où du poëte ailé rampe encor la pensée.

Oh! n'en approchez pas! car les vers nouveau-nés,

Au manuscrit natal encore emprisonnés,

Souffrent entre vos mains innocemment cruelles.

Vous leur blessez le pied, vous leur froissez les ailes;

Et. sans vous en douter, vous ieur faites ces maux Que les petits enfants font aux petits oiseaux. —

Mais qu'importe les miens ! — Toute ma poésie, C'est vous, et mon esprit suit votre fantaisie. Vous êtes les reflets et les rayonnements Dont j'éclaire mon vers si sombre par moments- Enfants., vous dont la vie est faite d'espérance, Enfants, vous dont la joie est faite d'ignorance, Vous n'avez pas souffert et vous ne savez pas, Quand la pensée en nous a marché pas à pas, Sur le poêle morne et fatigué d'écrire, Quelle douce chaleur répand votre sourire ! Combien il a besoin, quand sa tête se rompt, De la sérénité qui luit sur votre front ; Et quel enchan'ement l'enivre et le fascine, Quand le charmant hasard de quelque cour voisine. Où vous vous ébattez sous un arbre penchant, Mêle vos joyeux cris à son douloureux chant !

Revenez donc, hélas! revenez dans mon ombre, Si vous ne voulez pas que je sois triste et sombre, Pareil, dans l'abandon où vous m'avez laissé, Au pêcheur d'Élretat, d'un long hiver lassé, Qui médite appuyé sur son coude, et s'ennuie De voir à sa fenêtre un ciel rayé de pluie.

La tombe dit à la rose :

— Des pleurs dont l'aube t'arrose Que fais-tu, fleur des amours?

La rose dit à la tombe :

— Que fais-tu de ce qui tombe Dans ton gouffre ouvert toujours?

La rose dit : — Tombeau sombre., De ces pleurs je fais dans l'ombre Un parfum d'ambre et de miel.

La tombe dit : — Fleur plaintive, De chaque àme qui m' arrive Je fais un ange du ciel.

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