‹ ExtraitsChapitre 16 sur 95 · TRISTESSE D'OLYMPIO · texte numérisé non relu

TRISTESSE D'OLYMPIO

Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, S'efforçaDt sous ses pas de s'élever de terre,

Couraient dans le jardin ; Ainsi, parfois, quand lame est triste, nos pensées S'envolent un moment sur leurs ailes blessées,

Puis retombent soudain.

Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques;

Il rêva jusqu'au soir; Tout le jour il erra le long de la ravine, Admirant tour à tour le ciel, face divine,

Le lac, divin miroir.

Hélas! se rappelant ses douces aventures, Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures,

Ainsi qu'un paria, Il erra tout le jour. Vers l'heure où la nuit tombe, Il se sentit le cœur triste comme une tombe,

Alors il s'écria :

— « 0 douleur! j'ai voulu, moi dont l'âme est troublée, Savoir si l'urne encor conservait la liqueur, Et voir ce qu'avait fait cetle heureuse vallée De tout ce que j'avais laissé là de mon cœur !

« Que peu de temps suffit pour changer toutes choses! Nature au front serein, comme vous oubliez! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés!

« Nos chambres de feuillage en halliers sont changées; L'arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé; Nos roses dans l'enclos ont été ravagées Par les petits enfants qui sautent le fossé.

« Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée. Folâtre, elle buvait en descendant des bois; Eile prenait de l'eau dans sa main, douce fée, Et laissait retomber des perles de ses doigts!

« On a pavé la route âpre et mal aplanie, Où, dans le sable pur se dessinant si bien,

5i LES RAYONS ET LES OMBRES.

Et de sa petitesse étalant l'ironie,

Son pied charmant semblait rire à côté du mien.

« La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir, S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

« La forêt ici manque et là s'est agrandie. De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant; Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie, L'amas des souvenirs se disperse à tout vent!

« N'existons-nous donc plus ? Avons-nous eu notre heurt ? Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus? L'air joue avec la branche au moment où je pleure; Ma maison me regarde et ne me connaît plus.

« D'autres vont maintenant passer où nous passâmes. Nous y sommes venus, d'autres vont y venir; Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes, Us le continueront sans pouvoir le finir!

« Car personre ici-bas ne termine et n'achève; Les pires des humains sont comme les meilleurs; Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve. Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.

« Oui, d'autres à l<Mir tour viendront, couples sans tache, Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté, Tout ce que la nature à l'amour qui se cache Mêle de rêverie et de solennité !

« D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites. Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus. D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes, Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus.

« Quoi dont 1 c'est vainement qu'ici nous nous aimâmes! Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes I L'impassible nature a déjà tout repris.

« Oh! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres, Kameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons,

TRISTESSE D'OLYMPIO. 5ô

Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures ? Est-ce que vous direz à d'autres vos chansons?

« Nous vous comprenions tant! doux, attentifs, austères, Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix ! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères, L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois!

« Répondez, vallon pur, répondez, solitude,

0 nature abritée en ce désert si beau,

Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitude

Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau ;

« Est-ce que vous serez à ce point insensib'e De nous savoir couchés, morts avec nos amours, Et de continuer votre fête paisible, Et de toujours sourire et de chanter toujours ?

« Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites, Fantômes reconnus par vos monts et vos bois, Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes Qu'on dit en revoyant des amis d'autrefois?

« Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte, Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas, Et la voir m'entraîner, dans une morne étreinte, Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas ?

« Et s'il est quelque part, dans l'ombre où rien ne veille., Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports, Ne leur irez-vous pas murmurer à l'oreille : — Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts !

« Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds., Et les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours ;

« Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme. Il plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnons; Et dit à la vallée, où s'imprima notre âme, D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.

« Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages 1 Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas !

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