‹ ExtraitsChapitre 24 sur 95 · L\ CHANSON V'EVIRADNUS · texte numérisé non relu

L\ CHANSON V'EVIRADNUS

Si tu veux, faisons un rêve.

Montons sur deux palefrois; Tu m'emmènes, je t'enlève.

L'oi>eau chante dans les bois.

Je suis ton maître et ta proie; Partons, c'est la fin du jour; Mon cheval sera la joie, Ton cheval sera l'amour.

Nous ferons loucher leurs têtes; Les voyages sont aisés; Nous donnerons à ces bêtes Une avoine de baisers.

Viens! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux, Le mien au fond de mes songes, Et le tien au fond des cieux.

Un bagage est nécessaire; Nous emporterons nos vœux, Nos bonheurs, notre misère, Et la fleur de tes cheveux.

Viens, le soir brunit les chênes, Le moineau rit; ce moqueur Entend le doux bruit des chaînes Que tu m'as mises au cœur.

Ce ne sera point ma faute Si les forêts et les monts, En nous voyant côte à côte, Ne murmurent pas : Aimons!

Viens, sois tendre, je suis ivre.

0 les verts taillis mouillés!

EVLRADNDS. 83

Ton souffle le fera suivre Des papillons réveillés.

L'envieux oiseau nocturne, Triste, ouvrira son œil rond; Les nymphes, penchant leur urne, Dans les grottes souriront,

Et diront : a Sommes-nous folles!

« C'est Léandre avec Héro;

a En écoutant leurs paroles

« Nous laissons tomber notre eau. »

Allons-nous-en par l'Autriche !

Nous aurons l'aube à nos fronts; Je serai grand, et toi riche, Puisque nous nous aimerons.

Alions-nous-en par la terre, Sur nos deux chevaux charmants Dans l'azur, dans le mystère, Dans les éblouissements!

Nous entrerons à l'auberge, Et nous paîrons l'hôtelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d'écoiier.

Tu seras dame, et moi comte; Viens, mon cœur s'épanouit, Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit.

Elle est toute petite, une duègne la garde.

Elle tient à la main une rose, et regarde.

Ouoi? que regarde-t-elle? File ne sait pas. L'eau,

Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau;

Ce qu'elle a devant elle: un cygne aux ailes blanches.

Le bercement des flots sous la chanson des branches,

Et le profond jardin rayonnant et fleuri.

Tout ce bel ange a l'air dans la neige [ éti i.

On voit un grand palais comme au fond d'une gloire,

Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire,

Et des paons étoiles sous les bois chevelus.

L'innocence est sur elle une blancheur de plus;

Toutes ses grâces font comme un faisceau qui tremble.

Autour de cette enfant l'herbe estsplendide et semble

Pleine devrais rubis et de diamants fins;

Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins.

Elle se tient au bord de l'eau; sa fleur l'occupe.

Sa basquine est en point de Gênes; sur sa jupe

Une arabesque, errant dans les plis du satin,

Suit les mille détours d'un fil d'or florentin.

La rose épanouie et toute grande ouverte,

Sortant du frais bouton comme d'une urne ouverte,

Charge la petitesse exquise de sa main ;

Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin,

Fronce, en la respirant, sa riante narine,

La magnifique fleur, royale et purpurine,

Cache plus qu'à demi ce visage charmant,

Si bien que l'œil hésite, et qu'on ne sait comment

Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue,

El si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue.

Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun.

En elle tout est joie, enchantement, parfum;

Quel doux regard, l'azur! et quel doux nom, Marie 1

Tout est rayon ; son œil éclaire et son nom prie.

Pourtant, devant la vie et sous le firmamsnt.

Pauvre être! elle se sent très grande vaguement;

Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre,

Au grand soleil couchant horizontal et sombre,

A !a magnificence éclatante du soir,

Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir,

Aux champs, à la nature éternelle et sereine,

Avec la gravité d'une petite reine;

Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant;

Un jour, elle sera duchesse de Brabaot;

File gouvernera la Flandre ou la Saidaigne.

Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne. Car les enfants des rois sont ainsi ; leurs fronts blancs Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants Sont des commencements de règne. Elle respire Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire; Et son regard, déjà royal, dit : C'est à moi. Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi. Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frôle, Fût-ce pour la sauver, mettait la main sur elle, Avant qu'il eût pu faite un pas ou dire un mot, 11 aurait sur le front l'ombre de l'échafaud.

La douce enfant sourit, ne faisant autre chose Que de vivre et d'avoir dans la main une rose, Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs.

Le jour s'éteint; les nids chuchotent, querelleurs;

Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre ;

La iougeur monte au front des déesses de marbre

Qui semblent palpiter sentant venir la nuit;

Et tout ce qui planait redescend; plus de bruit,

Plus de flamme; le soir mystérieux recueille

Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille.

Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main,

Dans le vaste palais catholique romain

Dont chaque ogive semble au soleil une mitre,

Quelqu'un de formidable est derrière la vitre;

On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur,

De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur;

Cette ombre au même endroit, comme en un cimetièie,

Parfois est immobile une journée entière;

C'est un être effrayant qui semble ne rien voir;

Il rôde d'une clinmbre à l'autre, pâle et noir;

Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe;

Spectre blême! Son ombre aux feux du soir s'allonge;

Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi;

Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi.

C'est lui; l'homme en qui vit et tremble le royaume. Si quelqu'un pouvait voir dans l'œil de ce fantôme Debout en ce moment l'épaule contre un mur,

Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur, Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée, Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux, Non; au fond de cet œil comme l'onde vitreux, Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde Celte prunelle autant que l'océan profonde, Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant, Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent, Et, dans l'écume, au pli des vagues, sous l'étoile, L'immense tremblement d'une flotte à la voile, Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher, Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher.

Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes, Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes, Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui. L'armada, formidable et flottant point d'appui Du levier dont il va soulever tout un monde, Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde ; Le roi, dans son esprit, la suit des yeux, vainqueur, Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur.

Philippe deux était une chose terrible.

Iblis dans le coran et Caïn dans la bible

Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial

Ce royal spectre, fils du spectre impérial.

Philippe deux était le Mal tenant le glaive.

Il occupait le haut du monde comme un rêve.

Il vivait ; nul n'osait le regarder ; l'effroi

Faisait une lumière étrange autour du roi ;

On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes ;

Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes,

Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu !

Tant semblait grande à tous son approche de dieu !

Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée,

Était comme un crampon mis tur la destinée ;

Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait

Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet

Seulement du côté de la sombre Angleterre ;

Sa bouche était silence et son àme mystère ;

Son trône était de piège et de fraude construit ;

11 avait pour soutien la force de la nuit ;

L'ombre était le cheval de sa statue équestre.

Toujours vêtu de noir, ce tout-puissant terrestre

Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait ;

II ressemblait au sphinx qui digère et se tait,

Immuable ; étant tout, il n'avait rien à dire.

Nul n'avait vu ce roi sourire ; le sourire

N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer

Que l'aurore à la grille obscure de l'enier.

S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre,

C'était pour assister le bourreau dans son œuvre,

Et sa prunelle avait pour clarté le reflet

Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait.

Il était redoutable à la pensée, à l'homme,

A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome ;

C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ ;

Les choses qui sortaient de son nocturne esprit

Semblaient un glissement sinistre de vipères.

L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires,

Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds ;

Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons ;

Les trahisons pour jeu, l'auto-da-fé pour fête.

Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête

Ses projets dans la nuit obscurément ouverts;

Sa rêverie était un poids sur l'univers ;

Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre ;

Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre ;

De grands éclairs sortaient de ses songes profonds.

Ceux auxquels il pensait disaient : Nous étouffons.

Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire,

Tremblaient, sentant sur eux, ces deux yeux fixes luire.

Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.

Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou,

On dirait du destin la froide sentinelle;

Son immobilité commande ; sa prunelle

Luit comme un soupirail de caverne ; son doigt

Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit,

Donner un ordre a l'ombre et vaguement l'écrire.

Chose inouïe! il vient de grincer un sourire.

Un sourire insondable, impénétrable, amer.

C'e?t que la vision de son armée en mer

Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée;

C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée,

Comme s'il était la, planant sous le zénith;

Tout est bien; l'océan docile s'aplanit,

L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche;

La flotte se déploie en bon ordre de marche,

Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés,

Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés,

Ondule sur les eaux comme unj immense claie.

Ces vaisseaux sont sacrés, les flots leur font la haie;

Les courants, pour aider ces nefs à débarquer,

Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer;

Autour d'elles la vague avec amour déferle,

L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle.

Yoici chaque galère avec son gastadour;

Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour;

Les cent meslres de camp et les deux connétables;

L'Allemagne a donné ses ourques redoutables,

Naples ses brigantins, Cadix ses galions,

Lisbonne ses marins, car il faut des lions.

Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace!

Non-seulement il voit, mais il entend. On passe,

On court, on va. Voici le cri des porte-voix,

Le pas des matelots courant sur les pavois,

Les moços, l'amiral appuyé sur son page,

Les tambours, les sifflets des maîtres d'équipage,

Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats, .

Le fracas sépulcral et noir du branle-bas.

Sont-ce des coimorans? sont-ce des citadelles?

Les voiles font un vaste et s>urd battement d'ailes,

L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit,

Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit.

Et le lugubre roi sourit de voir groupées

Sur quatre cents vaisseaux quatrevingt mille épées.

0 rictus du vampire assouvissant sa faim!

Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin !

Qui pourrait la sauver? Le feu va prendre aux poudres.

Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres;

Qui pourrai I délier ce faisceau dans son poing?

N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point?

N'est-il pas l'héritier de César? le Philippe

Dont l'ombre immense va du Gange au Pau'ilippe?

Tout n est-il pas uni qunnd il a dit : Je veux !

N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux?

N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte,

Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote

Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit?

Ne fait-il ras mouvoir avec son petit doigt

Tous ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre?

N'est-il pas, lui, le roi? n'est-il pas l'homme sombre

A qui ce tourbillon de monstres obéit?

Quand Béit-Cifresil, Gis d'Abdallah-Béit, Eut creusé le grand puils de la mosquée, au Caire, Il -y grava : « Le ciel est à Dieu; j'ai la terre. » Et, comme tout se tient, se mêle et se confond. Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond, Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense.

Cependant, sur le bord du bassin, en silence,

L'infante tient toujours sa rose gravement,

Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment.

Soudain un souffle d'air, une de ces haleines

Que le soir frémissant jette à travers les plaines,

Tumultueux zéphyr effleurant 1 horizon,

Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson

Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle,

Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile,

Rapide, et secouant même l'arbre voisin,

Effeuille brusquement la fleur dans le bassin,

Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine.

Elle se penche, et voit sur l'eau celte ruine;

Elle ne comprend pas; qu'est-ce donc? Elle a peur,

Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur

Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire.

Que faire? le bassin semble plein de colère;

Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant ;

Il a des vagues; c'est une mer bouillonnant;

Toule la pauvre rose est éparse sur l'onde;

Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde,

Tournoyant, naufrageani, s'en vont de tous côlés

Sur mille petits flots par la brise irrités;

On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.

— Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre

A la petite fille étonnée et rêvant,

Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.

Page 1