APRÈS LA BATAILLE
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un espagnol de l'armée en déroule
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,
Et qui disait : — A boire, à boire par pitié! —
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : — Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. —
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : Caramba !
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
— Donne- lui tout de mène à boire, dit mon père.
Après la dernière bataille, Quand, formidables et béants.
Six cents canons sous la mitraille
Eurent écrasé les géants; Dans ces jours où caisson qui roule, Blessés, chevaux, fuyaient en foule, Où l'on vit choir l'aigle indompté, Et, dans le bruit et la fumée, Sous l'écroulement d'une armée, Plier Paris épouvanté;
Quand la vieille garde fut morte, Trahi des uns, de tous quitté, Le grand empereur, sans escorte, Rentra dans la grande cité.
Dans l'ancien palais Elysée Il s'arrêta, l'âme épuisée; Et, n'attendant plus de secours, Repoussant la guerre civile, Avant de sortir de sa ville, Triste, il la contempla trois jours.
Sa tête enfin était courbée.
Plus de triomphes! plus de cris!
Sa popularité tombée Couvrait sa gloire de débris.
Partout l'abandon et la haine!
Le soir, quelque passant à peine, S'arrètant, mais sans approcher, Dans le palais cherchant le maître, A travers la haute fenêtre Régardait son ombre marcher.
Durant ces heures solennelles, Tandis qu'il sondait son malheur, L'œil des muettes sentinelles L'interrogeait avec douleur.
Soldats toujours prêts pour la lutte, Hélas! ils comptaient de sa chute Chaque symptôme avant-coureur; Et, comme un jour qui se retire, Ils voyaient s'effacer l'empire Dans le regard de l'empereur!
Adieu ses lésions sans nombre I Adieu ses camps victorieux!
Il se sentait poussé vers l'ombre Par un souffle my.-térieux.
La nuit, sa fièvre était sans trêves, Il voyait flotter dans ses rêves Le spectre d'un rocher lointain.
Déjà, l'âme d'angoisses pleine, Il entrevoyait Sainte-Hélène Dans les brumes de s>n destin.
Le jour, en proie à la pensée,
L'œil fixé sur le sol sacré,
Le front sur la vitre glacée,
Il disait : « — Oh ! je reviendrai !
Je reviendrai! toujours le même,
Seul, sans pourpre et sans diadème,
Sans bataillons et sans trésors;
Je veux, proscrit, chassé, qu'importe?
Choisir, pour rentrer, cette porte,
Cette porte par où je sors.
« Une nuit, dans une tempête, Rapporté pir un vent des cieux, Avec des éclairs sur la tête, Je surgirai, vivant, joyeux!
Mes vieux compagnons d'aventure Dormi- ont dans la brume obscure, Et tout à coup à l'orient Ils verront luire, ô délivrance!
Mon œil rayonnant pour la France, Pour l'Angleterre flamboyant!
« J'apparaîtrai dans les ténèbres
A ce Paris qui m'adora;
Le jour succède aux nuits funèbres,
Et mon peuple se lèvera!
H se lèvera plein de joie,
Pourvu que dans l'ombre il me voie
Chassant l'étranger, vil troupeau,
Pâle, la main de sang trempée
Avec le tronçon d'une épée,
Avec le haillon d'un drapeau! »
Sire, vous reviendrez dans votre capitale,
Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur,
Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale,
En habit d'empereur!
Par cette même porte, où Dieu vous accompagne, Sire, vous retiendrez sur un sublime char, Glorieux, couronné, saint comme Cnarlemagne,
Et grand comme César!
Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule, On verra resplendir votre aigle au bec vermeil, Et sur votre manteau vos abeilles en foule Frissonner au soleil.
Paris sur ses cent tours allumera des phares; Paris fera parler toutes ses grandes voix; Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares, Chanteront à la fois.
Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence, Ému comme le prêtre au seuil du lieu sacré, Sire, on verra vers vous venir un peuple immense, Tremblant, pâle, effaré ;
Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom, Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte Au vieux Napoléon.
Une nouvelle armée, ardente d'espérance, Dont les exploits déjà sèmeront la terreur, Autour de votre char criera : Vive la France! Et vive l'empereur!
En vous voyant passer, ô chef du grand empire ! Le peuple et les soldats tomberont à genoux. Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire : Je suis content de vous!
Une acclamation douce, tendre et hautaine, Chant des coeurs, cri d'amour ou l'extase se joint, Remplira la cité; mais, 6 mon capitaine! Vous ne l'entendrez point.
De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire, Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas; Ce spectacle sera touchant et beau ; mais, sire, Vous ne le verrez pas.
Car, ô géant! couché dans une ombre profonde, Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, S'éveilleront Paris, et la France, et le monde, Vous serez endormi I
Vous serez endormi, figure auguste et fière, De ce morne sommeil, plein de rêves pesants, Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre, Dort depuis six cents ans.
L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue Par le dernier baiser de Bertrand éperdu, Dans un lit où jamais le dormeur ne remue Vous serez étendu.
Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles, Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout, Et qui, touchés un soir par le vent des batailles, Se couchaient tout à coup.
Leur altitude grave, altière, armée encore, Ressemblait au sommeil, et non point au trépas; Mais la diane, hélas! cette voix de l'aurore, Ne les réveillait pas.
Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire, Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer, Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire, Ne pourra que pleurer.
Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel ; Les nations feront asseoir votre fantôme Au trône universel.
Les poètes divins, élite agenouillée, Vous proclameront grand, vénérable, immortel, Et de votre mémoire, injustement souillée, Redoreront l'autel.
Les nuages auront passé dans votre gloire; Rien ne troublera plus son rayonnement pur; Elle se posera sur toute notre histoire Comme un dôme d'azur.
Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne, Pour la France un proscrit magnanime et serein, Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne, Un colosse d'airain.
Vous cependant, — tandis qu'une pompe sacrée Mènera par la ville un cortège inouï, Et que tous croiront voir revivre à votre entrée Un monde évanoui;
Tandis qu'on entendra, près du dôme où des ombres Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient, Rugir les vieux canons comme des dogues sombres Quand le maître revient ;
Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface, Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau, — Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face Par le ver du tombeau!