LE ROI, MARION, LE MARQUIS DE NANGIS
Le marquis de Nangis s'avance avec sa suite à quelques pas du roi, et met un genou en terre. Marion tombe à genoux à la porte
LE MARQUIS DE NANGIS
Justice !
LE ROI
Contre qui?
LE MARQUIS DE NANGIS
Contre un tyran sinistre, Armand, qu'on nomme ici le cardinal-ministre.
MARION
Grâce !
LE ROI
Pour qui ?
MARION
Didier.
LE MARQUIS DE NANGIS
Pour le marquis Gaspard De Saverny.
LE ROI
J'ai vu ces deux noms quelque part.
LE MARQUIS DE NANGIS
Sire, grâce et justice 1
LE ROI
Et quel titre est le vôtre?
LE MARQUIS DE NANGIS
Je suis oncle de l'un.
LE ROI, à Marion.
Vous ?
MARION, avec fermeté.
Je suis sœur de l'autre.
LE ROI
Or çà, l'oncle et la sœur, que voulez-vous ici ?
LE MARQUIS DE NANGIS, montrant tour à tour les deux mains du roi.
De cette main justice, et de l'autre merci.
Moi, Guillaume, marquis de Nangis, capitaine
De cent lances, baron du mont et de la plaine,
Contre Armand Dup!e;sis, cardinal Richelieu,
Requiers mes deux seigneurs, le roi de France et Dieu.
C'est de justice enfin qu'ici je suis en quête.
Gaspard de Saverny, pour qui je fais requête,
Est mon neveu.
MARION, bas au marquis.
Parlez pour les deux, monseigneur !
LE MARQUIS DE NANGIS, continuant.
Il eut le mois dernier une affaire d'honneur
Avec un gentilhomme, avec un capitaine,
Un Didier, que je crois de noblesse incertaine.
Ce fut un tort. — Tous deux ont fait en braves gens.
Mais le ministre avait aposté des sergents...
LE ROI
Je sais l'affaire. Assez. Qu'avez-vous à me dire ?
LE MARQUIS DE NANGIS, se relevant.
Je dis qu'il est bien temps que vous y songiez, sire ; Que le cardina'-duc a de sombres projets, Et qu'il boit le meilleur du sang de vos sujets. Votre père Henri, de mémoire royale,
N'eût pas ainsi livré sa noblesse loyale;
Il ne la frappait point sans y fort regarder;
Et, bien gardé par elle, il la savait garder.
11 savait qu'on peut faire avec des gens d'épées
Quelque chose de mieux que des têtes coupées ;
Qu'ils sont bons à la guerre. Il ne l'ignorait point,
Lui dont plus d'une balle a troué le pourpoint.
Ce temps était le bon. J'en fus, et je l'honore.
Un peu de seigneurie y palpitait encore.
Jamais à des seigneurs un prêtre n'eût touché.
On n'avait point alors de tète à bon marché.
Sire! en des jours mauvais comme ceux où nous sommes,
Croyez un vieux, gardez un peu de gentilshommes.
Vous en aurez besoin peut-ê;re à votre tour.
Hélas ! vous gémirez peut-être quelque jour
Que la place de Grève ait été si fêlée,
Et que tant de seigneurs de bravoure indomptée,
Vers qui se tourneront vos regrets envieux,
Soient morts depuis longtemps qui ne seraient pas vieux 1
Car nous sommes tout chauds de la guerre civile,
Et le tocsin d'hier gronde encor dans la ville.
Soyez plus ménager des peines du bourreau.
C'est lui qui doit garder son estoc au fourreau,
Non pas nous. D'échafauds montrez-vous économe.
Craignez d'avoir un jour à pleurer tel brave homme,
Tel vaillant de grand cœur, dont, à l'heure qu'il est,
Le squelette blanchit aux chaînes d'un gibet!
Sire! le sang n'est pas une bonne rosée;
Nulle moisson ne vient sur la Grève arrosée,
Et le peuple des rois évite le balcon
Quand aux dépens du Louvre on peuple Montfaucon.
Meurent les courtisans, s'il faut que leur voix aille
Vous amuser, pendant que le bourreau travaille!
Cette voix des flatteurs qui dit que tout est bon,
Qu'après tout on est fils d'Henri quatre, et Bourbon,
Si haute qu'elle soit, ne couvre pas sans peine
Le bruit sourd qu'en tombant fait une tête humaine.
Je vous en donne avis, ne jouez pas ce jeu,
Roi, qui serez un jour face à face avec Dieu.
Donc, je vous dis, avant que rien ne s'accomplisse,
Qu'à tout prendre il vaut mieux un combat qu'un supplice,
Que ce n'est pas la joie et l'honneur des états
De voir plus de besogne aux bourreaux qu'aux soldats,
Que c'est un pasteur dur pour la France où vous êtes
Qu'un prêtre qui se paye une dîme de têtes,
Et que cet homme illustre entre les inhumains
Qui touche à votre sceptre, — a du sang à ses mains!
LE ROI
Monsieur le cardinal est mon ami. Qui m'aime L'aimera.
LE MARQUIS DE N A N G I S
Sire!...
LE ROI
Assez. C'est un autre moi-même.
LE MARQUIS DE NANGIS
Sire!...
LE ROI
Plus de harangue à troubler nos esprits!
Montrant ses cheveux qui grisonnent.
Ce sont les harangueurs qui font nos cheveux gris.
LE MARQUIS DE NANGIS
Pourtant, sire, un vieillard, une femme qui pleure! C'est de vie et de mort qu'il s'agit à cette heure!
LE ROI
Que demandez-vous donc?
LE MARQUIS DE NANGIS
La grâce de Gaspard !
M A RI ON
La grâce de Didier!
LE ROI
Tout ce qu'un roi départ En grâces, trop souvent est pris à la justice.
Ahl sire! à notre deuil que le roi compatisse!
Savez-vous ce que c'est? Deux jeunes insensés,
Par un duel jusqu'au fond de l'abîme poussés!
Mourir, grand Dieu! mourir sur un gibet infâme!
Vous aurez pitié d'eux! — Je ne sais pas, moi femme,
Comment on parle aux rois. Pleurer peut-être est mal,
Mais c'est un monstre enfin que votre cardinal !
Pourquoi leur en veut-il? Qu'ont-ils fait? Il n'a même
Jamais vu mon Didier. — Hélas! qui l'a vu, l'aime.
— A leur âge, tous deux! les tuer pour un duel!
Leurs mères ! songez donc ! — Ah ! c'est horrible ! — O ciel !
Vous ne le voudrez pas ! . . . — Ah ! femmes que nous sommes,
Nous ne savons pas bien parler comme les hommes,
Nous n'avons que des pleurs, des cris, et des genoux
Que le regard d'un roi ploie et brise sous nous!
Ils ont eu tort, c'est vrai! Si leur faute vous blesse,
Tenez, pardonnez-leur. Vous savez? la jeunesse!
Mon Dieu! les jeunes gens savent-ils ce qu'ils font?
Pour un geste, un coup d'œil, un mot, — souvent au fond
Ce n'est rien, — on se blesse, on s'irrite, on s'emporte.
Les choses tous les jours se passent de la sorte;
Chacun de ces messieurs le sait. Demandez-leur,
Sire. — Est-ce pas, messieurs? — Ah! Dieu! l'affreux malheur !
Dire que vous pouvez d'un mot sauver deux têtes!
Ob! je vous aimerai, sire, si vous le faites!
Grâce! grâce! — Oh! mon Dieu! si je savais parler,
Vous verriez, vous diriez : Il faut la consoler,
C'est une pauvre enfant, son Didier, c'e^t son àme... —
J'étouffe. Ayez pitié!
LE ROI
Qu'est-ce que celto dame ?
Une sœur, majesté, qui tremble à vos genoux. Vous vous devez au peuple.
LE ROI
Oui, je me dois à tous.
Le duel n'a jamais fait de ravages plus amples.
132 MARIOX DE LORME.
MARION
Il faut de la pitié, sire !
LE ROI
Il faut des exemples.
LE MARQUIS DE NANGIS
Deux enfants de vingt ans, sire! songez-y bien. Ahl leur âge à tous deux fait la moitié du mieu.
MARION
Majesté, vous avez une mère, une femme,
Un fils, quelqu'un enfin que vous aimez dans l'âme,
Un frère, sire! — Eh bien! pitié pour une sœur!
LE ROI
Un frère? non, madame.
Il réfléchit un instant.
Ah! si fait. J'ai Monsieur.
Apercevant la suite du marquis.
Çà, marquis de Nangis, quelle est cette brigade? Sommes-nous assiégés? alions-nous en croisade? Pour nous mener ainsi vos garJes sous les yeux, Ètes-vous duc et pair?
le marquis de nangis.
Non, sire, je suis mieux Qu'un duc et pair, créé pour des cérémonies. Je suis baron breton de quatre baronnies.
LE DUC DE BELLEGARDE, à part.
L'orgueil est un peu fort et par trop maladroit!
LE ROI
Bien. Dans votre manoir remportez votre droit, Monsieur. Mais laissez-nous les nôtres sur nos terres. Nous sommes justicier.
LE MARQUIS DE NANGIS, frissonnant- Sire! au nom de vos pères, Considérez leur âge et leurs torts expiés,
Il tombe à genoux.
Et l'orgueil d'un vieillard qui se brise à vos pieds. Grâce !
Le roi fait un signe brusque de colère et de refus. Le marquis se relève lentement.
Du roi Henri, votre père et le nôtre, Je fus le compagnon, et j'étais là quand l'autre... L'autre monstre, — enfonça le poignard... — Jusqu'au soir Je gardai mon roi mort, car c'était mon devoir. Sire! j'ai vu mon père, hélas I et mes six frères Choir tour à tour au choc des factions contraires; La femme qui m'aimait, je l'ai perdue aussi. Maintenant, — le vieillard que vous voyez ici Est comme un patient qu'un bourreau qui s'en joue A pour tout un grand jour attaché sur la roue. Le Seigneur a brisé mes membres tour à tour De sa barre de fer. — Voici la un du jour,
Mettant la main sur sa poitrine.
Et j'ai le dernier coup. — Sire, Dieu vous conserve!
Il salue profondément et sort. Marion se lève péniblement et va tomber mourante dans l'enfoncement de la porte dorée du cabinet du roi.
LE ROI , essuyant une larme, à Bellegarde.
Pour ne pas défaillir il faut qu'un roi s'observe. Bien faire est malaisé... Ce vieillard m'a touché...
Il rêve un moment et sort brusquement de son silence.
Auj urd'hui pas de grâce! hier j'ai trop péché.
Se rapprochant de Bellogarde.
Pour vous, duc, avant lui vous venez de me dire
Mainte chose hardie et qui pourra vous naire
Quand au cardinal-duc je re lirai ce soir
La conversation que nous venons d'avoir.
J'en suis fâché pour voui. Désormais prenez garde...
Bâillant.
Ah! j'ai bien mal dormi, mon pauvre Bellegarde!