‹ ExtraitsChapitre 52 sur 95 · DON ALPHONSE, DONA LUCREZIA · texte numérisé non relu

DON ALPHONSE, DONA LUCREZIA

DON A LUCREZIA, entrant avec impétuosité-

Monsieur, monsieur, ceci est indigne, ceci est odieux, ceci est infâme. Quelqu'un de votre peuple, — savez-vous cela, don Alphonse? — vient de mutiler le nom de votre femme gravé au-dessus de mes armoiries de famille sur la façade de votre propre palai-. La cho^e s'pst faite en plein jour, publiquement, par qui ? je l'ignore, mais c'est bien injurieux et bien téméraire. On a fait de mon nom un écriteau d'ignominie, et votre populace de Ferrare, qui est bien la plus infâme populace de l'Ita'ie, monseigneur, est là qui ricane autour de mon blason comme autour d'uD pilori. — Est-ce que vous vous imaginez, don Alphonse, que je m'accommode de cela, et q:e je n'aimerais pas mieux mourir en une fois d'un coup de poignard qu'en mille fois de la piqûre envenimée du sarcasme et du quolibet? Pardieu, monsieur, on me traite étrangement dans votre seigneurie de Ferrare ! Ceci commence à me lasser, et je vous trouve l'air trop gracieux et trop tranquille pendant qu'on traîne dans le r'uis.-eau de votre ville la renommée, de votre femme, déchiquetée à belles dents par l'injure et la calomnie. Il me faut une réparation éclatante de ceci, je vous en préviens, monsieur le duc. Préparez-vous à faire justice. C'est un événement sérieux qui arrive là, voyez-vous! Est-ce que vous croyez par hasard que je ne tiens à l'estime de personne au monde, et que mon mari peut se dispenser d'être mon chevalier? Non, non, monseigneur, qui épouse protège. Qui donne la main donne le bras. J'y compte. — Tous les jours, ce sont de nouvelles injures, et jamais je ne vous vois ému. — Est-ce que cette boue dont on me couvre ne vous éclabousse pas, don Alphonse? Allons, sur mon âme, courroucez-vous donc

un ppu, que je vous voie, une fois dans votre vie, vous fâcher •à mon sujet, monsieur! Vous ê es amoureux de moi, ditesvous quelquefois? soyez-le donc de ma gl'.ire! Vous êtes jaloux? soyez-le de ma renommée! Si j'ai doublé par ma dot vos domaines héréditaires; si je vous ai apporté en mariage, non seulement la rose d'or et la bénédiction du saint-père, mais, ce qui tient plus de phice sur la surface du monde, Sienne, Rimini, Cefena, Spoletle et Piombino, et plus de villes que vous n'aviez de châteaux, et plus de duchés que vous n'aviez de baronnies; si j'ai fait de vous le plus puissant gentilhomme de l'Italie, ce n'est pas une raison, monsieur, pour que vous laissiez votre peuple me railler, me publier et m'insulter; pour que vous laissiez votre Ferrare montrer du doigt à toute l'Europe votre femme plu- méprisée et plus bas placée que la sei vante des vale:s de vos palefreniers; ce n'est pas une raison, dis-je. pour que vos sujets ne puissent me voir passer au milieu d'eux sans dite : — Ha! celte femme!. . . — Or, je vous le d clare, monsieur, je veux que le crime d'aujourd'hui soit recherché et notablement puni, ou je m'en plaindrai au pape, jp m'en plaindrai au Valentinois qui est à Forli avec qunze mil!e hommes de guerre; et voyez maintenant si cela vaut la peine de vous lever de votre fauUuil!

DON ALPHONSE

Madame, le crime dont vous vous plaignez m'est connu.

DON A LUCRE ZI A

Comment, monsieur! le cr.me vous est connu, et le crimiqîI n'est pas découvert !

DON ALPHONSE

Le criminel est découvert.

DÛNA LCCREZIA.

Vive Dieu ! s'il est découvert, comment se fait-il qu'il ne soit pas arrête ?

DON ALPHONSE

Il est arrêté, madame.

DON A LUCREZIA

Sur mon âme, s'il est arrêté, d'où vient qu'il n'est pas encore puni?

Page 1