ET H EL ET ORDENER
— Éthel, vous ne m'aimez plus.
— ODieu! s'écria la pauvre jeune fille, serrant dans ses bras les genoux du prisonnier, je ne l'aime plus! Tu dis que je ne t'aime plus, mon Ordener. Est-il bien vrai que tu as pu dire cela ?
— Vous ne m'aimez plus, puisque vous me méprisez.
Il se repentit à l'instant même d'avoir prononcé cette parole cruelle; car l'accent d'Éthel fut déchirant, quand elle jeta ses bras adorés autour de son cou, en criant d'une voix étouffée par les larmes :
— Pardonne-moi, mon bien-aimé Ordener, pardonne-moi comme je le pardonne. Moi! te mépriser, grand Dieu! n'es-tu pas mon bien, mon orgueil, mon idolâtrie? — Dis-moi, est-ce qu'il y avait dans mes paroles autre chose qu'un profond amour, qu'une brûlante admiration pour toi? Hélas! ton langage sévère m'a fait bien du mal, quand je venais pour te sauver, mon Ordener adoré, en immolant tout mon être au lien.
— Eh bien, répondit le jeune homme radouci en essuyant les pleurs d'Éthel avec des baisers, n'était-ce pas me montrer peu d'estime que de me proposer de racheter ma vie par l'abandon de mon Éthel, par un lâche oubli de mes serments, par le sacrifice de mon amour? — 11 ajouta, l'œil fixé sur Éthel : — De mon amour, pour lequel je verse aujourd'hui tout mon sang.
Un long gémissement précéda la réponse d'Éthel.
— Écoute-moi encore, mon Ordener, ne m'accuse pas si vite. J'ai peut-être plus de force qu'il n'appartient d'ordinaire à une pauvre femme. — Du haut de notre donjon on voit construire, dans la place d'Armes, l'échafaud qui t'est destiné. Ordener! tu ne connais pas cette affreuse douleur devoir lentement se préparer la mort de celui qui porte avec lui notre vie! La comtesse d'Ahlefeld, près de laquelle j'étais quand j'ai entendu prononcer ton arrêt funèbre, est venue me trouver au donjon, où j'étais rentrée avec mon père. Elle m'a demandé si je voulais te sauver, elle m'a offert eet odieux moyen; mon Ordener, il fallait détruire ma pauvre destinée, renoncer à toi, te perdre pour jamais, donner à une autre cet Ordener, toute la félicité de la délaissée Éihel, ou te livrerau supplice ; on me laissait le choix entre mon malheur et ta mort ; je n'ai pas balancé.
Tl baisa avec respect la main de cet ange.
— Je ne balance pas non plus, Éthel. Tu ne serais pas ve-
iTl HAN D'ISLANDE.
nue m' offrir la vie avec la main d'Ulrique d'Ahlefeld si tu avais su comment il se fait que je meurs.
— Quoi? Quel mystère?...
— Permets-moi d'avoir un secret pour toi, mon Éthel bienaimée. Je veux mourir sans que tu saches si tu me dois de la reconnaissance ou de la haine pour ma mort.
— Tu veux mourir ! Tu veux donc mourir ! 0 Dieu ! et cela est vrai, et l'échafaud se dresse en ce moment, et aucune puissance humaine ne peut délivrer mon Ordener qu'on va tuer! Dis-moi, jette un regard sur ton esclave, sur ta compagne, et promets-moi, bien-aimé Ordener, de m'entendre sans colère. Es-tu bien sûr, réponds à ton Éthel comme à Dieu, que tu ne pourrais mener une vie heureuse auprès de cette femme, de cette Ulrique d'Ahlefeld? en es-tu bien sûr, Ordener? Elle est peut-être, sans doute même, belle, douce, vertueuse ; elle vaut mieux que celle pour qui tu péris. — Ne détourne pas la tête, cher ami, mon Ordener. Tu es si noble et si jeune pour monter sur un échafaud! Eh bien! tu irais vivre avec elle dans quelque brillante ville où tu ne penserais plus à ce funeste donjon ; tu laisserais couler paisiblement tes jours sans t'informer de moi; j'y consens, tu me chasseraisde ton cœur, même de ton souvenir, Ordener. Mais vis, laissemoi ici seule, c'est à moi de mourir. Et, crois-moi, quand je te saurai dans les bras d'une autre, tu n'auras pas besoin de t'inquiéter de moi ; je ne souffrirai pas longtemps.
Elle s'arrêta ; sa voix se perdait dans les larmes. Cependant on lisait dans son regard désolé le désir douloureux de remporter la victoire fatale dont elle devait mourir.
Ordener lui dit :
— Éthel, ne me parle plus de cela. Qu'il ne sorte en ce moment de nos bouches d'autres noms que le tien et le mien.
— Ainsi, reprit-elle, hélas! hélas! tu veux donc mourir?
— Il le faut. J'irai avec joie à l'échafaud pour toi ; j'irais avec horreur à l'autel pour toute autre femme. Ne m'en parle plus; tu m'affliges et tu m'offenses.
Elle pleurait en murmurant toujours : — Il va mourir, ô Dieu! et d'une mort infâme!
Le condamné répondit avec un sourire :
— Crois-moi, Éthel, il y a moins de déshonneur dans ma mort que dans la vie telle que tu me la proposes.
Les noirs paraissaient terrifiés des malédictions de l'obi. Il voulut profiter de leur indécision, et s'écria :
— Je veux que le blanc meure. Vous obéirez : il mourra. Bug-Jargal répondit gravement :
— Il vivra! Je suis Bug-Jargal. Mon père était roi au pays de Kakongo, et rendait la justice sur le seuil de sa porte.
Bug-Jargal jeta sa plume rouge au milieu d'eux. Le chef du détachement croisa les bras sur sa poitrine, et ramassa le panache avec respect; puis ils sortirent sans proférer une parole. L'obi disparut avec eux dans les ténèbres de l'avenue souterraine.
Je n'essaierai pas de vous peindre la situation où je me trouvais. Je fixai des yeux humides sur Pierrot, qui de son côté me contemplait avec une singulière expression de reconnaissance et de fierté.
— Dieu soit béni, dit-il enfin, tout est sauvé. Frère, retourne par où tu es venu. Tu me retrouveras dans la vallée.
Il me fit signe de la main, et se retira.
Pressé d'arriver à ce rendez-vous et de savoir par quel merveilleux bonheur mon sauveur m'avait été ramené si à propos, je me disposai à sortir de l'effrayante caverne. Cependant de nouveaux dangers m'y étaient réservés. A l'instant où je me dirigeai vers la galerie souterraine, un obstacle imprévu m'en barra tout à coup l'entrée. C'était encore Habibrah. Le rancuneux obi n'avait pas suivi les nègres comme je l'avais cru ; il s'était caché derrière un pilier de roches, attendant un moment plus propice pour sa vengeance. Ce moment était venu. Le nain se montra subitement et rit. J'étais seul, désarmé ; un poignard, le môme qui lui tenait lieu de crucifix, brillait dans sa main. A sa vue je reculai involontairement.
— Ha ! ha ! maldicho ! tu croyais donc m'éehapper ! mais le fou est moins fou que toi. Je te tiens, et cette fois je ne te ferai pas attendre. Ton ami Bug-Jargal ne t'attendra pas non plus en vain. Tu iras au rendez-vous dans la vallée, mais c'est le flot de ce torrent qui se chargera de t'y conduire.
En parlant ainsi, il se précipita sur moi le poignard levé.
— Monstre! lui dis-je en reculant sur la plate-forme, tout à l'heure tu n'étais qu'un bourreau, maintenant tu es un assassin !
— Je me venge ! répondit-il en grinçant des dents.
En ce moment j'étais sur le bord du précipice ; il fondit brusquement sur moi, afin de m'y pousser d'un coup de poignard. J'esquivai le choc. Le pied lui manqua sur cette mousse glissante dont les rochers humides sont en quelque sorte enduits; il roula sur la pente arrondie par les flots. — Mille démons ! s'écria-t-il en rugissant. — Il était tombé dans l'abîme.
Je vous ai dit qu'une racine du vieil arbre sortait d'entre les fentes du granit, un peu au-dessous du bord. Le nain la rencontra dans sn chute, sa jupe chamarrée s'embarrassa'dans les nœuds de la souche, et, saisissant ce dernier appui, il s'y cramponna avec une énergie extraordinaire. Son bonnetTaigu se détacha de sa têle ; il fallut lâcher son poignard ; et„" cette arme d'assassin et la gorra sonnante du bouffon disparurent ensemble en se heurtant dans les profondeurs de la cataracte.
Habibrah, suspendu sur l'horrible gouffre, essaya d'abord de remonter sur la plate-forme ; mais ses petits bras ne pouvaient atteindre jusqu'à l'arête de l'escarpement, et ses ongles s'usaient en efforts impuissants pour entamer la surface visqueuse du roc qui surplombait dans le ténébreux abîme. Il hurlait de rage.
La moindre secousse de ma part eût suffi pour le précipiter; mais c'eût été une lâcheté, et je n'y songeai pas un moment. Cette modération le frappa. Remerciant le ciel du salut qu'il m'envoyait d'une manière si inespérée, je me décidais à l'abandonner à son sort, et j'allais sortir de la salle souterraine, quand j'entendis tout à coup la voix du nain sortir de l'abîme, suppliante et douloureuse.
— Maître! criait-il, maître! ne vous en allez pas, de grâce! au nom du bon Giu, ne laissez pas mourir, impénitente et
coupable, une créature humaine que vous pouvez sauver. Hélas! les forces me manquent, la branche glisse et plie dans mes mains, le poids de mon corps m'entraîne, je vais la lâcher ou elle va se rompre. — Hélas! maître! l'effroyable gouffre tourbillonne au-dessous de moi! Sombre sanlo de Diost n'aurez-vous aucune pitié pour votre pauvre bouffon? Il est bien criminel; mais ne lui prouverez-vous pas que les blancs valent mieux que les mulâtres, les maîtres que les esclaves?
Je m'étais approché du précipice presque ému, et la terne lumière qui descendait de la crevasse me montrait sur le visage repoussant du nain une expression que je ne lui connaissais pas encore, celle de la prière et de la détresse.
— Seiior Léopold, continua-t-il, encouragé par le mouvement de pitié qui m'était échappé, serait-il vrai qu'un être humain vît son semblable dans une position aussi horrible, pût le secourir, et ne le fît pas? Hélas! tendez-moi la main, maître. Il ne faudrait qu'un peu d'aide pour me sauver. Ce qui est tout pour moi est si peu de chose pour vous! Tirezmoi à vous, de grâce! Ma reconnaissance égalera mes crimes.
Je l'interrompis.
— Malheureux! ne rappelle pas ce souvenir!
— C'est pour le détester, maître! reprit-il. Ah! soyez plus généreux que moi ! 0 ciel ! ô ciel! je faiblis ! je tombe. — Ay desdichado! La main! votre main! tendez-moi la main! au nom de la mère qui vous a porté!
Je ne saurais vous dire à quel point était lamentable cet accent de terreur et de souffrance. J'oubliai tout. Ce n'était plus un ennemi, un traître, un assassin, c'était un malheureux qu'un léger effort de ma part pouvait arracher à une mort affreuse. Il m'implorait si pitoyablement ! Toute parole, tout reproche eût élé inutile et ridicule ; le b°soin d'aide paraissait urgent. Je me baissai, et, m'agenouillant Je long du bord, l'une de mes mains appuyée sur le tronc de l'arbre dont la racine soutenait l'infortuné Habibrah, je lui tendis l'autre... — Dès qu'elle fut à sa portée, il la saisit de ses deux mains avec une force prodigieuse, et, loin de se prêter au mouvement d'ascension que je voulais lui donner, je le sentis qui cherchait à m'entraîner avec lui dans l'abîme. Si le tronc de l'arbre ne m'eût pas prêté un aussi solide appui, j'aurais élé infaillible-
ment arraché du bord par la secousse violente et inattendue que me donna le misérable.
— Scélérat! m'écriai-je, que fais-tu?
— Je me venge! répondit-il avec un rire éclatant et infernal. Ah! je te tiens enfin! Imbécile! tu t'es livré toi-même! je te tiens! Tu étais sauvé, j'étais perdu; et c'est toi qui rentres volontairement dans la gueule du caïman, parce qu'elle a gémi après avoir rugi! Me voilà consolé, puisque ma mort est une vengeance ! Tu es pris au piège, amigo ! et j'aurai un compagnon humain chez les poissons du lac.
— Ah! traître! dis-je en me roidissant, voilà comme tu me récompenses d'avoir voulu te tirer du péril !
— Oui, reprenait-il, je sais que j'aurais pu me sauver avec toi, mais j'aime mieux que tu périsses avec moi. J'aime mieux ta mort que ma vie ! Viens!
En (même temps ses deux mains bronzées et calleuses se crispaient sur la mienne avec des efforts inouïs; ses yeux flamboyaient, si bouche écumait, ses forces, dont il déplorait si ^douloureusement l'abandon un moment auparavant, lui étaient revenues, exaltées par la rage et la vengeance; ses pieds s'appuyaient ainsi que deux leviers aux parois perpendiculaires du rocher, et il bondissait comme un tigre sur la racine, qui, mêlée à ses vêtements, le soutenait malgré lui; car il eût voulu la briser afin de peser de tout son poids sur moi et de m'entraîner plus vite. 11 interrompait que'quefois, pour la mordre avec fureur, le rire épouvantable que m'offrait son monstrueux visage. On eût dit l'horrible démon de celte caverne cherchant à attirer une proie dans son palais d'abîmes et de ténèbres.
Un de mes genoux s'était heureusement arrêté dans une anfractuosité du rocher; mon bras s'était en quelque sorte noué à l'arbre qui m'appuyait; et je luttais contre les efforts du nain avec toute l'énergie que le sentiment de la conservation peut donner dans un semblable moment. De temps en temps je soulevais péniblement ma poitrine, et j'appelais de toutes mes forces : Bug-Jargal ! Mais le fracas de la cascade et l'éloignement me laissaient bien peu d'espoir qu'il pût entendre ma voix.
Cependant le nain, qui ne s'était pas attendu à tant de résistance, redoublait ses furieuses secousses. Je commençais à
perdre mes forces, bien que cette lutte eût duré bien moins de temps qu'il ne m'en faut pour vous la raconter. Un tiraillement insupportable paralysait presque mon bras; ma vue se troublait; des lueurs livides et confuses se croisaient devant mes yeux; des tintements remplissaient mes oreilles; j'entendais crier la racine prête à rompre, rire le monstre prêt à tomber, et il me semblait que le gouffre hurlant se rapprochait de moi.
Avant de tout abandonner à l'épuisement et au désespoir, je tentai un dernier appel ; je rassemblai mes forces éteintes, et je criai encore une fois : Bug-Jargal! Un aboiement me répondit. J'avais reconnu Rask, je tournai les yeux. Bug-Jargal et son chien étaient au bord de la crevasse. Je ne sais s'il avait entendu ma voix ou si quelque inquiétude l'avait ramené. Il vit mon danger.
— Tiens bon ! me cria-l-il.
Habibrah, craignant mon salut, me criait de son côté en écumant de fureur :
— Viens donc! viens! et il ramassait, pour en finir, le reste de sa vigueur surnaturelle.
En ce moment, mon bras fatigué se détacha de l'arbre. C'en était fait de moi! quand je me sentis saisir par derrière; c'était Rask. A un signe de son maître il avait sauté de la crevasse sur la plate-forme, et sa gueule me retenait puissamment par les basques de mon habit. Ce secours inattendu me sauva. Habibrah avait consumé toute sa force dans son dernier effort; je rappelai la mienne pour lui arracher ma main. Ses doigts engourdis et roides furent enfin contraints de me lâcher; la racine, si longtemps tourmentée, se brisa sous son poids; et, tandis que Rask me retirait violemment en arrière, le misérable nain s'engloutit dans l'écume de la sombre cascade, en me jetant une malédiction que je n'entendis pas, et qui retomba avec lui dans l'abîme.
Telle fut la fin du bouffon de mon oncle.