‹ ExtraitsChapitre 68 sur 95 · QUATREVINGT-TREUE · texte numérisé non relu

QUATREVINGT-TREUE

HAN D'ISLANDE

ÉTHEL ET ORDESER

La jeune fille couvrait les mains d'Ordener de larmes, qu'essuyaient les longues tresses noires de ses cheveux épars; baisant les fers du condamné, elle meurtrissait ses lèvres pures sur les infâmes carcans; elle ne parlait pas, mais tout son cœur semblait prêt à s'échapper dans la première parole qui passerait à travers ses sanglot-.

Lui, il éprouvait la joie la plus céleste qu'il eût éprouvée depuis sa naissance. Il serrait doucement son Éthel sur sa poitrine, et les forces réunies de la terre et de l'enfer n'eussent pu en ce moment dénouer les deux bras dont il l'environnait. Le sentiment de sa mort prochaine mêlait quelque chose de solennel à son ravissement, et il s'emparait de son Éthel comme s'il en eût déjà pris possession pour l'éternité.

Tl ne demanda pas à cet ange comment elle avait pu pénétrer jusqu'à lui. Elle était là, pouvait-il penser à autre chose? D'ailleurs il ne s'en étonnait pas. Il ne se demandait pas comment celte jeune 611e pros rite, faible, isolée, avait pu, malgré les triples portes de fer, et les triples rangs de soldats, ouvrir sa propre prison et celle de son amant ; cela lui semblait simple; il portait en lui lu conscience intime de ce que peut l'amour.

A quoi bon se parler avec la voix qu;ind on se peut parler avec l'àme? Pourquoi ne pas laisser les corps écouter en silence le langage mystérieux des intelligences? — Tous deux se taisaient, parce qu'il y a des émotions qu'on ne saurait exprimer qu'en se taisant.

Cependant la jeune fille souleva enfin sa tête appuyée sur le cœur tumultueux du jeune homme.

— Ordener, dit-elle, je viens te sauver; et elle prononça cette parole d'espérance avec une angoisse douloureuse.

Ordener secoua la tête en souriant.

— Me sauver, Éthel 1 tu t'abuses; la fuite est impossible.

— Hélas! je le sais trop. Ce château est peuplé de soldats, et toutes les portes qu'il faut traverser pour arriver ici sont

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gardées par des archers et des geôliers qui ne dorment pas.

— Elle ajouta avec effort : Mais je t'apporte un autre moyen de salut.

— Ya, ton espérance est vaine. Ne te berce pas de chimères, Éthel; dans quelques heures un coup de hache les dissiperait trop cruellement.

— Oh! n'achève pas! Ordenerl tu ne mourras pas. Oh! dérobe-moi cette affreuse pensée, ou plutôt, oui, présente-lamoi dans toute son horreur, pour me donner la force d'accomplir ton salut et mon sacrifice.

Il y avait dans l'accent de la jeune fille une expression indéfinissable, Ordener la regarda doucement :

— Ton sacrifice! que veux-tu dire?

Elle cacha son visage dans ses mains, et sanglota en disant d'une voix inarticulée : — 0 Dieu!

Cet abattement fut de court" durée; elle se releva; ses yeux brillaient, sa bouche souriait. Elle était belle comme un ange qui remonte de l'enfer au ciel.

— Écoutez, mon Ordener, votre échafaud ne s'élèvera pas. Pour que vous viviez, il suffit que vous promettiez d'épouser Ulrique d'Ahlefeld.

— Ulrique d'Ahlefeld! ce nom dans ta bouche, mon Éthel!

— Ne m'interrompez pas, poursuivit-elle avec le calme d'une martyre qui subit sa dernière torture; je viens ici envovée par la comtesse d'Ahlefeld. On vous promet d'obtenir votre grâce du roi, si l'on obtient en échange votre main pour la fille du grand-chancelier. Je viens ici vous demander le serment d'épouser Ulrique et de vivre pour elle. On m'a choisie pour messagère, parce qu'on a pensé que ma voix aurait quelque puissance sur vous.

— Éthel, dit le condamné d'une voix glacée, adieu; en sortant de ce cachot, dites qu'on fasse venir le bourreau.

Elle se leva, resta un moment devant lui debout, pâle et tremblante; puis ses genoux fléchirent, elle tomba à genoux sur la pierre enjoignant les mains.

— Que lui ai-je fait? murmura-t-elle d'une voix éteinte. Ordener, muet, fixait son regard sur la pierre.

— Seigneur, dit-elle, se traînant à genouxjusqu'à lui, vous ne me répondez pis? Vous ne voulez donc plus me parler?

— 11 ne me reste plus qu'à mourir.

Uoe larme roula dans les yeux du jeune homme.

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