LA FIANCEE DU TIMBALIER
Un sépulcre, son noir repaire, La vieille aux regards de vipère M'ait dit : — Je t'attends là demain!
« Venez voir pour ce jour de fête Son cheval caparaçonné, Qui sous son poids hennit, s'arrête, Et marche en secouant la tête, De plumes rouges couronné!
« Mes sœurs à vous parer si lentes, Venez voir près de mon vainqueur Ces timbales étincelantes Qui, sous sa main toujours tremblantes, Sonnent et font bondir le cœur!
« Venez surtout le voir lui-même Sous le manteau que j'ai brodé.
Qu'il sera beau! c'est lui que j'aime!
11 porte comme un diadème Son casque de crins inondé!
« Admirez l'armure persane Des templiers, craints de l'enfer ; Et, sous la longue pertuisane, Les archers venus de Lausanne, Vêtus de buffle, armés de fer.
« Le duc n'est pas loin ; ses bannières Flottent parmi les chevaliers; Quelques enseignes prisonnières, Honteuses, passent les dernières....
Mes sœurs ! voici les timbaliers !... »
Elle dit, et sa vue errante Plonge, hélas ! dans les rangs pressés ; Puis, dans la foule indifférente, Elle tomba, froide et mourante....
Les timbaliers étaient passés.
Octobre 1825.
Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles! C'est le destin. II faut une proie au trépas. Il faut que l'herbe tombe au tranchant des faucilles, Il faut que dans le bal les fo'âtres quadrilles Foulent des roses sous leurs pas.
Il faut que l'eau s'épuise à courir les vallées; Il faut que l'éclair brille, et brille peu d'instants; Il faut qu'avril jaloux brûle de ses gelées Le beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées, Neige odorante du printemps.
Oui, c'est la vie. Après le jour, la nuit livide. Après tout, le réveil, infernal ou divin. Autour du grand banquet siège une foule avide ; Mais bien des conviés laissent leur place vide, Et se lèvent avant la fin.
Que j'en ai vu mourir ! — L'une était rose et blanche, L'autre semblait ouïr de célestes accords; L'autre, faible, appuyait d'un bras son front qui penche, Et, comme en s'envolant l'oiseau courbe la branche, Son âme avait brisé son corps.
Une, pâle, égarée, en proie au noir délire, Disait tout bas un nom dont nul ne se souvient; Une s'évanouit, comme un chant sur la lyre; Une autre en expirant avait le doux sourire D'un jeune ange qui s'en revient.
Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées ! Alcyons engloutis avec leurs nids flottants ! Colombes, que le ciel au monde avait données!
Qui, de grâce et d'enfance, et d'amour couronnées, Comptaient leurs ans par les printemps !
Quoi, mortes I quoi, déjà, sous la pierre couchées 1 Quoi ! tant d'êtres charmants sans regard et sans voix! Tant de flambeaux éteints! tant de fleurs arrachées!... Oh I laissez-moi fouler les feuilles desséchées, Et m'égarer au fond des bois 1
Doux fantômes! c'est là, quand je rêve dans l'ombre, Qu'ils viennent tour à tour m'enteudre et me parler. Un jour douteux me montre et me cache leur nombre. A travers les rameaux et le feuillage sombre Je vois leurs yeux étinceler.
Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles. La vie et le tombeau pour nous n'ont plus de loi. Tantôt j'aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes. Vision ineffable où je suis mort comme elles, Elles, vivantes comme moi !
Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées. Je les vois ! je les vois ! Elles me disent : Viens ! Puis autour d'un tombeau dansent entrelacées, Puis s'en vont lentement, par degrés éclipsées. Alors je songe et me souviens...
Une surtout. — Un ange, une jeune Espagnole ! Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents, Un œil noir, où luisaient des regards de créole, Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole
Qui couronne un front de quinze ans!
Non, ce n'est point d'amour qu'elle est morte; pour elle, L'amour n'avait encor ni plaisirs ni combats; Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ; Quand tous en la voyant s'écriaient : Qu'elle est belle ! Nul ne le lui disait tout bas.
Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée. Le bal éblouissant ! le bal délicieux !
Sa cendre encor frémit, doucement remuée, Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée Danse autour du croissant des cieux.
Elle aimait trop le bal. — Quand venait une fête, Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait, Et femmes, musiciens, danseur? que rien n'arrête, . Venaient dans son sommeil, troublant sa jeune tête, Rire et bruire à son chevet.
Puis c'étaient des bijoux, des colliers, des merveilles ! Des ceintures de moire aux ondoyants reflets; Des tissus plus légers que des ailes d'abeilles; Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles; Des fleurs, à payer un palais !
La fête commencée, avec ses sœurs rieuses Elle accourait, froissant l'éventail sous ses doigts, Puis s'asseyait parmi les écharpes soyeuses, Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses, Avec l'orchestre aux mille voix.
C'était plaisir de voir danser la jeune 011e ! Sa basquine agitait ses paillettes d'azur; Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille. Telle une doubla étoile au front des nuits scintille Sous les plis d'un nuage obscur.
Tout en elle était danse, et rire, et folle joie. Enfant! — Nous l'admirions dans nos tristes loisirs; Car ce n'est point au bal que le cœur se déploie, La cendre y vole autour des tuniques de soie, L'ennui sombre autour des plaisirs.
Mais elle, par la valse ou la ronde emporté?, Volait, et revenait, et ne respirait pas, Et s'enivrait des sons de la flûte vantée, Des fleurs, des lustres d'or, de la fête enchantée, Du bruit des voix, du bruit des pas.
Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule, De sentir parle bal ses sens multipliés, Et de ne pas savoir si dans la nue on roule,
Si l'on chasse en fuyant la terre, ou si l'on foule Un flot tournoyant sous ses pieds !
Mais, hélas! il fallait, quand l'aube était venue, Partir, attendre au seuil le manteau de salin. C'est alors que souvent la danseuse ingénue Sentit en frissonnant sur son épaule nue Glisser le souffle du matin.
Quels frittes lendemains laisse le bal folâtre! Adieu parure, et danse, et rires enfantins! Aux chansons succédait la toux opiniâtre, Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre, Aux veux brillants les veux éteints.
1:11e est morte. — A quinze ans, belle, heureuse, adorée ! Morte au sortir d'un bal qui nous mit tous en deuJ. Morte, hélas! et des bras d'une mère égarée La mort aux froides mains la prit toute parée, Pour l'endormir dans le cercueil.
Pour danser d'autres bals elle était encor prête, Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau! Et ces roses d'un jour qui couronnaient sa tête, Qui s'épanouissaient la veille en une fête, Se fanèrent dans un tombeau.
Sa pauvre mère! — hélas! de son sort ignorante, Avoir mis tant d'amour sur ce frêle roseau, Et si longtemps veillé son enfance souffrante, Et passé tant de nuits à l'endormir pleurante Toute petite en son berceau !
A quoi bon? — Maintenant la jeune trépassée, Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver, Dort; et si, dans la tombe où nous l'avons laissée, Quelque fête des morts la réveille glacée, Par une belle nuit d'hiver,
Un spectre au rire affreux à sa morne toilette Préside au lieu de mère, et lui dit: Il est temps! Et, glaçant d'un baiser sa lèvre violette, Passe les doigts noueux de sa main de squelette Sous ses cheveux longs et flottants.
Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale, Au chœur aérien dans l'ombre voltigeant; Et sur l'horizon gris la lune est large et pâle, Et l'arc-en-ciel des nuits teint d'un reflet d'opale Le nuage aux franges d'argent.
Vous toutes qu'à ses jeux le bal riant convie, Pensez à l'Espagnole éteinte sans retour, Jeunes filles ! Joyeuse, et d'une main ravie, Elle allait moissonnant les roses de la vie, Beauté, plaisir, jeunesse, amour !
La pauvre enfant, de fête en fête promenée, De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs. Mais qu'elle a passé vite, hélas ! l'infortunée ! Ainsi qu'Ophélia parle fleuve entraînée,
Elle est morte en cueillant des fleurs 1
Avril 1828.
Sara, belle d'indolence,
Se balance Dans un hamac, au-dessus Du bassin d'une fontaine
Toute pleine D'eau puisée à l'Ilyssus;
Et la frêle escarpolette
Se reflète Dans le transparent mircir,
Avec la baigneuse blanche
Qui se penche, Qui se penche pour se voir.
Chaque fois que la nacelle,
Qui chancelle, Passe à fleur d'eau dans son vol, On voit sur l'eau qui s'agite
Sortir vite Son beau pied et son beau col.
Elle bat d'un pied timide
L'onde humide Où tremble un mouvant tableau, Fait rougir son pied d'albâtre,
Et, folâtre, C Rit de la fraîcheur de l'eau.
Reste ici caché, demeure
Dans une heure, D'un œil ardent tu verras Sortir du bain l'ingénue,
Toute nue, Croisant ses mains sur ses bras.
Car c'est un astre qui brille
Qu'une fille Qui sort d'un bain au flot clair, Cherche s'il ne vient personne,
Et frissonne, Toute mouillée au grand air.
Elle est là, sous la feuillée,
Éveillée Au moindre bruit de malheur; Et rouge, pour une mouche
Qui la touche, Comme une grenade en fleur.
On voit tout ce que dérobe
Voile ou robe ; Dans ses yeux d'azur en feu,
Son regard que rien ne voile
Est l'étoile Qui brille au fond d'un ciel bleu.
L'eau sur son corps qu'elle essuie
Roule en pluie, Comme sur un peuplier; Comme si, gouttes à gouttes,
Tombaient toutes Les perles de son collier.
Mais Sara la nonchalante
Est bien lente A finir ses doux ébats; Toujours elle se balance
En silence, Et va murmurant tout bas :
« Oh! si j'étais capitane,
Ou sultane, Je prendrais des bains ambrés, Dans un bain de marbre jaune,
Près d'un trône, Entre deux griffons dorés!
« J'aurais le hamac de soie
Qui se ploie Sous le corps prêt à pâmer; J'aurais la molle ottomane
Dont émane Un' parfum qui fait aimer.
« Je pourrais folâtrer nue,
Sous la nue, Dans le ruisseau du jardin, Sans craindre de voir dans l'ombre
Du bois sombre Deux yeux s'allumer soudain.
« 11 faudrait risquer sa tête
Inquiète, Et tout braver pour me voir, Le sabre nu de l'heiduque,
Et l'eunuque
Aux dents blanches, au front noir!
« Puis, je pourrais, sans qu'on presse
Ma paresse, Laisser avec mes habits Traîner sur les larges dalles
Mes sandales De drap brodé de rubis. »
Ainsi se parle en princesse,
Et sans cesse Se balance avec amour La jeune fille rieuse,
Oublieuse Des promptes ailes du jour.
L'eau, du pied de la baigneuse
Peu soigneuse, Rejaillit sur le gazon, Sur sa chemise plissée,
Balancée Aux branches d'un vert buisson.
Et cependant des campagnes
Ses compagnes Prennent toutes le chemin.
Voici leur troupe frivole
Qui s'envole En se tenant par la main.
Chacune, en chantant comme elle,
Passe, et mêle Ce reproche à sa chanson :
— Oh! la paresseuse fille
Qui s'habille Si tard un jour de moisson !
Juillet 1828.
Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul déjà, par maint endroit,
Le front de l'empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix;
Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
C'est moi. —
Je vous dirai peut-être quelque jour Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour, Prodigués pour ma vie en naissant condamnée, M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée; Ange qui sur trois fils attachés à ses pas Épandait son amour et ne mesurait pas!
Ohl l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie! Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie! Table toujours servie au paternel foyer ! Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier!
Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse, Comment ce haut destin de gloire et de terreur Qui remuait le monde aux pas de l'empereur, Dans son souffle orageux m'emportant sans défense, A tous les vents de l'air fit flotter mon enfance. Car, lorsque l'aquilon bat ses flots palpitants, L'océan convulsif tourmente en même temps Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage, Et la feuille échappée aux arbres du rivage.