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CE SIÈCLE AVAIT DEUX ANS

Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,

J'ai plus d'un souvenir profondément gravé,

Et l'on peut distinguer bien des choses passées

Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.

Certes, plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux,

Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux,

Pâlirait, s'il voyait, comme un gouffre dans l'onde,

Mon âme où ma pensée habile comme un monde,

Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai tenté,

Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté,

Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse,

Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,

Et, quoique encore à l'âge où l'avenir- sourit,

Le livre de mon cœur à toute page écrit.

Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées,

Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées;

S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur

Dans le coin d'un roman ironique et railleur;

Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie,

Si j'entre-choque aux yeux d'une foule choisie

D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois

De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;

Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume,

Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume

Dans le rhythme profond, moule mystérieux

D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les deux;

C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie,

L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,

Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,

Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore

Mit au centre de tout comme un écho sonore.

D'ailleurs j'ai purement passé les jours mauvais, Et je sais d'où je viens, si j'ignore où je vais. L'orage des partis avec son vent de flamme Sans en altérer l'onde a remué mon âme. Rien d'immonde en mon cœur, pas de limon impur Qui n'attendit qu'un vent pour en troubler l'azur.

Après avoir chanté, j'écoute et je contemple, A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple, Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs, Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs; Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne 1

Juin 1830.

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