LE CAPITAINE DU NORMAXDY
En l'été de 1867, Louis Bonaparte avait atteint le maximum de gloire possible à un crime. Il était sur le sommet de sa montagne, car on arrive en haut de la honte; rien ne lui faisait plus obstacle; il était infâme et suprême; pas de victoire plus complète, car il semblait avoir vaincu les consciences. Majestés et altesses, tout était à ses pieds ou dans ses bras; Windsor, le Kremlin, Schœnbrunn et Potsdam se donnaient rendezvous aux Tuileries; on avait tout, la gloire politique, M. Rouher; la gloire militaire, M. Bazaine; et la gloire littéraire, M. Nisard; on était accepté par de grands caractères, tels que MM. Vieillard et Mérimée; le Deux-Décembre avait pour lui la durée, les quinze années de Tacite, grande mortalis œvi spatium; l'empire était en plein triomphe et en plein midi, s'étalant. On se moquait d'Homère sur les théâtres et de Shakespeare à l'académie. Les professeurs d'histoire affirmaient que Léonidas et Guillaume Tell n'avaient jamais existé; tout était en harmonie; rien ne détonnait, et il y avait accord entre la platitude des idées et la soumission des hommes; la bassesse des doctrines, était égale à la fierté des personnages ; l'avilissement faisait loi; une sorte d'Anglo- France existait, mi-partie de Bonaparte et de Victoria, composée de liberté selon Palmerston et d'empire selon Troplong ; plus qu'une alliance, presque un baiser. Le grand juge d'Angleterre rendait des arrêts de complaisance; le gouvernement britannique se déclarait le serviteur du gouvernement impérial, et, comme on vient de le voir, lui prouvait sa subordination par des expulsions, des procès, des menaces d'alien-bill, et de petites persécutions, formai anglais. Cette Anglo-France proscrivait la France et humiliait l' Angleterre, mais elle régnait; la France esclave, l'Angleterre domestique, telle était la situation. Quant à l'avenir, il était masqué. Mais le présent était de l'opprobre
à visage découvert, et, de l'aveu de tous, c'était magnifique. A Paris, l'exposition universelle resplendissait et éblouissait l'Europe; il y avait là des merveilles; entre autres, sur un piédestal, le canon Krupp, et l'empereur des Français félicitait le roi de Prusse.
C'était le grand moment prospère.
Jamais les proscrits n'avaient été plus mal vus. Dans certains journaux anglais, on les appelait « les rebelles ».
Dans ce même été, un jour du mois de juillet, un passager faisait la traversée de Guernesey à Southampton. Ce passager était un de ces « rebelles » dont on vient de parler. Il était représentant du peuple en 1851 et avait été exilé le 2 décembre. Ce passager, dont le nom est inutile à dire ici, car il n'a été que l'occasion du fait que nous allons raconter, s'était embarqué le matin même, à Saint-Pierre-Port, sur le bateauposte Normandy. La traversée de Guernesey à Southampton est de sept ou huit heures.
C'était l'époque où le khédive, après avoir salué Napoléon, venait saluer Victoria, et, ce jour-là même, la reine d'Angleterre offrait au vice-roi d'Egypte le spectacle de la flotte anglaise dans la rade de Sheerness, voisine de Southampton.
Le passager dont nous venons de parler était un homme à cheveux blancs, silencieux, attentif à la mer. Il se tenaitdebout près du timonier.
Le Normandy avait quitté Guernesey à dix heures du matin; il était environ trois heures de l'après-midi; on approchait des Needles, qui marquent l'extrémité sud de l'île de Wight; on apercevait cette haute architecture sauvage de la mer et ces colossales pointes de craie qui sortent de l'océan comme les clochers d'une prodigieuse cathédrale engloutie; on allait entrer dans la rivière de Southampton ; ie timonier commençait à manœuvrer à bâbord.
Le passager regardait l'approche des Aiguilles, quand tout à coup il s'entendit appeler par son nom; il se retourna; il avait devant lui le capitaine du navire.
Ce capitaine était à peu près du même âge que lui; il se nommait Harvey; il avait de robustes épaules, d'épais favoris blancs, la face hàlée et fière, l'œil gai.
— Est-il vrai, monsieur, dit-il, que vous désiriez voir la flotte anglaise?