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LE CAPITAINE DU NORMANDY

Le passager n'avail pas exprimé ce vœu, mais il avait entendu des femmes témoigner vivement ce désir autour de lui.

Il se borna à répondre :

— Mais, capitaine, ce n'est pas votre itinéraire. Le capitaine reprit :

— Ce sera mon itinéraire si vous le voulez. Le passager eut un mouvement de surprise.

— Changer votre route ?

— Oui.

— Pour m'ètre agréable?

— Oui.

— Un vaisseau français ne ferait pas cela pour moi !

— Ce qu'un vaisseau français ne ferait pas pour vous, dit le capitaine, un vaisseau anglais le fera.

Et il reprit :

— Seulement, pour ma responsabilité devant mes chefs, écrivez-moi sur mon livre votre volonté.

Et il présenta son livre de bord au passager, qui écrivit sous sa dictée : « Je désire voir la flotte anglaise », et signa.

Un moment après, le steamer obliquait à tribord, laissait à gauche les Aiguilles et la rivière de Southampion et entrait dans la rade de Sheerness.

Le spectacle était beau en effet. Toutes les batteries mêlaient leurs fumées et leurs tonnerres ; les silhouettes des massifs navires cuirassés s'échelonnaient les unes derrière les autres dans une brume rougeàtre, vaste pêle-mêle de mâtures apparues et disparues ; le Normandy passait au milieu de ces hautes ombres, salué par les hurrahs ; cette course à travers la flotte anglaise dura plus de deux heures.

Vers sept heures, quand le Normandy arriva à Southampton, il était pavoisé.

Un des amis du capitaine Harvey, M. Rascol, directeur du Courrier de l'Europe, l'attendait sur le port ; il s'étonna du navire pavoisé.

— Pour qui donc avez-vous pavoisé, capitaine? Pour le khédive?

Le capitaine répondit :

— Pour le proscrit.

Pour le proscrit. Traduisez : Pour la France

Nous n'aurions pas raconté ce fait, s'il n'empruntait une grandeur singulière à la fin du capitaine Harvey.

Cette fin, la voici.

Trois ans après cette revue de Sheerness, très peu de temps après avoir remis à son passager de juillet 4 867 une adresse des marins de la Manche, dans la nuit du M mars 1870, le capitaine Harvey faisait son trajet habituel de Soulhampton à Guernesey. Une brume couvrait la mer. Le capitaine Harvey était debout sur la passerelle du steamer, et manœuvrait avec précaution, à cause de la nuit et du brouillard. Les passagers dormaient.

Le Normandy était un très grand navire, le plus beau peutêtre des bateaux-poite de la Manche, six cents tonneaux, deux cent vingt pieds anglais de long, vingt-cinq de large; il était « jeune », comme disent les marins, il n'avait pas sept ans. Il avait été construit en 1863.

Le brouillard s'épaississait, on était sorti de la rivière de Southampton, on é'ait en pleine mer, à environ quinze milles au delà des Aiguilles. Le packet avançait lentement. Il était quatre heures du matin.

L'obscurité était absolue, une sorte de plafond bas enveloppait le steamer, on distinguait à peine la pointe des mâts.

Rien de terrible comme ces navires aveugles qui vont dans la nuit.

Tout à coup dans la brume une noirceur sursit, fantôme et montagne, un promontoire d'ombre courant dans l'écume et trouant les ténèbres. C'était la Mary, grand steamer à hélice, venant d'Odessa, allant à Grimsby, avec un chargement de cinq cents tonnes de blé; vitesse énorme, poids immense. La Mary courait droit sur le Normandy.

Nul moyen d'éviter l'abordage, tant ces spectres de navires dans le brouillard se dressent vite. Ce sont des rencontres sans approche. Avant qu'on ait achevé de les voir, on est mort.

La Mary, lancée à toute vapeur, prit le Normandy par le travers, et l'éventra.

Du choc, elle-même, avariée, s'arrêta.

Il y avait sur le Normandy vingt-huit hommes d'équipage, une femme de service, la stuartess, et trente et un passagers, dont douze femmes.

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