CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
fS, QUAI DE l'école, 98
TllB NEW YORK
PUBLIC LIBRART
AîiTOR. LENOX AND
TILDLN FOU N DATIONS
ET
ORIGINAUX DU XVir SIÈCLE
Il y avait en 1612, dans la province de Brie, un gentilhomme d'un âge déjà mûr qui était une vraie figure de ce temps- là : barbe rousse, moustaches longues, visage maigre, la peau comme du parchemin, Tœil rond, petit et flamboyant, le justaucorps de buffle, les bottes en toute saison, et la rapière toujours au côté. Il avait vu plus de vingt batailles, et s'était desséché, en plein vent, au service du feu roi Henri IV. Il était dur et violent; il se serait fait hacher plutôt que de changer d'opinion sur quoi que
ce fiH, cl levait la canne sur ses valets; il se nommait Meurdrac. A quaranle-cinq ans, sa constitution étant ruinée par les rhumatismes, il quitta Tarmée, et se retira près de Gros-Bois, où demeurait le vieux duc d'Angoulôme, à qui il avait longtemps appartenu. Ce duc d'Angoulôme était le fameux bâtard de Charles IX et de Marie Touchel, dont on a dit qu'il eût été Tun des plus grands hommes de son temps, s'il vùi pu se défaire de l'habitude de voler et de fabriquer de la fausse monnaie.
Meurdrac se fit balir à Mandres, prés de Gros-Bois, une bicoque avec tourelles et grenouillères, qu'il appela son chAleau; et, quand il y eut mis des meubles, il y voulut aussi avoir une femme. On lui trouva une demoiselle de Paris, Agée de vingt- cinq ans, jolie, bonne et douce. Ils se marièrent, et, dès le mois de février 1G15, le ciel leur accorda une petite lille qui eut le bon esprit de prendre pour elle la beauté de sa mère, mais qui hérita aussi du caractère endiablé de monsieur son père; ce qui en fit une de ces personnes comme on n*en voit plus, et qu on appelait alors femmes vaillantes.
Mademoiselle Jacqueline de Meurdrac montra dans sa petite jeunesse ce qu elle serait un jour, car elle nageait intrépidement dans la rivière d'Yères, montait à cheval comme un dragon, et se moquait des filles de M. de Varannes, qui avaient peur des armes à feu, et n'osaient pas tirer au mousqueton avec elle. Son père lui ayant demandé ce qu'elle voulait ap«
les jeunes filles adoptent volontiers, quand elles sont bien sûres d'y pouvoir manquer aussitôt qu'il leur plaira. Soit à cause de ces propos, soit pour sa ressemblance avec Jeanne d'Arc, on l'appelait par toute la Brie la Pucelle de Gros-Bois. M. * d'Angoulôme l'aimait beaucoup ; il invitait souvent les Meurdrac h venir manger chez lui, et s'amusait à taquiner la demoiselle, en équivoquant sur les mots ; mais elle, qui n'aimait pas les discours malhonnêtes, répondait en pucelle et non pas en femme vaillante. Elle relevait si décemment les équivoques du prince, sans toutefois lui manquer de respect, qu'il finissait toujours par être confus de sa grossièreté, et lui donnait quelque petit présent pour faire sa. paix.
Cependant l'époque était proche où cette fière beauté devait se montrer moins inhumaine et trouver un maître. Dans la plaine de Brie demeurait un brave et aimable gentilhomme nommé La Guette, ayant la figure belle, vingt-huit ans, une bonne réputation, un nom respecté des gens de l'endroit et auquel il avait donné récemment de l'éclat, en se battant dans la campagne de Lorraine. 11 était bien fait, généreux et entreprenant; ces qualités-là regardaient la fille, et, pour contenter le père, il avait du bien ; mais il était violent, et avait le cœur si haut placé, qu'au moindre mot il ne se connaissait plus. Cet emporlement était dangereux dans le métier de prétendant, avec un beau-père colérique; on le savait si bien aux environs, qu'on disait : Si jamais^
Meurdrac et La Guette ont maille à partir ensemble, il y aura du vacarme à Gros-Bois.
La première fois que Jacqueline vit M. de La Guette, ce fut chez le duc d'Angoulêmc ; ce jeune cavalier se trouvait dans le cabinet du prince, lorsque tous les Meurdrac y vinrent en visite un malin. La Guette ne dit mot, mais il ne quitta point la demoiselle du regard, el, au bout de cinq minutes, lorsqu'il se retira, il adressa un salut si courtois à la mère et à la fille, que Jacqueline en rougit jusqu'aux yeux. Cependant, quand elle fut remise de son trouble, elle demanda tout bas à une dame, qui était ce gentilhomme qui sortait. M. d'Angoulôme entendit la question, et fit lui-même la réponse :
— C'est, dit-il, un cavalier riche et que j'aime bien ; je suis charmé qu'il vous plaise. La rougeur que je vois sur vos joues prouve que vous le trouvez beau, et vous avez le goût excellent. Je lui dirai leffet qu'il a produit sur vous.
On peut juger à ces paroles si la pucellc de Gros- Bois devint plus rouge encore ; le vieux Meurdrac se mit à rire, et les assistants répétèrent que La Guette avait bonne chance. A quelques jours de là, notre gentilhomme, ayant rencontré le père à la chasse, l'aborda civilement et fit amitié avec lui. Ils entrèrent ensemble au château, ce qui transporta de joie la demoiselle, qui les vit par sa fenêtre. La Guette resta deux heures à Mandres, et causa en homme de bonne compagnie. Les jours suivants, il
revint encore, et, à Tune de ses visites, il trouva enfin Toccasion de parler en particulier à Jacqueline, en se promenant dans le jardin.
— Excusez-moi, mademoiselle, dit-il ; je suis trop franc du collier pour prendre des détours; cet instant est précieux. Je suis venu pour vous déclarer que je vous aime ; bien des fois j'avais juré de ne jamais me marier, et, dès que je vous ai vue, j'ai senti qu'il fallait rabattre de mes serments et tomber parmi les esclaves de l'amour.
Jacqueline ne fit d'abord que balbutier, comme le doit une honnête fille. Elle reprit ensuite ses sens, et répondit que c'était une folie que de jurer de n'aimer jamais ; qu'elle avait aussi commis cette faute, mais qu'elle s'en repentait déjà; et, le cavalier lui ayant demandé avec feu si c'était à cause de lui, elle lui dit fort gentiment que, si c'était pour uri autre qu'elle eût le cœur troublé, ce serait à cet autre, et non pas à luf, qu'elle en ferait la confidence. Ils en vinrent tout de suite aux serments de fidélité, comme des gens qui sentent le prix du temps, et on convint que le lendemain le jeune homme ferait sa demande au père.
La Guette avait son château à Suilly, qui était un village à deux lieues de Mandres. Il ne vint pas le lendemain ; Jacqueline en était foit inquiète, lorsqu'elle reçut en cachette, par un garçon de ferme, un billet de son amant. Il lui annonçait avec un n*and désespoir que l'ordre de rejoindre son régi-
ment lui était arrivé, et qu'il avait la douleur de partir sans revoir sa maîtresse; mais qu'elle entendrait parler de lui, si Dieu le permettait, et qu'aussitôt la campagne achevée, il reviendrait Tépouser. Jacqueline pleura un peu d'abord, puis elle prit son grand courage, et se réjouit d'aimer un brave militaire, qui rapporterait de la gloire pour lui faire plus d'honneur, et qui penserait à elle au milieu des batailles. Afin de passer le temps de l'absence selon ses goûts, elle prit de l'exercice, monta beaucoup à cheval, sauta les fossés et les rivières comme un démon, et tira des coups de mousqueton aux chevreuils, dans le parc de M. d'Angoulême.
C'était à l'époque de l'affaire de Nancy. La campagne de Lorraine dura environ trois mois, au bout desquels La Guette revint couvert d'applaudissements et capitaine d'une belle compagnie d'ordonnance. Dès le lendemain de son retour en Brie, notre gentilhomme s'habilla galamment et se présenta au château de Mandres. Les voies lui étaient préparées d'avance. Jacqueline avait tout conté à sa mère, qui approuvait ce mariage. La bonne dame était une personne de grand sens ; elle conseilla au jeune homme de faire lui-môme sa proposition au père, et lui recommanda surtout d'y mettre beaucoup de douceur, et de ne pas s'effrayer si M. de Meurdrac commençait par refuser ; elle assura qu'il ne fallait point heurter de front un caractère aussi tôtu, et qu'on obtiendrait tout de lui par longueur de temps.
La Guelte promit qu'il serait soumis. Le respect dont il était pénétré pour le père de son amie élait un sûr garant de sa patience, au cas où il s'élèverait quelque obstacle. On lui ouvrit donc la porte du cabinet où M. de Meurdrac comptait avec son fermier. Notre gentilhomme y entra sur la pointe du pied) en faisant signe au père de ne pas se déranger, et il s'assit dans un coin en attendant que le compte fût achevé.
— Je suis à vous sur l'heure, dit le bonhomme.
Et tout en écrivant ses chiffres, il demanda poliment au cavalier s'il était sMisfait de sa campagne. Cependant il s'embrouilla dans ses calculs en écoutant la réponse ; il jeta sa plume au nez du fermier, en lui disant de revenir plus tard, et se tourna vers La Guette en s écriant, avec une impatience que le désir d'être civil déguisait fort mal :
— Causons donc de sornettes, puisque les affaires sont interrompues!
Notre jeune homme sentit le feu lui monter aux oreilles; mais il se contint de toutes ses forces, et débita un compliment dont il se tira de travers. Entre gens de même caractère, il faut qu'on s'aime dès l'abord, ou qu'on se prenne en aversion. Il n*y a point de milieu entre les sentiments extrêmes, et c'est souvent un hasard de rien qui décide si la balance penchera pour Tamitié ou pour la haine. Le succès de notre cavalier tenait donc à un cheveu ; d'un mot, il pouvait gâter ses affaires, et se mettre
à lui-même cent bâtons dans les jambes, faute d'un peu de douceur.
La Guette n'était pas un sot. Il savait qu on ne plaît pas aux pères de même qu'à leurs filles, et que de bons écus et de belles terres avaient plus de prix aux yeux de Meurdrac que les qualités du cœur et les agréments de la figure. Il s'y prit donc en homme habile, et dit au bonhomme qu'il lui venait demander un conseil. Il parla ensuite de ses biens, en donna le détail, et cela se montait assez haut; puis il dit qu'il voulait se marier.
— Eh bieni répondit le père, ce n'est pas à moi qu'il faut expliquer quelle est votre fortune, mais aux parents de votre belle.
— C'est que vous êtes précisément le père de celle que j'aime, reprit le cavalier.
— Et vous pensez qu'avec tant d'argent on ne saurait être refusé ? Vous vous trompez, monsieur. Votre demande m'honore et me flatte. Je vous en ai la reconnaissance que je dois, ma fille ne mérite pas les hommages d'un gentilhomme comme vous ; mais vous arrivez trop tard. J'ai donné ma parole à un autre il y a huit jours, et je ne puis m'en dédire.
— Monsieur, reprit La Guette, considérez, je vous
prie, que j'aime mademoiselle votre fille depuis trois mois. Je suis donc le plus nncicn en date.
— Oui, auprès d'elle, mais non pas avec moi, et je passe le premier.
— Vous n'aurez pas, monsieur, la cruauté do m'ôter Tespérance.
— J'en suis fâché, monsieur. Pour n'avoir pas cette cruauté, il faudrait être malhonnête envers un autre, et je ne veux point de cela.
— Une parole de huit jours n'est pas d'un grand poids.
— Elle vaut une parole de dix ans quand c est moi qui la donne.
— Je croirais plutôt que l'autre prétendant a plus d'argent que moi, et que, si j'étais ù sa place, et lui à la mienne, vous me manqueriez de foi sans scrupule.
— Ce que vous croyez est impertinent, mais je ne m'en soucie guère.
— Kt moi je ne me soucierais point de vous si vous n'étiez le père d'une charmante personne.
— Cette personne-là ne sera point pour vous.
— C'est ce qu'on verra, mordieul Je vous dégagerai bien de votre parole malgré vous.
— Tarare ! je vous en défie.
— Mordieu ! je crèverai le ventre à votre gendre.
— C'est moi qui vous le crèverai à vous-même, mordieu !
Kn parlant ainsi, le père donna un grand coup do
poing sur la lable. Le cavalier y répondit en renversant une chaise d'un coup de pied. Ils se mirent alors à crier comme des aigles, tous deux à la fois. Meurdrac disait qu'il jetterait son homme par la fenêtre, et Tautre, qu'il mettrait la maison à feu et à sang ; si bien que la demande en mariage eût fini par une bataille, sans mademoiselle Jacqueline, qui accourut avec sa mère pour mettre le holà .
— Voilà donc, dit-elle avec colère, comme vous tenez votre promesse d'être calme? Sortez d'ici, monsieur, et n'achevez pas de perdre noè affaires.
Mais La Guette ne se connaissait plus, et jura qu'il ne sortirait pas sans avoir assommé quelqu'un. De son côté, le père, comprenant que sa fille était d'accord avec le cavalier, eut un redoublement de fureur» Il menaça Jacqueline de la battre, si elle disait un mot de plus à ce jeune fou. La pucelle, qui était aussi une Meurdrac, se fâcha, en s'écriant qu'on ne battait que des servantes, et que si on levait la main sur une fille de sa qualité, elle partirait du logis pour n'y jamais rentrer. Le père, ivre de rage, cou* rut à son bâton ; La Guette tira sa rapière, et Jacqueline prit un grand pistolet qui pendait au mûri Cependant ils demeurèrent tous trois un peu interdits de se voir ainsi le poing armé. Madame de Meurdrac sauta au collet de son mari, tandis que sa fille poussait La Guette par les épaules, et l'entraînait au dehors. Jacqueline sermonna son amant, et l'assura qu'elle ne serait point à lui qu'il n'eût corrigé Tem-
12 mâdâmë de là guette.
portement de son caractère,* mais au fond cétai pour cela qu'elle Taimait. Il s apaisa, et tit sermen d'être plus sage à Tavenir; puis il retourna chez lu on déchirant de Téperon les flancs de son cheval, e gesticulant comme un démoniaque tout le long di chemin. Madame de Meurdrac avait fini par remet tr aussi le bonhomme dans son sang-froid. Jacquelin promit qu elle ne reverrait plus La Guette sans ]• consentement de son père. Onsoupa de bonne in tel ligence le soir, et la tempête fut dissipée; mais le intérêts du jeune cavalier semblaient ruinés pou toujours.
Le dimanche suivant, La Guette rencontra le vieu Meurdrac à la porte de Téglise. Il lui adressa ui salut, et mit le genou en terre devant lui en présen tant le manche d'un poignard.
— Tuez-moi, monsieur, lui dit-il, si vous ne vou lez pas me pardonner mes fautes ; la mort me fer une peine moins cruelle que votre colère et la pert de mes espérances.
— Levez le genou, monsieur, répondit le père u peu radouci. Je ne veux ni vous tuer ni vous donne ma fille. Je vous pardonne votre faute, pourvu qu vous ne songiez plus à vos espérances.
Et se tournant vers Jacqueline, il ajouta :
— Regardez ce jeune cavalier qui a de la bonr volonté pour vous ; c'est la dernière fois que vol le voyez d'aussi près, car je vous défends de l'aimci
La Guette se releva et mordit un moment se
moustaches, tandis que sa belle lui adressait de loin un regard languissant ; puis il enfonça son chapeau sur ses oreilles, en s'écriant qu'il fallait donc accepter la guerre, puisqu'on ne voulait pas de ses soumissions. La campagne de Flandre n'était alors qu'à moitié. L'armée sortit de ses quartiers d'hiver ,^ et notre gentilhomme y fut rappelé. Une tierce personne, amie de Jacqueline, se cliargea de recevoir les lettres de nos amants. On suspendit toutes les démarches à faire jusqu'au retour de La Guette, et la pucelle de Gros-Bois reprit fort à contre-cœur le rôle naturel des filles contrariées, qui est d'attendre et de soupirer.
Il n y avait pas huit jours que le jeune homme avait quitté le pays, lorsque Meurdrac reçut un billet de l'abbesse de Gersi, dont le couvent était à Brie-Comte-Robert. Le père fit réponse verbalement qu'il irait le lendemain voir madame la supérieure avec sa famille. Jacqueline, n'ayant pas de frère, ne s imagina pas qu'on voulût la mettre en religion ; cependant ce couvent et cet air mystérieux lui donnèrent du souci. Elle demanda au bonhomme ce qu'il voulait faire chez l'abbesse. Meurdrac répondit que c'était une cérémonie de prise de voile à laquelle il devait assister. Le lendemain on monta en cari)[)sse de grand matin, et on s'en alla au couvent. Jacqueline, toujours sur le qui-vive, prit la tourière ipart, et s'informa de la cérémonie. La tourière, ne sachant te qu elle voulait dire, battit la campagne,
et se troubla. Toul cela semblait tourner au sombre, lorsque la supérieure fit entrer ses hôtes au parloir, où Ton trouva de la compagnie des environs et une collation servie. Les yeux de la jeune tille avisèrent tout de suite trois cavaliers bien faits et de bonne mine qui causaient dans un coin, et qui saluèrent ri son entrée. Meurdrac marcha droit à Tun d'eux lui prit les mains, et le caressa de telle sorte, que Jacqueline flaira aussitôt le complot : c'était un mari qu'on lui destinait. En effet, on se mit à table, et le gentilhomme prit place à côté d elle sur un signe du père dont elle s'aperçut. La surprise lui eût été pénible dans un autre instant ; mais, comme Jacqueline avait craint le couvent, qui est un parti plus fâcheux aux jeunes filles que le pire des maris, elle ne fit pas trop la cruelle pendant le repas. Elle daigna sourire des bons mots du jeune chevalier, et le remercia de la peine qu'il se donnait à lui servir le meilleur de chaque morceau. Quand on eut mangéj on alla dans les jardins. Meurdrac emmena sa fille un peti à l'écart pour lui dire tout bas î
— Ce gentilhomme qui vous a parlé se nomme le chevalier de Voisenon. Il est de mes amis, et il a du bien. Traitez-le comme il faut* Il sera votre mari. Faites Selon mon plaisir^ je vous prie;
On se rapprocha aussitôt^ et M; de Voisenon poursuivit ses galanteries pendant la promenade. La nuit étant venue et les carrosses étant prêts, Jacqueline saisît l'instant oii son père s'occupait des chevaux
pour adresser au prétendant cette allocution un peu brusque :
— Est-il vrai, monsieur, que vous soyez mon serviteur et que vous attachiez un grand prix à mon esJime?
— ; Assurément, mademoiselle, répondit Voisenon.
— Désirez-vous savoir, monsieur, le seul .moyen de m'être agréable qui soit en votre pouvoir?
— Sans doute, mademoiselle ; je brûle de le connaître, afin de gagner plus vite votre amitié.
— Eh bien I monsieur, le moyen est de ne pas songer à moi, de ne point prétendre à me plaire, car j'en aime un autre que vous. Je serai à M. de La Guette, ou je ne me marierai jamais. Si vous êles galant homme, vous ne rechercherez plus un cœur qui s'est donné. Vous pouvez me rendre malheureuse en usant du crédit que vous avez sur mon père, mais vous ne réussirez ainsi qu'à vous attirer ma haine, tandis que si vous êtes généreux, vous aurez mon estime et ma reconnaissance.
— Je vous remercie de cette franchise, mademoiselle. Je ne suis pas homme à vous épouser malgré vous, car je veux être aimé de celle qui sera ma femme; et, pour vous montrer que je mérite votre amitié, je cesse de prétendre à voire nfiain, quoique je vous trouve aimable et belle. Je ne dirai rien à ^«rfre père de cel entretien, et vous offre mes services de tout mon cœur.
Il était convenu que M. de Yoisenon viendrait le lendemain à Mandres. II envoya le matin un exprès pour dire qu'on ne Tattendit pas; et, comme le père s'en formalisa, la rupture s'ensuivit naturellement sans autre explication. La Guette était alors au siège de Lamotte en Lorraine. Une lettre de sa maîtresse le mit au courant de cette affaire. Malgré les assurances qu'elle lui donnait de sa fidélité, il fut tout remué des entreprises qui se faisaient contre son bien, et résolut de parer aux dangers de l'absence. 11 obtint du maréchal de La Force un congé d'un mois, et revint chez lui à la hâte. M. d*Angouléme parla au père en sa faveur; mais Meurdrac ne voulait rien entendre, et suppliait le prince de disposer de lui pour tout autre chose. Nos amants renoncèrent aux voies de la douceur et de la patience; ils avaient tous deux la tête chaude. La Guette entra un soir par escalade dans le jardin, et à la suite d*une grande conversation ils arrêtèrent qu'ils se marieraient secrètement. Jacqueline y consentit, parce que c'était le seul parti certain pour vaincre Tobstination de son père ; mais elle déclara qu'elle ne sortirait point de la maison, et que le mariage ne serait pas consommé tant que le vieux Meurdrac n'aurait point pardonné.
— Jusque-là, disait-elle, nous vivrons comme frère et sœur, et je vous aimerai d'un amour chaste et pudique; car, si je savais que ce mariage secret me dût entraîner à perdre le trésor
de rhonneur, je mourrais plutôt que de passer outre.
La Guette, riant de sa simplicité, lui laissa croire et promit tout ce qu'elle voulut, sachant bien que la nature, Texpérience et le temps changent assez les idées des jeunes filles. 11 fut prudent et bien avisé ; aussi le ciel, voyant qu'il s'aidait si bien lui-même, eut pitié de lui et l*aida un peu, comme on le verra tout à Theure.
Nos jeunes gens n'avaient pas envie de se marier ' à demi, ni de s'exposer à voir leur union cassée quelque jour par des arrêts de justice. La Guette s'y prit de façon à faire les choses selon les règles. U confia son projet à M. d'Angoulôme, qui l'approuva et lui donna des lettres pour les gens dont il avait besoin. Le cavalier s'en alla trouver l'archevêque de Paris, et obtint de lui une dispense pour se marier sans l'autorisation du père. Avec celte dispense et de l'argent, il gagna le curé du village. Ce curé publia les bans à une basse messe, devant quelques bonnes femmes qui n'entendirent pas ce qu'il disait. On en mit une affiche par écrit dans un coin de l'église. Meurdrac passa devant sans avoir l'idée d'y jeter les yeux, et les neuf jours de rigueur s'étant
écoulés sans malheur, nos amants audacieux rcndi-
reni grâce à leur bonne étoile en attendant Theure favorable.
Cependant le bonhomme eut des soupçons. Il mit Jacqueline prisonnière dans sa chambre, fit veiller nn laquais pendant la nuit, et lâcha ses chiens dans les cours et le jardin ; mais il n'est pas de précaution qui suffise à retenir les.filles qui veulent s'envoler. Le laquais s'endormit ; les chiens connaissaient Jacqueline, et ne l'auraient point mordue. La demoiselle sortit avec sa femme de chambre par une fenêtre basse, et se rendit sans bruit à l'église, où Tattendail son amant. La messe fut dite à deux heures après minuit, et la bénédiction nuptiale donnée en présence de six témoins choisis parmi les amis de La Guette, et qui étaient des gens les plus notables des environs. Les époux s'embrassèrent ensuiîe, et Ton rentra chacun chez soi comme on était venu. C'est ainsi que Meurdrac se réveilla un beau matin pourvu d'un gendre, sans se douter qu'il fût si riche.
La mère trembla de tous ses membres en apprenant le coup de tète de sa fille. Elle gronda la femme de chambre, qui se mit 5 pleurer; mais, comme le mal élail sans remède, Jacqueline eut le bon esprit de ne pas s'en repentir. Pendant trois semaines, La Guette eut des entrevues à la dérobée avec sa femme, en présence de la camériste. Il observa religieusement la convention de vivre chastement, et sa loyauté inspira beaucoup de tendresse 5 Jacqueline; en sorte qu'au bout de ce temps, lorsqu'il parla du désir
qu'il avait d'emmener sa femme chez lui, elle eut compassion de son ennui, et consentit à faire déclarer son mariage au père par M. d'Angoulême. La Guette alla donc au château de Gros-Bois, et pria le prince de se charger de faire sa paix avec Meurdrac. M. d'Angoulême réfléchit un moment, puis il demanda si la jeune femme était enceinte. A celle question, le gentilhomme, un peu confus, avoua que le mariage n'était point consommé.
— Corbleu I dit M. d'Angoulême, étes-vous fou? Si Meurdrac apprend cela, il metlra sa fille au couvent, et vous ne la verrez plus. Allez-vous en à vos affaires, comme un mari de chair et d'os, et non comme un simulacre. Vous reviendrez quand je pourrai dire à Meurdrac qu'il est grand-père: autrement je ne m'en mêle pas.
. — Monseigneur, répondit le gentilhomme, je vous obéirai.
Et il s'en retourna auprès de sa femme. Sans doute Jacqueline comprit qu'il fallait obéir à M. d'Angoulême, car, à quinze jours de là, le prince, en sortant à cheval, aperçut La Guelte et lui cria de loin :
— Eh bien ! me donnez-vous un filleul ?
— J'ai tout lieu de le croire, répondit le cavalier.
— On le voit à votre air satisfait. Demain j'enverrai quérir Meurdrac. Soyez chez moi au coup de midi.
La Guette n'eut garde d y manquer. On le cacha dans un cabinet d'où il pût entendre la conversation et se présenter à Timproviste si TafTaire tournait à bien. L'écuyer du prince était allé chercher M. de Meurdrac, qui arriva sans rien soupçonner de ce qu'on lui voulait.
— Mon ami, lui dit M. d'Angouléme, je m'intéresse à La Guette, et je vous prie de me dire quelles raisons vous avez de mettre empêchement à son mariage. II est riche; il plait à votre fille. Vous exposez ces jeunes gens à mal faire par votre cruauté.
— Je n'ai point de raisons, répondit Meurdrac, si ce n'est que je déteste La Guette. Il est colère, il m'a manqué de respect.
— Il vous sied mal de lui reprocher ses colères, à vous qui entrez en fureur à tout propos.
— C'est vrai, monseigneur, mais je ne puis vaincro mon aversion pour ce garçon-là.
— Allons, je suis content de voir que vos raisons ne valent rien, et que vous avez tort, car le mariage est fait et consommé. Vous êtes grand-père.
A ces mots le bonhomme recula d'un pas, comme si la foudre Feûl frappé.
— Je suisgrand*pèrel murmurait-il, suffoqué; je ne le serai pas longtemps si cela est. Je tuerai tout à l'heure la mère et l'enfant du môme coup.
Et puis, oubliant le lieu où il était, il se mit à jurer et tempêter comme un homme ivre. M. d'Angoulême, voyant qu'il ne se calmait pas, fit dire à
La Guette d'enlever sa femme de peur d'accident. Le gendre partit au galop, avec des chevaux qu'il prit dans les écuries du prince; tandis que Ton retenait le père à Gros-Bois, Jacqueline, qui était bonne cavalière, enfourcha gaillardement sa monture, et traversa la plaine à franc élrier, pour se mettre en sûreté chez son mari.
C'était un rude homme que le vieux Meurdrac, et il le montra bien en faisant décréter contre son gendre, contre les six témoins qui lavaient assisté, contre sa fille elle-même, avec le dernier acharnement. Heureusement le mariage avait été selon les formes; on ne trouva aucun motif de nullité. Des personnes pieuses et respectables reprochèrent à Meurdrac le scandale de ces querelles; mais son ressentiment était i mplacable. Pendant ce temps-là madame de La Guette vivait fort doucement avec un mari qu'elle chérissait de tout son cœur. Le ménage allait le mieux du monde, à cela près que les époux se querellaient environ une fois la semaine ; Tamour y gagnait en définitive, et leurs caractères et leurs goûts s'accordaient parfaitement. Jacqueline prit tous les jours plus d'empire sur M. de La Guette. Les querelles devinrent plus rares, et on finit par s'aimer de cette tendresse paisible qui ne trouble point Tâme et fait le charme de la vie.
Au bout de neuf mois, madame de La Guette accoucha d'un garçon. Le père, transporté de joie, prit l'enfant, et lui mit au cou son baudrier, en disant :
— Tu auras le cœur d'un bon militaire; tu aimeras les armes comme moi, ou bien je te renie pour mon fils.
— Ne craignez rien, dit Jacqueline ; il faudrait que le diable fût bien malin pour donner à des gens comme nous un fils poltron.
Quand le vieux Meurdrac sut qu il avait un petitfils, sa rigueur fut un peu ébranlée, sans qu'il en voulût convenir. Des voisines qui avaient vu Tenfant lui disaient souvent que rien au monde n'était si joli.
— Qu'il ne paraisse jamais devant moi! s'écriait le bonhomme. Je lui donnerais ma malédiction.
Mais, en parlant ainsi, les larmes lui venaient aux yeux. L'enfant était en nourrice dans un village à une liéue de Mandres. On sut que le grand-père Tétait allé voir en cachette, et qu'il l'avait pris dans ses bras en soupirant à fendre les rochers.
Sur ces entrefaites, Madame d'Angoulême tomba malade, et sentit bien qu'elle n'en relèverait pas. Elle envoya chercher Meurdrac un matin :
— Mon vieil ami, lui dit-elle, je m'en vais retourner à Dieu, et je veux faire, avant de partir, une action qui lui soit agréable. Il faut pardonner à vos enfants pour l'amour de moi.
— Pour l'amour de vous, madame, répondit le père, il n'est rien que je ne veuille faire; mois comment surmonter la haine? Je puis bien pardonner à ma fille, à cause du sang; quant à ce pendard qui me l'a enlevée, je ne l'aimerai jamais.
— N'importe; vous le verrez et vous Tembrasserez à ma prière.
— Eh bien donc! quil vienne, je Tembrasserai. La porte s'ouvrit alors. M. d'Angoulême entra
tenant Jacqueline par la main; la fille se jeta aux genoux de son père en pleurant, et la paix fut signée. Pour M. de La Guette, les choses se passèrent plus en cérémonie. ll*parutavec une mine très-fière, et le duc d'Angoulême fut obligé d'appuyer la main sur son épaule pour le faire saluer aussi bas qu'il le devait. Cependant, après le salut, on s'embrassa; le gendre descendit jusqu'à dire qu'il avait du regret d'avoir offensé le père de sa femme, et Meurdrac répondit qu'il tacherait de l'oublier. On causa un moment avec beaucoup de froideur, puis on se sépara presque aussi fâchés qu'auparavant; mais un jeu du hasard acheva ce que le crédit de la princesse n avait qu'ébauché.
En traversant la cour du château, La Guette ren* conlra un groupe d'au moins quinze gentilshommes appartenant à M. d'Angoulême, et ces messieurs riaient entre eux en proribnçant son nomi II leuf demanda ce qui les divertissait si forL
— C'est, lui dirent-ils, que votfe accommodetnent est la chose la plus drôle du monde. Vous avez fait avec votre beau-père comme ce personnage de Francisco Santos dans la Nuit de Madrid^ qui dirait : « Orl nous réconcilia, nous nous embrassâmes, et depuis ce*jour nous sommes ennemis mortels. »
— De quoi vous mêlez-vous? répondit La Guette, que la vérité offensait. Est-ce à dire que je suis un homme faux? Apprenez que, si j'embrasse mon beaupère, c'est qu'il me plaît de l'embrasser; si je lui demande pardon, je pense ce que je dis, et celui qui douterait de mes paroles, je l'appellerais un fat.
— Nous sommes donc tous des fats, car nous croyons que votre réconciliation est un semblant, que vous détestez votre beau-père, et que vous vivrez avec lui plus mal que jamais.
— Mordieu! vous m'en rendrez raison, s'écria La Guette. Je vous apprendrai à me traiter de fourbe!
Il mit l'épée au vent en disant cela. Les autres dégainèrent aussi. M. d'Angoulême, entendant un grand bruit d'armes, de cris et d^injures, accourut avec M. d'Alais son fils. Le vieux Meurdrac et Jacqueline les suivirent. Ils arrivèrent comme La Guette croisait le fer contre la troupe, qui ne faisait heureusement que parer ses coups.
— Ah! je suis un fourbe! disait-il hors de lui; ahl je donne des baisers de Judas I je n'aime pas mon beau-père 1 Mordieu! je vous ferai rentrer ces motslà dans la gorge! Vous en avez menti : j'aime M. de Meurdrac ; je Testime et le respecte, entendezvous? et je vous éventrerai tous si vous n'en convenez pas sur l'heure.
On eut bien de la peine à l'apaiser; cependant M. d'Angoulême, qui fut pris pour arbitre, jugea que La Guetle avait ra^ison de se croire offensé, le
vieux Meurdrac se fâcha aussi contre les railleurs, et voulait en tuer un ou deux. L'accord se fit après beaucoup de pourparlers, et, lorsqu'on se quitfa, il se trouva que le gendre et le beau-père, mal satisfaits des excuses qu'on leur avait faites, s'en allèrent dîner ensemble à Mandres bras dessus bras dessous. Pendant le reste du jour, ils répétèrent dix fois ensemble :
— Les marauds! se moquer de nous quand nous sacrifions nos inimitiés à notre dévouement pour le prince! rire d'une chose aussi grave, et qui nous a tant coûté! oser dire que nous jouons la comédie!
Et à force de maugréer et de pester de compagnie contre les autres, ils finirent par devenir les meilleurs amis du monde, et par boire à leur bonne intelligence éternelle. Nous laissons à penser si cette soirée fut douce pour madame de Meurdrac et pour Jacqueline, qui voyaient enfin l'humeur emportée de leurs maris amener d'elle-même ce changement si souhaité, que ni la tendresse filiale ni l'amour conjugal n'avaient pu faire naître.
Pendant cinq ans environ, madame de La Guette n'eut d'autre occupation que celles d'une épouse fidèle et d'une tendre mère de famille. Son mari, sa maison et ses enfants, remplirent assez sa vie pour
tenir en bride son génie. On le compiendra, lorsque nous dirons qu'elle donna le jour, dans le court espace de six ans, à deux garçons et quatre filles, ce qui n'est pas une petite affaire. Elle négligeait ses exercices favoris; elle perdait Thabitudc et le maniement des armes, et les bonnes gens de la vallée auraient oublié la pucelle de Gros-Bois, si elle n'eût encore porté les bottines et enfourché quelquefois son cheval comme un franc courrier, quand elle allait dîner à Mandres ou chez M. d'Alais. Le ciel s'indigne de voir les grandes ûmes dans l'oisiveté. Il sut également arracher à la mollesse Achille et madame de La Guette, qui n'était point née pour végéter au milieu des soins domestiques.
La France possédait alors un héros dont la Renommée portait le nom à tous les bouts du monde. Le prince de Condé venait de gagner ses premières batailles. Un jour, en revenant de Nordlîngen, le front chargé de ses jeunes lauriers, il s'arrêta au bourg de Suilly avec sa suite; il logea ses gens et ses officiers dans le village, et demanda l'hospitalité pour lui et le comte de Marsin à M. de La Guette^ qu'il connaissait. Jacqueline n'entendait jamais sans émo* lion le nom de Condé. L'arrivée de ce prince dans sa maison était le plus grand honneur que le ciel pût lui accorder. Elle mit tout en œuvre pour recevoir dignement un hôte aussi illustre, et s'y prit de si bonne giace, qu'il demeura chez elle deux jours au lieu d'un. On chassa le daim ; madame de La Guette
courut elle-même, conduisit les meutes, et galopa dans les bois en piqu'eur et en cavalier consommé. M. le prince, ravi de son intrépidité, lui disait qu'il la voudrait avoir pour aide de camp ou pour cornette un jour de combat.
— Ne riez pas, monseigneur, répondit-elle; je serais capable de vous rejoindre un matin sur quelque champ de bataille comme volontaire.
— Faites-le, je vous en prie, dit Son Altesse; je vous mettrai au poste d'honneur, et nous brûlerons ensemble la moustache à Tennemi.
Tout en plaisantant de la sorte, le feu de la guerre montait aux joues de Jacqueline, et s'échappait de ses yeux noirs en flammes si vives, que le prince en était ébloui. M. de Marsin surtout conçut tant d'estime pour sa belle hôtesse, qu'il était désolé lorsqu'il fallut partir.
— Madame, dit-il en montant à cheval, votre mari est trop brave gentilhomme et vous une trop honnête personne pour qu'on songe à être amoureux de vous ; sans cela, je vous assure que je remuerais le monde entier pour vous plaire. Mais choisissez-moi une femme, et je Tépouserai de votre main les yeux fermés, fût-ce une gardeuse de moutons.
— Je vous chercherai cela, répondit -elle.
En effet, à quelque temps de là, madame de La Guette maria le comte de Marsin avec mademoiselle de Clermont-d'Entrague.
Quand M. le prince et ses amis curent quitté Suilly,
la châlelaine resta pensive et agitée, nourrissant au fond de son âme un ardent désir d'acquérir de la gloire, comme l'aurait pu faire le garçon le plus ambitieux. Elle en perdit le sommeil durant trois mois entiers, et répétait sans cesse le nom du grand Condé. Son mari se moquait d'elle. Lorsqu'il la trouva penchée sur des cartes, suivant point à point les campagnes de Du Guesclin et de Bayard, il tâcha de lui calmer la cervelle et de la ramener à ses enfants et à son ménage; mais il était trop tard : le coup avait porté.
Les brouilleries du parlement et de la cour remuèrent alors les esprits. Les premières séditions de la Fronde eurent un retentissement prodigieux dans les provinces, et on comprit que les troubles n'étaient pas près de finir. Tous les grands noms de France prenaient parti d'un côté ou de l'autre. M. de La Guette sentit qu'il ne pouvait demeurer oisif au milieu de tant d'agitation. Il s'attacha tout de suite à M. le prince, et courut à Saint-Maur lui offrir ses services. Jacqueline resta et promit de bien garder sa famille, qui était nombreuse; mais, dans son cœur, elle enrageait de ne pas être homme.
On sait que la fronderie commença par être dans les mains du duc de Beaufort et du coadjuteur de Retz, et que le duc d'Orléans et le prince de Condé vinrent après. Les rebelles tenaient la ville, et les gens du roi la campagne. Les pillards de Tarmée se répandaient de tous côtés; il en venait souvent dans
les plaines qui s'étendaient de Gros-Bois à Lagny. Un matin, les cloches sonnèrent l'alarme au village de Mandres. On y avait brûlé une maison, dévalisé des paysans et forcé des femmes. Une troupe de ces mal* heureux se réfugia chez M. d'Alais, el une autre vint chercher un asile à Suilly. Jacqueline assembla ses valets et les rangea en bataille devant sa maison. Elle n'avait que dix hommes déterminés à vendre chèrement leur. vie. La bande des pillards arriva bientôt. Ils étaient une trentaine, la plupart ivres et furieux, mais en désordre. Sans entrer en pourpar- 1er, madame de La Guette les chargea si impétueusement qu'ils se dispersèrent. Elle en tua deux à coup de pistolet, et désarma le cornette qui les commandait. Pendant la première moitié de la fronderie, elle eut ainsi plusieurs occasions de se baltre contre les gens de Tun et l'autre parti. Ces exploits n'étaient pas d'une grande importance, mais ils éveillèrent tout à fait la passion guerrière de Jacqueline, et servirent de prélude à d'autres plus sérieux. Elle fit comme ces petits lions qu'on apfprivoise aisémeui quand ils sont jeunes, et qui retombent dans leur férocité naturelle une fois qu'ils ont goûté du carnage. Un beau jour, madame de La Guette, ne pouvant plus tenir au logis, conduisit ses enfants à Gros- Bois; elle pria M. d'Alais d'en avoir soin, puis elle se mit en campagne avec deux de ses gens bien montés et équipés en guerre. N'étant pas de force à porterie
casque, elle mit le chapeau à larges bords avec les
rayons de fer, qui était la coiffure des cavaliers d'ordonnance. Elle porta sa jupe retroussée, ne voulant pas dissimuler son sexe ; mais elle prit le haut-dechausses d'homme, les grands gants, les bottes de roussi, le baudrier large et Tépée de combat. Elle avait trois plumes vertes au chapeau et Técharpe de môme couleur. Dans cet équipage, elle traversa le pays un dimanche, après avoir entendu la messe dévotement. Les bonnes gens lui souhaitèrent une heureuse campagne, et elle s'élança dans la plaine, aussi avide de gloire et d'aventures qu'un preux de l'ancienne chevalerie.
Il ne faut pas croire que madame de La Guette eût le cerveau dérangé, comme le fameux héros de Michel Cervantes. Elle ne songeait pas à dompter des monstres, à détruire des armées entières ou à incendier des flottes à elle seule; elle ne s'attendait pas à diner tous les jours dans ces palais de cristal qui se trouvent à point nommé sur les pas des chevaliers, au centre d'une forêt ou bien au fond d'un lac, et dont un vieillard à barbe blanche ou une princesse victime d'un enchantement font délicieusement les honneurs. Jacqueline avait toute sa raison. Son plan était d'entrer dans Paris, afin de rejoindre M. le prince, et de courir les mômes chances que son mari; mais, comme elle était bonne Française, elle pensa, chemin faisant, qu'il serait louable d'employer le pouvoir de son éloquence et de sa beauté à ramener les chefs des rebelles dans le devoir. Elle se persuada
que la chose serait facile et que son pays lui devrait la conclusion de la guerre civile qui le déchirait.
Tandis qu'elle berçait dans son imagination cet honnête projet, notre amazone aperçut devant elle, sur la route de Brie, Tarrière-garde du duc de Lorraine. Elle demanda aussitôt à parler à quelque officier. On la conduisit devant un major de régiment. Ce major était un homme galant et civil.
— Ma belle dame, luidit-il, si vous venez pour vous battre ou pour jouir seulement du spectacle de la guerre, vous arrivez à propos, car nous tenons en flanc les gens du roi ; le combat va leur être funeste. Il n'en échappera pas un , et nous comptons que M. de Turenne lui-même sera prisonnier.
En effet, Tarmée royale, pressée entre la rivière et Tavant-garde, ayant contre elle des forces doubles des siennes, se trouvait en danger de périr. Cependant, au nom de Turenne, Jacqueline éprouva la même émotion qu'elle avait ressentie à celui du prince de Condé. Celui-là était aussi un héros, et de plus il servait la cause la meilleure. iWadame de La Guette fut saisie de compassion à Tidée que ce grand capitaine allait peut-être succomber sous les coups de ces Lorrains dont le jargon allemand lui fit horreur. Les sentiments de son sexe lui revinrent un instant ; elle résolut de sauver M. de Turenne par un stratagème féminin, en demandant tout bas pardon à Dieu d'employer la ruse et le mensonge. Jacqueline était montée sur un four à chaux d*où Ton
des faubourgs, afin d'y vivre incognito. Elle envoya quérir un carrosse de louage, et se mit à la recherche de son mari. Son déplaisir fut grand lorsqu elle apprit que M. le prince, le comte de Marsin , la duchesse de Longuèville et leur suite fuyaient veps le midi de la France. La rébellion se réfugiait en Guienne, tandis que la cour rentrait au Louvre. Jacqueline, sans perdre courage, s'apprêtait à courir les risques du voyage. Elle fût partie à l'instant môme, si la blessure de son valet ne Teût obligée à un retard. L'aventure du four à chaux et la fausse alarme donnée au duc de Lorraine avaient eu de l'éclat. La reine mère elle-même se fit raconter cette histoire dans sa ruelle. On donna beaucoup d'éloges à la dame inconnue qui avait si bien servi le roi et M. de Turenne ; on voulait savoir qui elle était, et, comme la vie de madame de La Guette avait déjà servi de texte à plus d'un Toman, il se trouva par hasard un gentilhomme qui la reconnut au portrait qu'on en faisait. On comptait alors en France plusieurs femmes vaillantes; mais on n'en savait que deux qui fussent proches de Paris ; l'une était la dame de Saint-Balmont, qu'on appelait le Dragon de la Champagne, et l'autre était notre héroïne. Un malin, madame de La Guette, en traversant à cheval le quartier du Marais, tomba au milieu de la place Royale, sans se douter que ce fût la promenade à la mode. Des gens de la cour qui passaient l'abordèrent le chapeau à la main, et, lui ayant demandé son nom, la prièrent de
los accompagner jusque chez la reine. On la mena au Palais-Roval, où demeurail Anne d'Autriche. Sa Majesté embrassa la belle amazone, la caressa beaucoup, lui donna les louanges qu'elle méritait pour avoir servi le roi utilement, et lui promit qu'on la , récompenserait lorsque les troubles seraient finis. Jacqueline parla de son envie de ramener le prince de Condé dans la bonne voie, et demanda la grâce de M. de La Guette, qui lui fut accordée d'avanôÉ*
— Par ma foi, dit la reine, si nous avions toutes autant de cœur que cette gentille guerrière, les séditieux ne nous résisteraient pas. Pour l'honneur de notre sexe, il faut que nous l'aidions dans ses projets.
Et se tournant vers sa suite, elle ajouta :
— Messieurs, lequel de vous veut se charger d'aocompagner madame de La Guette jusqu'au terme de son voyage ?
Un gentilhomme, qu'on nommait Saint-Olive, ré* pondit qu'il le ferait volontiers. La reine lui donna les papiers nécessaires pour avoir la protection des gens du roi pendant le chemin, et il fut convenu qu'on partirait dans huit jours. Cette entrée à la cour pouvait compter comme un succès. Madame de La Guette reçut des visites à son hôtellerie. On parlait d'elle en bons lieux, et ceux qui ne l'avaient pas vue n'étaient pas à la mode. Elle retourna plusieurs fois chez la reine. On la mena au spectacle, et on lui fit toutes les chères du monde, en sorte qu'elle passa une semaine à se divertir avant que d'entreprendre
son grand voyage. Cependant elle apprit une nouvelle qui gâta fort ses amusements. Une jeune femme qui avait trempé dans la .sédition fut reçue en grâce par la reine un soir que Jacqueline faisait sa cour. M. de Guilaut, capitaine des gardes, qui avait Fesprit méchant, dit tout bas à madame de La Guette :
— Vous voyez bien cette jolie personne? c'est à vous qu'elle devrait demander pardon et faire ses humbles soumissions, car elle a plus frondé sur vos biens que sur ceux du roi.
— Comment Tentendez-vous? demanda notre héroïne.
Le capitaine se laissa un peu prier et finit par raconter que, pendant le siège de Paris, ori avait jasé sur cette dame cl sur M. de La Guette.
— Voilà ce que c'est, ajouta Guitaut, que de courir les chemins chacun de son côlé.
Jacqueline feignit de prendre la chose en riant; mais l'humeur colérique qu'elle tenait du vieux Meurdrac lui mit le feu dans le sang. Guitaut s'en aperçut.
— Il ne faut pas vous agiter pour si peu, lui dit-il. Ce n'était qu'une galanterie en lair. La dame a maintenant pour serviteur ce jeune homme qui est auprès d'elle. 11 se nomme d'Avaugour, et est son cousin.
Outre la rudesse naturelle d'une femme vaillante, Jacqueline avait encore celle d'une campagnarde. Elle entendait mal les ménages cl le savoir vivre des
gens de cour. L'impatience la prenant, elle s'approcha de la dame :
— Vous maniez fort bien l'éventail, lui dit-elle à brûle-pourpoint; savez-vous aussi bien tenir une épée?
— Non, répondit la dame; je vous laisse les ustensiles de guerre, et ne me pique pas d'être amazone.
— J en suis fâchée, car je vous aurais proposé de nous couper la gorge ensemble.
— Vous me faites trop d'honneur ; excusez-moi si je n'accepte pas la partie. J'ai peur des armes, et je n'ai pas envie d'être estropiée.
— Quand on a peur des armes, on ne doit pas chasser sur les terres des femmes comme moi. Puisque vous avez eu affaire à mon mari, il faut, s'il vous plaît, que nous ayons à démêler ensemble.
— On chasse où l'on peut, madame, et si votre mari fait l'empressé ailleurs que chez lui, c'est apparemment que sa femme ne lui plaît guère ; il faut donc avoir vos démêlés avec lui, et non pas avec moi.
La reine entendait qu'on se querellait, et demanda ce que c'était.
— Votre Majesté, dit Jacqueline, devrait mettre à la Bastille ces caillettes qui excitent ses sujets à la révolte, et qui nous débauchent encore nos maris. Si j'étais la mère du roi, je les enverrais aux Filles- Repenties.
La reine était disposée à rire ; elle prit gaiement
cette incartade, et voulut qu'on se raccommodflt ; mais madame de La Guette n'était pas facile à mener.
— Je veux bien, dit-elle, laisser la vie à cette poltronne; cependant il me faut une vengeance, et je la tirerai de son cousin; M. d'Avaugour se battra demain avec moi.
— Impossible, s'écria d'Avaugour; je ne tuerai pas une femme aussi aimable. Vous êtes trop fine lame pour ma cousine, mais pour moi vous ne Têtes pas assez.
— C'est ce que nous verrons h Tépreuve. Je supplie sa Majesté de permettre que nous tirions répée.
M. de Guitaut était ravi du courage de Jacqueline. 11 s'ofTrait à lui servir de second. Tous les assistants se mouraient d'envie de voir un duel aussi bizarre, et la reine elle-même en eut peut-être la curiosité : heureusement Anne d'Autriche avait trop de sens et de dévotion pour risquer la vie de deux personnes sur une fantaisie. Elle cessa de badiner, et sermonna si bien madame de La Guette, que l'accommodement eut lieu. Afin que le divertissement du combat no fût point perdu, Guitaut proposa pour le lendemain une joute au fleuret. Notre héroïne y consentit, et comme elle donna la première botte à M. d'Avaugour, elle fut beaucoup applaudie. On prit ensuite la collation dails le jardin du Yal-dc-Grâce. Jacque* linc so vit fêlée pat* tout le monde. Elle apprit alors le nom de la femme qu'elle avait provoquée: c'était une des premières de la cour, et qui depuis eut de la
bonté pour elle, et s'employa en faveur de ses enfants.
Cependant la semaine consacrée au repos étant écoulée, on se dit adieu. Jacqueline partit en carrosse pour gagner Bordeaux. M. de Saint-Olive la mena sans mauvaise rencontre jusqu'à Angoulême. On entra ensuite dans un pays désolé par la guerre civile, où Ton ne savait plus en quelles mains on pouvait tomber. Après avoir traversé des villages fort ravagés, on arriva devant la Tour-Blanche, qui tenait pour M. le Prince. Tandis que Jacqueline attendait sous la poterne, Saint-Olive fut conduit par quatre hommes au gouverneur de la citadelle. Cet officier connaissait M. de La Guette. Il vint en personne chercher la voyageuse, et la fit monter chez lui. Il apprit à notre héroïne que son mari devait être à une journée de marche de la Tour-Blanche avec le régiment de Marsin ; mais il ne voulut pas soufTrir qu'elle allât plus loin sans faire un repas, car les vivres étaient si rares qu'elle risquait d'en manquer en route.
Le gouverneur, qui s'appelait La Roche-Vernay, promit de conduire lui-même madame de La Guette à son mari ; Jacqueline remercia Saint-Olive, et lui conseilla de retourner à Angoulême, ce qu'il fit sans difficulté, car il regardait sa commission comme achevée.
La guerre de la Fronde n'était pas fort meurtrière. Il y avait plus de pillages et d'escarmouches que de
véritables batailles. On s'interrompait quelquefois pour se donner les violons, et l'amour allait son train ordinaire; beaucoup de dames suivaient les gens des deux partis; celles de la province feignaient de se passionner pour la politique, afin d'avoir aussi leur part des divertissements. M. de La Roche-Vemay était un homme à succès, et donnait encore plus dans la galanterie que dans la rébellion. Cependant ce qui prévint madame de La Guette en sa faveur, c'est qu'il portait bien la moustache, et qu'il avait la mine d'un franc guerrier. Comme il admirait aussi Fair martial de notre héroïne, ils se prirent d'amitié l'un pour l'autre. Au lieu de se remettre en chemin tout de suite, Jacqueline consentit à visiter quelques personnes de la ville. On fit une partie de plaisir dans un beau jardin où l'on pécha des carpes. On soupa du poisson qu'on avait pris, et la nuit se trouva venue sans qu'on y eût pensé. Notre amazone amusa la compagnie en racontant sa querelle et son combat au fleuret avec M. d'Avaugour.
— Vous n'êtes pas au bout de vos duels, dit M. de La Roche-Vemay. Il parait que votre mari est fort porté pour le beau sexe.
Ce mot suffit pour jeter du trouble dans l'esprit de madame de La Guette. Elle devint rêveuse, et ne trouva plus à rire de la soirée. Lorsqu'on fut de retour au château, Jacqueline pressa le gouverneur de s'expliquer.
— Volontiers, répondit-il. Votre mari est accom-
ff
î>agné d'une demoiselle de ce pays qui le suit partout, et votre arrivée va un peu troubler ses plaisirs. M. de La Roche-Vernay, voyant que notre amazone, déjà rouge de colère, parlait de donner de sa cravache dans la figure de cette demoiselle, lui conseilla d'abord de ramener son mari par la douceur, et de pardonner une faute dont l'absence était la véritable cause ; mais le dépit alla toujours en croissant. La beauté de Jacqueline n'était jamais si remarquable que dans ces transports de passion. Le gouverneur finit par en être frappé; quoique la belle (ût confiée à sa garde, il la jugeait de taille à savoir se garder elle-même. Au lieu de calmer madame de La Guette, il changea de langage, et tâcha de l'exciter à la vengeance. Il se mesurait avec une vertu de bon aloi. Aussitôt qu'il se risqua jusqu'à mettre le genou en terre, et à faire l'amoureux, Jacqueline le soupçonna d'avoir calomnié son mari. Elle prit tout uniment un pistolet, et, le posant sur la poitrine du galant, elle lui dit d'un air résolu :
— Vous me trompez, monsieur, et vous m'allcz avouer votre fourberie, ou bien je vous jure que je vous tue sur la place.
M. de La Roche-Vernay fut un peu étourdi par cette brusquerie et ce canon de pistolet ; cependant il avait du courage, et il était fort de son innocence. lise remit, et répondit en découvrant sa poitrine :
— Tuez-moi donc, madame, pour avoir pris trop d'intérêt à votre infortune. Si mon cœur s'est ému,
c'est la pitié qui a ouvert le chemin à Tamour; et puisque vous me regardez comme un imposteur, le déplaisir que j'en ressens est pire que la mort. Je vais mourir satisfait en pensant aux regrets que vous aurez demain.
Madame de La Guette détourna son arme ; mais sa colère ne fut pas plutôt envolée, que son rôle devint embarrassant. Elle avait outragé M. de La Roche- Vernay par ses soupçons. Les femmes peuvent être injustes pour un mari ou un amant, cela ne leur coûte pas beaucoup, et il n'est point de dettes qu'elles ne puissent nier à celui qui les aime ; mais à l'égard d'un homme qui ne^leur fut jamais rien, il n'y a pas de tribunal plus équitable que leurcœur, ni de débiteur plus exact à payer. Des ce moment, La Roche- Vernay avait affaire à la générosité de notre héroïne, et il obtint d'elle la permission de se déclarer publi> quement son chevalier.
Le lendemain, on apprêta les chevaux, et on partit à six hciires du matin pour la ville de Bourdeiile, où on présumait que M. de La Guette se trouverait avec le régiment de Marsin. H en était décampé depuis deux heures lorsque Jacqueline y arriva ; mais comme le gouverneur de Bourdcille assura qu'on le rencontrerait infailliblement dans la ville de Serlac, noire
amazone dit adieu à M. de La Roche-Vernay, et continua son voyage. A Serlac, on ne trouva personne encore. Il y avait eu dans la nuit un coup de main. Des traîtres avaient livré une porte aux troupes royales. Beaucoup de frondeurs étaient massacrés. Jacqueline entra dans la ville au moment où le tumulte s'apaisait. A peine se fut-elle installée dans une hôtellerie, qu'un officier du roi, suivi de quatre hommes armés, vint l'interroger par Tordre du nouveau commandant; on dressa procès- verbal de ses réponses, et il fut décidé que notre héroïne n'était autre que le comte de Marsin lui-même sous un déguisement de femme. Il fallut perdre encore un jour avant qu'une assemblée composée de six femmes de la ville eût vérifié le sexe de madame de La Guette. On lui demanda ensuite pardon de la méprise, on lui donna un guide pour Bordeaux, et elle partit seule plus confiante que jamais dans le succès de son ambassade.
Jacqueline n'avait fait qu'une lieue au sortir de cette ville, lorsqu'elle vit au coin d'un bois huit cavaliers démontés qui lui présentèrent à bout portant les canons de leurs mousquets. Le guide tourna bride, et s'enfuit au galop. Madame de La Guette, abandonnée au milieu de ces brigands, fut obligée de se rendre pour éviter une mort certaine. On lui prit son cheval, sa valise et son argent; on lui laissa seulement ses armes pour qu'elle eût l'honneur sauf. Une autre femme moins vaillante qu'elle eût perdu cou-
rage; madame de La Guette montra toute la coirstance et l'énergie de son caractère en résistant auT coups d un destin acharné. Rien ne put ébranler son âme. Elle continua son chemin à pied comme une simple pèlerine; elle marchait avec autant d'ardeur que ces croisés des temps anciens, qui sentaient en eux Tesprit divin les guidant à la délivrance de la terre sainte. Elle se consola de la lenteur du voyage en préparant le discours qui devait convertir M. le Prince. Des paysans lui donnèrent asile le soir. On la conduisit tantôt sur des ânes, tantôt dans quelque charrette. Partout on lui faisait bon accueil et on s'empressait à la servir, parce qu'elle gagnait tous les cœurs par son air résolu, son parler cordial et sa gentillesse. Elle mangea du pain noir le plus gaiement du monde, se coucha sur le foin quand elle ne trouva pas de lit, et dormit dans son fourreau, comme disent les gens de guerre.
Un mafin, après bien des fatigues, elle atteignit enfin la Dordogne;elle s'apprêtait à passer cette rivière dans un bateau, quand tout à coup le son des trompettes et les roulements du tambour frappèrent son oreille. Elle vit à peu de distance une troupe de cavaliers qui venaient au galop. Le premier qu elle reconnut fut M. le Prince lui-même.
— Eh! dit son altesse, n'est-ce pas madame de La Guette que je vois? Courez- vous après votre mari, ou bien venez-vous remplir votre serment de me servir d'aide de camp?
— L un et Tautre, monseigneur, répondit Jacque- ^^tie. Faites-moi donner un cheval, et si je puis combattre à vos côtés, cette journée sera la plus belle de ma vie.
— Je ne saurais refuser un aussi joli volontaire. Puisque le ciel vous a conduite ici, vous allez voir l'ennemi de près.
Un écuyer amena un cheval, et toute la bande piqua des deux. A un quart de lieue environ étaient embusqués deux régiments dujparti des princes qui attendaient un détachement de troupes royales. L'ennemi parut presque aussitôt dans une gorge. On marcha vers lui à Timprovisle. Le feu était bien nourri des deux parts. Tous les bruits de la guerre éclataient à la fois, et portaient dans Tâme de notre héroïne cette joie furieuse à laquelle on reconnaît le vrai courage. Dans un moment où les balles sifflaient en Tair, M. le Prince regarda sa voisine dont le cheval se cabrait.
— Eh bien I mon cavalier, dit Son Altesse en riant, cela ne vous fait pas peur? Si vous avez assez de bataille comme cela, vous pouvez vous retirer; on ne vous grondera pas.
— Je regi'ette, au contraire, d'être si près de vous, monseigneur, car je vois bien que les autres achèveront la besogne sans moi. Vous n'avez pas besoin de vous signaler, vos preuves sont faites; mais moi, j'ai mes éperons à gagner.
— Venez donc, reprit Son Altesse; je me donnerai,
pardicu ! le plaisir de vous mener au bon endroit ^ Allons, mon beau cometle I la bride au pommeau de la selle, le pistolet dans la main gauche, Tépée dans la droite, et ferme sur l'étrier. Voilà une compagnie de chevau -légers qui nous résiste encore ; il faut l'enfoncer nous-m(*'mes. En avant, messieurs, et place pour madame de La Guette I Nous voulons le premier rang.
A ce cri tout rétat-major s'ébranla. M. le Prince et Jacqueline ouvraient la marche. La première ligne des ennemis venait de faire feu : on la rompit sans peine; mais la seconde avait les armes chargées. M. le Prince, voyant qu'on rajustait, cria :
— Baissez la tête, ma voisine.
Madame de La Guette eut ses plumes coupées par les balles. Elle se jeta aussitôt sur le capitaine de la compagnie, et lui tua son cheval d un coup de pistolet. Avant qu'il se fût dégagé des étriers, elle lui posa la rapière sur la gorge en lui ordonnant de se rendre.
— Rendez-vous, dit M. le Prince, et remettez votre cœur en môme temps que votre épée, car le vainqueur est une femme.
Le capitaine, voyant sa compagnie en déroute et la résistance inutile, se déclara prisonnier. M. le Prince était dans le ravissement. Il voulait récompenser son aide de camp. Il ôtâ ses éperons et les attacha lui-môme aux pieds de notre héroïne; puis il lui commanda de s'agenouiller, et lui frappant Tépaule du plat de son épée, il lui dit :
— Je VOUS fais chevalière! Donnons-nous, s'il Vous plaît, Faccolade.
Jacqueline, ivre de joie, sauta au cou de Son Altesse, qui Tembrassa sur les deux joues, et jamais cérémonie ne fut plus galamment exécutée.
— Ne vous gênez point, monseigneur, dit une voix que notre amazone reconnut.
C'était M. de La Guette, qui arrivait avec le régiment de Marsin. Il eut son tour à caresser la belle guerrière, et on reprit ensuite le chemin de Bordeaux. On rencontra le prince de Conti et madame de Longueville qui venaient au-devant de leur frère; eu sorte que le retour fut une espèce de triomphe. Tout en devisant avec ces grands personnages, les époux eurent ensemble un petit démêlé conjugal. Jacqueline pardonna les fautes de son mari, et la bonne intelligence ne fut point troublée. Le reste du jour se passa dans les repas et les fêtes. Madame de La Guette reçut toutes sortes d'honneurs et de compliments ; mais elle ne perdait pas de vue son dessein. Si l*amour de la guerre Tavait entrûlnéd un peu loin^ elle pensait aussi que son crédit s'en augmenterait, et l'occasion ne pouvait tarder à s'offrir de porter le grand coup qui devait sauver la France.
Sur ces entrefaites, la désertion se mit dans Tarmée des rebelles. M. le Prince venait d'en recevoir I^avis) au tnoment où notre héroïne lui demanda une audience. Jacqueline ignorait cette éloquence bourrelée qu'on apprend dans les universités; elle parla
d'abondance, sans suivre précisément les divisions qu'elle avait arrangées dans sa tète. Elle s'étendit sur la peinture des horreurs de la guerre civile; sans aller jusqu'aux reproches, elle appuya sur la fausse gloire qu'on en tirait, et fit valoir le mérite inestimable de celle qu'on gagnait à combattre les ennemis du roi. Elle termina en posant le genou en terre pour supplier Son Altesse de renoncer à ses projets contre la cour, et de ramener la paix et le Lonheur dans le royaume. L'émotion de madame de La Guette gagna le noble cœur du prince. Il voulut du moins donner à notre héroïne le plaisir de penser qu'elle avait réussi à souhait. Il l'obligea de se relever, lui prit les mains tendrement, et profila de l'occasion pour Tembrasser encore, en assurtmt que sa haine était évanouie. On ouvrit alors les portes. M. le Prince déclara devant tous les chefs du parti qu'il allait à Paris faire ses soumissions à la reine, et qu'il recommanderait ses amis à la clémence royale. Pendant le reste de cette journée, tandis que chacun songeait à sa propre sûreté, Jacqueline entendit parler de la désertion des troupes; mais Son Altesse lui dit que cela n'eût point suffi pour changer ses résolutions, et que c'était elle seule qui avait amolli son âme. Elle en demeura toujours persuadée, quoique le prince n'ait fait ses soumissions que fort longtemps après.
Les détails du retour de notre amazone n'auraient point de prix après la lecture de son premier voyage ; elle était cette fois protégée par son mari. On courut
bien quelques petits dangers; Jacqueline se fit une blessure au visage, en roulant sur des pierres avec son cheval; elle tomba aussi dans une rivière où elle feillit se noyer ; elle se démit un bras : ce sont là de ces petits événements sans conséquence, dont la vie d'une femme vaillante est parsemée. En arrivant au Louvre, madame de La Guette s'attendait à être reçue comme Fange sauveur de la cour ; cependant la reine et M. le cardinal l'accueillirent assez froidement : on l'avait desservie en racontant son exploit contre les troupes royales. M. de La Guette fut encore plus maltraité. Le dépit les prit tous deux : le mari partit pour la Flandre avec M. de Marsin, et Jacqueline se retira dans sa maison, qui se ressentait fort de Tabsence des maîtres.
Madame de La Guette avait alors quarante ans; c'est Tâge des passions mâles, et le plus beau pour faire la guerre. Le logis et le gouvernement de son ménage lui devinrent insupportables; rien ne put apaiser son ambition, ni la tendresse de ses enfants, ni les agréments de la compagnie des environs, qui était pourtant choisie, puisqu'on y comptait les Mole, les dames de Coulanges et la fameuse madame de Sévigné ; Jacqueline serait tombée en consomption si le calme eût duré. Un matin, sa télé s'échauffa ; elle mit ses filles au couvent, prit ses garçons avec elle, et s'en alla rejoindre son mari, qui était sous les drapeaux du prince d'Orange. La Hollande était un pays turbulent, toujours enfoncé dans quelque ligue poli-
tique, et se querellant avec ses voisins; nul séjoufli ne convenait mieux à une amazone. Madame deLgir Guette suivit les troupes, fit le coup de main er^ plusieurs occasions, et ajouta quelques rameaux ses lauriers. On sait trop de quoi elle était capable en ce genre pour qu'il soit nécessaire de dire toute: ses prouesses ; nous raconterons seulement celle qim mit fin à son humeur martiale, en lui rendant sentiments plus doux qui conviennent au beau sexe. Le fils aîné de madame de La Guette faisait alor^ ses premières armes ; c'était un grand plaisir pour sa mère que de l'accompagner au régiment. Un jour qu'il y eut une escarmouche contre une compagnie de Suisses, le jeune La Guette en vint aux prises avec ufi ennemi plus robuste que lui, qui le serrait de fort près. Jacqueline reconnut le danger de son fils, et, ' comme elle tirait bien le mousquet, elle en prit un des mains d'un soldat, et coucha l'ennemi par terre d'un coup de feu dans le côté. Madame de La Guette, emportée par l'ardeur du combat, se précipita tout en fureur sur le blessé, de peur qu'il ne voulût encore résister; mais ce malheureux était mourant. En se jetant sur lui, elle trempa ses doigts dans le sang qui coulait à flots; elle vit un beau garçon, qui tourna vers elle des yeux obscurcis par les voiles de la mort. Le regard de ce jeune homme était plein de douleur et de désespoir ; il pénétra dans l'âme de Jacqueline. Ce qui acheva de la troubler, c'est que le pauvre diable, en reconnaissant une femmoj se mé-
çic'ît sur ses intentions, et pensa qu'elle venait à son aide.
— N'essayez point de me secourir, madame, lui dit-il, je suis un homme perdu. Tirez seulement de ma ceinture cette bourse et ce papier où vous verrez la demeure de ma mère à Genève. Envoyez-lui ce peu d'argent; c'est ma solde d'un mois. Je servais pour nourrir ma famille. Le ciel ne m'a point favorisé.
Puis, en pressant la main de Jacqueline d'un air ÎVii exprimait de la reconnaissance, il ajouta : — Vous êtes bonne, Dieu vous récompensera. Et il mou- ^^t étouffé par le sang, qui lui vint jusqu'au bord ^es lèvres. Jacqueline sentit de l'horreur et de la pitié. Cette triste scène se grava dans son imagination, et y détruisit le prestige de la vie des camps. Elle rêvait souvent que ce jeune homme revenait lui dire avec son regard mourant : — Vous avez fait le malheur de ma pauvre mère I Les femmes ne doivent point tuer. Quittez ces mœurs barbares, ou bien vous saurez aussi ce que c'est que de perdre ses enfants. Elle voulut d'abord fermer l'oreille aux cris de sa conscience, mais ils finirent par triompher de son goût naturel pour les batailles, et dans la suite elle attribua les chagrins qui l'accablèrent à la résistance qu'elle avait opposée aux ordres d'en haut.
A quelque temps de là, madame de La Guette eut le plaisir de voir son fils aînô se marier avec une demoiselle de bonne maison. Elle apprit aussi que Tune de ses filles était recherchée à Paris par le chevalier de Saint-Hubert, qui l'avait vue dans son couvent. Ce chevalier descendait directement du patron des chasseurs, puisqu'il avait le don de guérir de la rage en touchant les gens mordus par des chiens. Il était fort pauvre ;* mais comme il avait touché la reine, qui craignait d'enrager, on espérait que le roi lui donnerait une pension. La seconde fille de Jacqueline, étant portée à la dévotion, prit le voile volontairement. Toutes ces choses promettaient à la mère un avenir heureux; cependant, en peu de jours, ces biens se changèrent en maux. Saint-Hubert fut oublié du roi, et le mariage ne se fit pas. La fille aînée vint rejoindre sa mère à Gand, et comme rien ne put dissiper sa mélancolie, toute la famille, qui l'aimait, en fut affligée. Une troisième fille mourut chez M. d'Alais. M. de La Guette lui-môme prit les fièvres dans une campagne d'hiver, et rendit son âme à Dieu après quatre mois de souffrances et de langueur. Enfin, pour dernier coup, et celui-là fut le plus cruel de tous, le fils aîné reçut au siège de Maesiricht un boulet qui lui enleva les deux cuisses. Tant de secous-
^Gs ébranlèrent la fermeté de Jacqueline. Son caractère s amollit par Thabitude des larmes; elle perdit sa vivacité, sa belle humeur; sa beauté même en fut endommagée. Une révolution aussi considérable dans son esprit et sa personne Tétonna elle-même, et souvent elle répétait que son heure dernière devait êlre proche. Malgré ces pressentiments fâcheux, elle eût pu vivre longtemps encore, car elle avait une constitution de fer. Une aventure où elle se jeta inconsidérément mit fin à celle carrière romanesque, comme si le sort eût désiré, par amour de lart, que madame de La Guette mourût héroïquement.
La tendresse de Jacqueline s'était reportée entièrement sur son second fils, qui était un aussi beau et brave garçon que Taîné. Tout en craignant pour ses jours, la mère n*eût voulu pour rien au monde le détourner de la guerre et des devoiis d'un honnête gentilhomme. Elle le mit sous les drapeaux, et se contentait de pleurer lorsqu'il allait aux camps; mais elle lui disait, au milieu des caresses et des pleurs : « Battez-vous bien, mon enfant; faites qu'on parle bien de vous, et que Dieu vous préserve d'accident ! »
On ne sait jamais ce qu'on doit souhaiter, tant la mauvaise fortune est habile à nous frapper par le côté où nous y pensons le moins. Ce fut dans un temps de paix, et au sein du repos, que la mort vint encore s'abattre sur cette maison malheureuse. Le jeune de La Guette était, comme son père, d'une complexion amoureuse; il avait les passions et la fou-
gue qu'on excuse dans les jeunes gens. Il gagna le bonifies grâces d'une femme assez jolie de la ville d Gand ; cette personne était coquette et galante. Notr garçon eut plusieurs rivaux aussi bouillants que lui quoique moins courageux. Us le prirent en hain parce qu'il était favorisé, et ils se concertèrent pou se défaire de lui à l'italienne, en l'assassinant. L jeune homme aimait fort la chasse, et s'en allai souvent courir seul dans la campagne : on paya de estafiers pour l'attendre au coin d'un bois et le tuei
Un jour que son fils était hors du logis, madam de La Guette fut réveillée de grand matin par m paysan qui accourait tout en nage pour lui parler.
— Madame, lui dit cet homme, je suis le maître d'un cabaret de village. Il est yanu hier trois spadassins qui ont couché dans ma maison; je les ai enten* dus causer entre eux d'une personne qu'ils doivent tuer ce matin. Ils ont prononcé le nom de votre fils; ce doit être lui qu'ils attendent au détour d'un che* min. Envoyez-y du monde; je conduirai vos gens; ne perdez pas un instant.
Dans son émotion, madame de La Guette voulut courir elle-même au-devant de son fils. Elle mit à la hâte ses habits d'amazone, chargea ses armes el appela ses valets. La prudence et le bon sens vou* laient qu'elle emmenât plus de monde avec elle qu'il n'en fallait pour empêcher le coup ; mais sans y son* ger, et par cette habitude scrupuleuse des âme! vaillantes, elle ne prit que deux laquais bien coura-
çoiix, afin d'être trois contre trois, de même que s'il se fût agi d'une affaire d'honneur. On monta aussitôt i) cheval, le paysan à la tête de la troupe, et l'on traversa par le milieu des champs pour arriver plus vite. Lorsqu'on fut au détour où le guide avait compris que le guet-apens se devait faire, on ne vit personne ; il ne semblait point, en regardant Therbe et les buissons, qu'il se fût passé là une scène de violence. La terre n'était pas remuée comme après un combat. Le paysan ne savait plus que dire ; il pensait qu'il fallait demeurer, et que les eslafiers allaient venir bientôt. Madame de La Guette tomba dans une indécision mortelle. Il se pouvait que son fils fût attendu dans un autre lieu, et qu'il y mourût sans recevoir de secours. Elle laissa un de ses hommes au détour du chemin ; l'autre monta sur un tertre d'où l'on voyait au loin dans les champs. Elle leur commanda de l'appeler à grands cris s'ils découvraient quelqu'un, puis elle s'avança pour battre les bois sous la conduite du paysan. Des pas d'hommes qu'elle trouva sur une terre molle lui firent penser que les assassins y avaient marché tout nouvellement : elle suivit ces traces aussi vile qu'elle put ; mais une lande considérable se présenta, où Ton ne voyait plus la marque des pas. Jacqueline visita la lisière du bois, tandis que le paysan battait la bruyère. Enfin elle aperçut des chevaux attachés à un arbre : elle courut au galop de ce côté ; les trois estafiers étaient assis par terre à deux pas de là.
terrible, qu'il n'en avait pas dormi de trois semaines.
Ainsi périt madame de La Guette, comme elle avait vécu, c'est-à-dire intrépidement, Tépée au poing et la face tournée vers l'ennemi. Si son grand cœur ne suffit pas à la préserver de la mort dans cette mauvaise rencontre, elle eut du moins, en l'autre monde, la satisfaction de voir qu'elle avait sauvé son fils, car les bandits prirent la fuite et s'enfoncèrent dans la forêt, de peur d'être poursuivis par les gens de madame de La Guette, qui accouraient au bruit du combat. Le corps de notre amazone fut rapporté à Gand; on lui fit un service très-beau, où assistèrent le comte de Marsin, M. de Monterey, et bien d'autres grands seigneurs. On lui éleva un tombeau de marbre, aux frais des bourgeois de la ville, sur lequel on grava en abrégé les traits les plus sublimes de sa vie, et rénumération de ses vertus.
LE CHEVALIER PLÉNOCHES
La vie entière de ce personnage-ci semble faite exprès pour montrer Ténorme différence de son temps avec le nôtre. Sans cela je n'aurais point songé a raconter son histoire, et je crois nécessaire de la commencer en demandant grâce pour toutes les extravagances qu*on va lire.
En 1640 /dans une chétive maison, auprès de Corbeil, vivait un pauvre gentilhomme nommé le chevalier Plénoches. On s'intéressait à lui dans sû province, parce qu*il avait Thumeur douce et mé* lancolique. Il était grand et de bonne mine, et ne manquait point d'esprit quoiqu'il eût la parole un peu lente. Parce qu'il s'habillait proprement et qu'il avait soin de récurer sa rapière, on le croyait sage et ménager.
Les vieilles femmes l'aimaient à cause de sa cora plaisance à ne point les contredire ; mais, comme il ti'en était pas plus riche, il s'ennuya dans sa ville na-
60 LE CHEVALIER PLÉNOCHES.
taie, et se résolut à voyager. Il partit donc un matin, suivi de son unique valet, nommé Champignon.
En arrivant au bourg de Villeneuve, Plénoches s arrêta dans une hôtellerie où venait de descendre le duc de Longueville, qui s'en allaita son château de Coulommiers, où il menait sa fille. Madame de Longueville la première était morte alors. Comme Plénoches se tenait à l'écart par respect, le prince, ayant remarqué qu'il était bien à cheval, et qu'il saluait de fort bonne grâce, le fit prier à diner par un de ses pages.
On allait se mettre à table, quand des gens de la campagne vinrent se jeler aux genoux de M. de Longueville, en le suppliant de les délivrer d'un homme du pays qui faisait le brigandeau . Cet homme avait une maison fortifiée avec fossés et poternes, quoi qu'il ne fût point noble, et tous les jours, il commettait quelque violence nouvelle, tant sur les biens que sur les personnes. Le duc s'informa si les tyrannies de ce quidam méritaient qu'on le fit arrêter, et, comme on lui répondit que ce serait un grand service rendu au canton, il voulut y envoyer vingt-cinq de ses gentilshommes.
— Le moyen n'est pas bon, ce me semble, dit Plénoches; c'est exposer la vie de gens qui valent' mieux que ce bandit, car il ne se rendra pas sans ^ une bataille. Si vous voulez me laisser faire, je vous l'amènerai ici sans qu'il vous coûte une goutte de sang.
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 61
— Mais vous allez risquer d'être tué, dit mademoiselle de Longueville.
— Je n'aurai point ce bonheur-là, répondit Plcnoches en chargeant ses armes. Il suffit que je ne me soucie guère de mourir pour que la vie tienne à moi, comme le diable après sa proie.
— ; Voyons un peu comment vous allez vous y prendre, disait le prince avec curiosité.
— Je n'en sais trop rien ; mais je trouverai le moyen sur la route.
Plénoches s'informa où demeurait cet homme, et comment il s'appelait. On lui montra de loin la maison, et on lui apprit que le bandit se nommait Pardillan. '
— Fort bien, dit-il, dans une demi-heure je serai revenu.
Notre aventurier monta sur son cheval le plus tranquillement du monde, et gagna la plaine comme un vrai chevalier errant. Chemin faisant, il appela son écuyer Champignon auprès de lui, afin de bien
'^1 préparer ses batteries, et voilà comme ils exécutèrent
Il leur manœuvre :
En arrivant en face du châtelel, le chevalier s'arrêta tandis que Técuyer poussait jusqu'à la porte. Celui-ci fil sonner résolument la clochette. Un des écumcurs de grande route mit le nez au guichet pour demander ce que c/était :
— Annoncez, je vous prie, à M. Pardillan que le
chevalier de Plénoches, mon maître, veut lui sou-
U) LE CHEVALIER FLÉNOCUËS.
haiter le bonjour^ et lui donner en passant, un avk qui lui importe fort.
11 n y avait pas à vingt lieues à la ronde un air plus simple et plus niais que la mine du \alel Champignon, et cet air servait admirablement sa grosse finesse naturelle. On ne se défia de ses paroles en aucune façon; au bout de cinq minutes Pardillan lui-même vint au guichet.
— Monsieur, lui cria le chevalier, je suis aise de voir un brave comme vous. 11 parait que vous avei joué quelque tour à des paysans de Villeneuve; ces manants ont adressé des plaintes au duc de Longueville. Tenez-vous en garde, car j'ai ouï dire qu'on veut envoyer contre vous. Ne bougez de votre maison ; je vous en donne avis.
— Grand merci ! monsieur, répondit Pardillan ; à qui dois-je ce signalé service?
— Je suis le chevalier de Plénoches. Je vais cherchant fortune dans le mince équipage que vous voyez.
— Vous plairait-il faire avec nous le coup de pistolet contre ceux qui viendront pour nous attaquer? Vous aurez votre part de notre gâteau.
— Ce serait avec grand plaisir si, parmi les gens de M. de LonguevillCj il ne s'en trouvait que je ne voudrais pas tuer : mais si vous m'oArez de Tavoine pour mon cheval el une bouteille de vin^ je Iw accepterai.
— Sovez le bienvenu, je vais vous faire ouvrir.
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 65
Pardillan s'avança sur le seuil par politesse, pour singer les gens de qualité qui se donnent la droite et la porte. Plénoches lui mit tout à coup une main sur le collet, et de l'autre il lui posa le canon de son pistolet sur l'estomac.
— Vous êtes à moi, maître Pardillan, lui dit-il. Si vous bougez vous êtes mort, car je me soucie peu d'être tué après cela par vos domestiques.
Champignon tira aussitôt de sa pochette un grand bout de corde, et lia les bras du bandit. En moins d'une minute il le chargea sur son cheval; les gens de Pardillan accoururent afin de le dégager; mais le chevalier les assura si fermement qui lui allait faire sauter la cervelle, que personne n'osa plus souffler mot. M. Plénoches et son laquais retournèrent à Villeneuve plus vile qu'ils n'étaient venus. Le prince et ses gentilshommes furent bien surpris en voyant le brigandeau garrotté; ils battaient des mains et entouraient le chevalier en l'accablant de questions.
— Voilà le coupe-jarret que je vous avais promis, monsieur le duc, dit Plénoches avec son flegme habituel.
Pardillan écumait de rage.
— Vous avez fait le sot, lui disait le chevalier. Je vous avertis qu'il faut vous tenir enfermé si vous ne voulez être pris, et vous m'allez ouvrir la poterne dans l'instant même !
Le duc s'écriait que le tour était galamment mené
64 LE CHEVALIER PLÊNOGHES.
à sa fm. Mademoiselle de Longueville, qui était alors dans sa petite jeunesse, admira le courage et le sangfroid de Plénoches, et pria son père de l'avoir à son service.
— Mettons-nous à table premièrement, dit le prince, car nous vous avons attendu pour dîner, monsieur le chevalier.
Le repas fut animé de la plus belle gaieté du monde. Plénoches conta son expédition en peu de mots, sans rodomontade, et le récit n*en fut que plus divertissant. On lui donna beaucoup d'éloges, et on but en son honneur.
— D'où vient, monsieur Plénoches, disait le prince, que vous ne riez jamais?
— C'est monseigneur, que pour rire, il faut avoir du rose dans l'esprit, un chemin uni et frayé devant les pas de son cheval, et sur la tète un ciel clair.
— Oui-da ! votre avenir est donc bien sombre? Est-ce qu'un garçon décidé comme vous Têtes peut sentir des inquiétudes et du souci ?
— Monseigneur, j'ai déjà reçu quelques averses de bonne pluie sur les épaules, et j'en attends d'autres encore, ne sachant ni que faire ni où je vais; j'ai un peu de philosophie pour tout manteau de voyage, et bon cœur contre mauvaise fortune.
— Vous plairait-il vous attacher à moi? Je vous servirai de guide, et tâcherai de vous raccommoder avec le sort.
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 65
— J'accepte avec reconnaissance, si Votre Altesse veut bien se contenter d'un gentilhomme qui n'a rien que sa bonne volonté.
— Vous êtes à moi, et je vous donne à ma fille. C'est elle qui désire que je vous prenne. Vous avez Tair prudent autant que résolu ; c'est vous qui conduirez ma fille à la promenade.
— Je vois, dit Plénoches, que mon étoile n'est pas trop méchante, monseigneur, puisqu'elle m'a jeté sur votre passage, et que me voici, par un coup inespéré du hasard, au service d'une aimable princesse.
— Ceci vous rendra donc la belle humeur?
— Je ne promets point à mademoiselle de la divertir beaucoup. L'enjouement n'est guère dans ma nature.
— Ne vous en embarrassez pas, dit la petite princesse. C'est particulièrement votre sérieux qui m'amuse.
— Tout est pour le mieux alors.
— Le plus sûr moyen, reprit le duc, et le plus prompt pour remettre sur ses pieds un beau garçon, auquel il ne manque autre chose que du bien, c'est de le marier. Nous vous trouverons une femme qui vous fera riche.
— C'est cela, disait mademoiselle de Longueville en riant; il nous faut marier M. Plénoches.
Le repas achevé,* notre chevalier entra aussitôt dans ses (onctions nouvelles en homme qui s'y en-
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tend. Il offrit son genoux à la princesse pour la faire sauter à cheval, et veilla sur elle pendant le voyage. Lorsqu'elle monta en carrosse, il se tint près de la portière et lui conta des histoires. Il fit ainsi sa cour le long du chemin, comme s'il eût toujours vécu dans le beau monde. En arrivant à Coulommiers, on lui donna une chambrette fort jolie avec un lit moelleux. Avant que le sommeil lui fût venu, le chevalier admira comme le ciel mène à sa guise nos destins, et il remercia Dieu de cette heureuse journée, ainsi que le doit un honnête gentilhomme.
Mademoiselle de Longueville n'avait, en ce tempslà, que quinze ans ; elle n'en paraissait pas davantage, étant fort mignonne de tous ses membres, avec des cheveux blonds, des traits enfantins, et le plus petit pied du monde; mais ses prunelles noires et les jeux de son visage annonçaient un esprit au-dessus de cet âge innocent, et ils tenaient parole. Elle avait une intelligence prompte qui devinait la pensée avant qu'on Tcûl dite, et qui saisissait également toutes choses; aussi donnait-elle souvent son mot sur la politique, tout en badinant, et avec tant de sens que des tètes blanches en étaient émerveillées. Les sots prennent volontiers l'esprit pour de la malice;
LE CHEVALIER PLÉNOGHËS. H7
ils craignaient donc un peu la petite princesse ; c'était sans raison, car il n'y avait pas de meilleure âme sous le cieL Mademoiselle de Longueville avait de la gaieté sans malveillance. Elle trouvait souvent sujet de rire, là où les autres ne voyaient d'abord rien de divertissant, jusqu'à ce qu'elle eût mis le doigt sur la drôlerie qu'on n'aurait point aperçue sans elle. Le comique dans le caractère l'amusait plus que dans les circonstances, et voilà pourquoi elle aimait fort les originaux. Elle leur prêtait souvent plus de plaisant qu'ils n'en avaient, et les jugeait d'une manière qui tenait à sa propre originalité. Pour cette raison, elle fut accusée de s'engouer des gens à la légère ; mais, comme on la vit plus tard conserver ses amis, on sut que ce reproche n'était point fondé. Pour la faire assez connaître, il ne faut pas omettre un dernier trait; c'est qu'avec son goût pour le rire, elle savait admirer les belles choses et louer les grandes actions.
On a vu au précédent chapitre comment notre chevalier avait eu le bonheur de plaire tout d'abord à mademoiselle de Longueville. Ce penchant devint une bonne et gentille amitié. Au gré de la petite princesse, la conversation n'avait pas tous ses agréments lorsque Plénoches n'était pas là. Il est vrai que le chevalier avait des façons à lui de dire et de penser qui n'étaient celles de pei^sonne. Comme il arrive le plus ordinairement qu'on demeure pendant des années auprès des gens sans qu'ils vous
68 LE GUEYALIER PLÉNOCHES.
connaissent, tout le monde tenait notre gentilhomme pour une télé calme. Le lecteur saura bientôt qu'il était capable des folies de la pire espèce, qui sont celles dont on s'acquitte tranquillement après avoir bien délibéré. Le duc s*y trompait comme les autres. 11 se louait fort d'avoir placé un garçon sûr et prudent auprès de sa lîUe, qui jouait trop souvent avec ses chevaux à risquer de se rompre le cou. Plus d'une fois il arriva que la demoiselle entraîna son écuyer à sauter les fossés, et c'était pour elle une ample matière à rire, car elle avait trop de pénétration pour ne point deviner ce que cachait la première écorce de Plénoches. Une chose contribuait surtout à entretenir les gens dans la fausse opinion qu'ils avaient du chevalier, c'est qu'il était bon à consulter, et qu*il voyait plus sainement dans les affaires d autrui que dans les siennes. Il ne fiiUait qu'une passion, ou simplement une fantaisie, pour le mener à des extravagances qu'il n'eût conseillées à personne. Ce qui est étrange, c'est qu'on ne voulut jamais le reconnaître pour ce qu'il était, et que, dans ses plus beaux moments de folie, on se borna toujours à dire :
— Est-il possible qu'un garçon si sage fasse comme un insensé !
Tant les esprits vulgaires ont de peine à outre-passer les premières apparences I
Lorsque mademoiselle de Longueville s'en revenait d'une promenade avec ses robes gâtées pour
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avoir traversé des mares ou des buissons, elle apaisait son père par ce seul mot :
— M. Plénoches m'accompagnait.
— En ce cas, il n'y avait point de danger, répondait le duc.
Il est vrai que Iç chevalier veillait, en effet, sur le trésor confié à sa garde, et qu'il savait éviter les accidents. Quant à ceux qui voyaient de leurs yeux les tours de la jeune altesse, ils s'écriaient :
— Combien la princesse est imprudente, puisque M. Plénoches lui-même ne peut venir à bout de la retenir !
Un jour que mademoiselle de Longueville courait dans la campagne avec son gardien, ils arrivèrent au bord d'une rivière qui formait une belle cascade ayant bien une toise de hauteur. Le site était agréable, et ils mirent pied à terre. La princesse, apercevant une barque attachée au rivage, y sauta légèrement, et pria le chevalier de la promener sur l'eau, A peine eurent-ils quitté le bord que la demoiselle eut un étrange caprice.
— M. Plénoches, dit-elle, je suis prise d'un furieux désir que vous me permettrez de satisfaire, si vous avez vraiment de l'amitié pour moi; c'est de laisser le bateau suivre le cour de la rivière jusqu'à ce que nous tombions du haut de la cascade.
— Je ne puis permettre cela, répondit Plénoches. Je ne suis pas aussi habile pour naviguer que pour
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mener les chevaux ; il vous pourrait arriver de tomber avec moi dans la rivière.
— Eh bien ! nous en serons quittes pour nous mouiller une peu, car vous savez nager.
— Il ne suffit pas que je sache nager; nous sommes éloignés du château ; vous ne pourriez pas changer d'habits, et vous gagneriez du mal.
— Voici là-bas une maison de plaisance où nous irons demander Thospitalité pour sécher nos habits, si nous venons à nous mouiller. Ce sera une petite aventure qui nous divertira. Je brûle de Tenvie de savoir ce qui arrive lorsqu'on tombe dans une cascade.
— Ne s'agit-il que de le savoir ? je veux bien vous en donner le spectacle, en m'y laissant choir tout seul. Vous verrez cela du rivage.
— Ce n'est pas la môme chose que d'être dans le bateau. Je veux faire le saut périlleux moi-même. Ne me refusez pas ce plaisir.
Notre gentilhomme résista longtemps aux prières de Son Altesse ; mais elle prit ses manières les plus gracieuses, en l'appelant d'un air charmant son chevalier, son bon ami M. Plénoches, en sorte qu'il lui fallut bien céder. La barque fut abandonnée au cours de la rivière. Ce n'était pas une grosse malice que de prévoir ce qui devait arriver : ils tombèrent à Teau de compagnie. Plénoches porta la princesse en nageant jusqu'au rivage.
Elle était ravie de cet accident, et riait de la plai-
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 71
saute mine qu'ils avaient tous deux en sortant de la rivière. Ce qui la réjouissait davantage était d avoir entraîné son gardien à cette belle expédition.
— M. Plénoches, disait-elle, je suis le jeune Grec Achille, et vous êtes le centaure Chiron, son gouverneur. Je deviendrai un paladin accompli sous votre direction. Çà! maintenant, trouvez un moyen de nous sécher, vous qui avez la prudence d'un serpent.
Plénoches fit partir à toutes brides son valet Champignon, pour annoncer au petit château qu'on voyait au loin la visite de mademoiselle de Longueville. Il commanda qu'on préparât des lits, et qtf on allumât du feu pour sécher les bardes.
— Pourvu, disait la princesse, que nous ne trouvions pas dans ce manoir quelque géant peu courtois, ou quelque méchant enchanteur, comme dans les Amadis !
Afin de suivre le fil de celte histoire, nous devons dire au lecteur ce qu'était ce château, et quelles gens l'habitaient. On appelait ce séjour Montanglos. Le logis était assez beau, et les terres en donnaient un gros revenu. Il appartenait à une famille qui portait un nom connu dans la robe. Pendant deux siècles, les Quatre-Sous avaient été du parlement. Madame Quatre-Sous et sa fille demeuraient seules à la campagne pour Tinslant, M. Quatre-Sous, auditeur des comptes, et son fils Montanglos étant retenus à Paris par leurs emplois.
Lorsque mademoiselle de Longueville arriva au
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château, elle trouva sur la porte les deux dames qui la reçurent comme elles le devaient, c'est-à-dire, du mieux qui leuç fut possible. Toutes choses étaient préparées d avance, les lits chauffés, les cheminées garnies de bons fagots, et la cuisine en grande agitation. Mademoiselle Quatre-Sous eût mis avec empressement sa garde-robe entière au service de la princesse; mais elle avait la taille trop grande pour une si mignonne personne, et il fallut recourir au lit de la châtelaine. Plénoches fut assez heureux pour rencontrer un habit de chasse de M. Montanglos, qui lui allait parfaitement, et il n'eut pas besoin do se coucher. Malgré tous les feux du monde, les jupons ne purent sécher avant une grande heure. Mademoiselle de Longueville reçut les soins de ses deux hôtesses avec cette grâce qui lui gagnait les cœurs, et à travers laquelle on sentait toujours la princesse. Une collation avait été préparée à la hâte ; elle y fit honneur, et donna un libre cours à sa gaieté. Au moment du départ elle voulut embrasser mademoiselle Quatre- Sous, et lui mit une chaîne d'or au cou en la priant de la garder en souvenir de cette aventure. On se promit de se revoir, et il fut convenu que les deux dames viendraient passer quelques jours à Coulommiers.
Dans le trajet du retour, la princesse frappa de sa baguette sur l'épaule de Plénoches, en lui disant :
— Je gage que je devine à quoi rêve mon vénérable gouverneur avec cette mine grave et ce front peu-
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ché. On croirait à le voir qu'il médite sur quelque point de philosophie ; mais je sais bien qu'il a en têle une folie. Vous songez à mademoiselle Quatre-Sous, chevalier. Dites-moi ce que vous pensez de cette jeune fille.
— Elle est fort jolie, et je songeais à ses grands yeux bleus qui ont de la douceur, et à ses mains qui sont d'une blancheur parftdte.
— C'est cela. Elle vous a donné dans la vue. Je la crois digne de vous. Elle a du bien ; il faut que M. le duc vous marie avec elle.
— H n*èsl pas certain du tout que M. Quatre- Sous voulût d'un gendre aussi pauvre que moi, el quoique la jeune fille soit charmante, ce n'est point d une femme comme elle que j'avais fait la rêverie.
— Et comment donc la voudriez-vous?
— Je Taimerais mieux de votre humeur, avec votre esprit et tous vos agréments; mais je sens bien que, parmi les personnes de ma condition, je ne trouverais jamais la pareille de Votre Altesse.
— Monsieur mon gouverneur, je vous défends les propos galants avec moi. Mademoiselle Quatre-Sous vous convient. Elle aura de la gaieté quand elle vous, connaîtra comme moi, et pour deFesprit, cela ne lui manquera point si elle vous aime. Je veux que veu$ l'épousiez.
— Il ne m'appartient pas de faire le difficile. Je prendrais bien volontiers mademoiselle Quatre-Sons pour ma femme.
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volontés d'une petite Altesse, et comment mademoi* selle de Longueville avait devant elle une montagne de difficultés.
Midi n'était pas encore sonné quand madame Quatre-Sous et sa fille débarquèrent à Coulommiers du fond d'un vieux carrosse de campagne. La princesse leur fit un tendre accueil à rendre jalouses les dames de la cour. Elle les mena elle-même par la main au moment de leur révérence au duc son père, puis elle déclara du ton le plus agréable qu'elle ne les voulait plus quitter de la journée. Madame Quatre* Sous ne s'était jamais vue en pareille passe. Elle ne pouvait se tenir de montrer sa joie et ne savait plus ce qu'elle faisait. En d'autres circonstances on aurait pu rire de ses airs bourgeois; mais la princesse ne voulut point souffrir qu'on se moquât d'elle. Quant à sa fille, étant jeune et belle, on lui trouva plus de monde qu elle n'en avait; les hommes la virent de fort bon œil, et les dames n'en dirent pas trop de mal, à cause de sa noblesse de robe qui n'en faisait pas une rivale.
Tout occupée de ses beaux plans de mariage, la petite princesse avait inventé dans sa tète un moyen de prévenir mademoiselle Quatre-Sous en faveur de Plénoclies.
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— Mademoiselle, lui dit-elle à Toreille en riant, n'avez-vous pas regardé l'autre jour la figure de ce gentilhomme qui m'accompagnait?
— Je n'y ai pas fait grande attention, princesse.
— C'est que je trouve qu'il vous ressemble comme s'il était votre frère.
— Il n'est pas impossible.
— Ce n'est point pour vous faire un mauvais compliment au moins que je le dis, car ce gentilhomme est d'un fort agréable visage; mais je veux savoir si quelqu'un voit la chose comme moi. — Ne vous semble-t-il pas, madame la marquise, ajoula-t-elle en s'adressant à une dame qui se trouvait là, que mademoiselle a de la ressemblance avec M, le chevalier de Plénoches?
— Assurément, répondit la marquise; cela m'a frappée comme vous.
La princesse savait à l'avance que celte dame n'aurait garde de la contredire.
— Duresle, poursuivit-elle, mademoiselle en jugera tout à l'heure. Le chevalier va venir, et il ne manquera pas de lui faire ses civilités. Tenez : je Taperçois làbas qui cause avec le duc mon père. Ne trouvez-vous pas que ce sont des traits tout semblables?
— Absolument semblables, dit la marquise,
— Le chevalier n'a point les cheveux comme mademoiselle, puisqu'il est brun; ses yeux ne sont pas bleus, et sa bouche est d'une autre forme; mais, sauf ces légères différences, il a beaucoup de
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mademoiselle Qualre-Sous. Qu'en pensez-vous, madame?
— Je pense comme Votre Altesse.
— Leurs deux fronts, surtout, sont bien pareils; n*est- ce pas vrai, madame?
— Tout à fait pareils, dit la marquise par complaisance.
— M. le chevalier est, du reste, un fort joli cavalier, un de ceux qui plaisent généralement.
— Je n'en ai jamais ouï mal parler.
— Croiriez-vous, mademoiselle, qu'on ne lui connaît pas encore une maîtresse?
— C'est un original, dit la marquise.
— Le duc mon père l'aime avec passion. Le voici qui vient à nous.
Plénoches rendit ses devoirs à mademoiselleQuatre- Sous avec des tournures de discours qui lui étaient propres, quoiqu'il fallût bien dire environ les mêmes choses que tout le monde.
La ruse de la petite princesse n'était point maladroite; mademoiselle Quatre-Sous ne faisait que suivre des yeux le chevalier à la dérobée. Sans doute, elle ne lui eût pas accordé sans cela tant d'attention. C'eût été pour elle un grand déplaisir qu'une figure h son image n'eût pas d'agréments. Après nousmêmes, ce qui a le plus de raisons d'être beau, c*est ce qui nous ressemble.
Le contre-coup do cette manœuvre porta tout droit dans le cœur de Plénoches. Il finit par s'apercevoir
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que la demoiselle le regardait beaucoup, et il en tira simplement celle conclusion, qu'elle n'avait point de peine à le voir; c'est un puissant motif d'aimer une femme que de croire qu'on lui plaît. Le soupçon qu'il n'était pas indifférent donna plus d'assurance à Plénoches, et plus d'envie de paraître aimable. Il avait assez bonne grâce naturellement et de la douceur dans l'abord; mademoiselle Qualrc-Sous le distingua. La princesse, qui avait impatience de savoir ce qu'elle pensait, lui fît avouer que c'était le cavalier qui fût le plus à son goût parmi les habitants de Coulommiers. Quant à Plénoches, il trouva la jeune fille charmante, et il fit bien, car elle Tétait. Je donne donc le moyen imaginé par mademoiselle de Longueville comme efficace toutes les fois qu'on voudra rendre amoureuses l'une de l'autre deux personnes qui se rencontrent pourla première fois.
La princesse ne pensait qu'à fournir au chevalier des occasions de causer avec sa belle. Il n'y avait pas à dire non à une Altesse, quand elle voulait une promenade ou courir en nacelle sur les pièces d'eau.
— Monsieur Plénoches, disait-elle, faites donc voir à mademoiselle Qualre-Sous telle chose qui me vient d'Angleterre, tel tableau qui est d'un grand peintre, ou tel endroit du jardin où l'on a une vue admirable.
Il semblait ainsi que ce fût pour obéir à la princesse que Plénoches ne bougeait d'auprès de la jeune fille.
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Notre chevalier n'étail pourtant pas le seuladmim* teur des mérites de mademoiselle Quatre-Sous. 11 y en avait là de fort raftinés, avec les poings sur les hanches, des manteaux en étalage, et tant de plumes au chapeau, qu*on ne leur voyait plus les yeux. Les uns parlaient phébus comme des dieux, et les autres savaient admirablement grasseyer à demi- voix ; mais ils semblaient tous trop présumer d'eux-mùmes, comme si nulle vertu n eût été de taille à leur résister. Ces airs-là ne plaisent pas à bien des femmes. Made< moiselle Quatre-Sous, en particulier, s*estimait, i bon droit, valoir autant qu'une duchesse du côté d( la beauté : c'est pourquoi elle fut choquée de ces allures de conquérants. Plénoches, étant plus modeste, lui fut plus agréable. Elle reçut les gens à b mode, qui la régalèrent de leurs phrases de comédies, avec une civilité froide qui les éloigna bientôt, tandis que notre chevalier gagna tout doucement quelque pieds dans ses affections.
Le lecteur ne sera pas fclché sans doute d apprend» que mademoiselle Quatre-Sous était de ces beauté qui font des impressions profondes. Son regard, ; l'ordinaire distrait et rêveur, était d'une rêverie pur qui ressemblait à celle d'un ange. Ses traits avaien de la fierté, mais on la devinait cependant prompte ; s'émouvoir. Sa taille de roseau, quoiqu'elle neû point de maigreur, et les airs de sa tôle qu'elle pen chail souvent de cùté, lui donnaient une apparenc d'héroïne de roman. Hors ses épaules, qui étaient ui
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^u étroites, il n'y avait rien à redire à toute sa per* sonne, et ce défaut même était comme nécessaire pour biea aller avec le reste. Pour son esprit, plutôt que d'avoir du brillant, c'était une intelligence parfaile, capable de comprendre celui des autres, de l'aimer, et d'exprimer le plaisir qu'elle prenait à une conversation au-dessus du commun.
En ce temps-là, les rapports entre les personnes étaient plus faciles et plus libres qu'aujourd'hui; on ne s'informait pas si tel cavalier parlait plus souvent à telle dame qu'aux autres, ou bien, si on le remarquait, ce n'était pas pour en dire du mal. A la cour surtout, chacun songeait à ses affaires et n'avait pas le loisir d'examiner ses voisins. Madame Qualre-Sous, qui était chargée d'embonpoint, ne pouvait pas courir à la suite de sa fille et de la princesse, qui avaient les pieds trop lestes pour elle. Mademoiselle de Longueville, en témoignant tant d'amitié à la simple fille d'un auditeur des comptes, faisait un acte de grande condescendance; madame Quatre-Sous en avait la cervelle tout à l'envers, et se voyait déjà, dans l'avenir, aux soupers du roi parmi les dames debout.
On sait que Plénoches accompagnait par devoir la princesse, et comme madem^oiselle Quatre-Sous ne la quittait guère, on rencontrait partout ce trio devisant et folâtrant selon qu'il est permis au bel âge de la jeunesse. Il y avait cependant les dames d'honneur qui ne perdaient pas la trace ainsi que des li-
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miors; mais elles suivaient de trop loin pour gèncr en rien les conversations. Quand Plénoches n'était point présent, mademoiselle deLongueville disait de lui tout le bien imaginable à sa nouvelle amie. Elle lui apprenait à voir ce qu'elle trouvait de plaisant et d'aimablo dans Tesprit et le caractère du chevalier, on sorte que la jeune personne en eut bientôt Timagination toute pleine. Un matin que ces trois inséparables se promenaient sous de grands arbres, la princesse, ayant chuchoté à l'oreille de mademoi« selle Quafre-Sous, s'adressa tout h coup à Plénoches :
— Monsieur le chevalier, quel ûge avez-vous?
— Vingt-six ans, princesse.
— Kt vous n'avez encore d'amour pour aucune belle de céans I Vous ne portez les couleurs do personne! 11 est temps que cela finisse. Nous allons nous établir en manière de tribunal, mademoiselle et moi, afin de décider pour quelle dame vous aurez ù soupirer désormais.
— Je supplie Votre Altesse de ne pas se donner celte peine, car mon choix est fait; et si je n'en dis rien encore, c'est par discrétion et par crainte.
— Vous avez choisi sans me consulter 1 ce n'est pas bien; mais je soupçonne' de quel côté vos yeux se sont tournés ; je gage que c'est sur l'un des juges (lu tribimul?
— Votre Altesse connaît mes plus secrètes pensées.
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— Nous nous en doutions bien toutes deux. Il est loureux de vous, mademoiselle, et j*ai dessein de 18 faire marier ensemble par le duc mon père, vous n'avez pas de répugnance pour M. Pléîhes.
— Princesse, dit la demoiselle en rougissant, aidez au moins que M. le chevalier se soit expliqué ièrement.
— Il est vrai que je vous aime, mademoiselle, »rit Plénoches. Je ne croyais pas, avant de vous r, que je pusse avoir un sentiment plus fort que h dévouement et mon amitié pour Son Altesse, et là venait que je n'avais encore soupiré pour au- 16 femme; mais il en est autrement aujourd'hui. me déclare l'admirateur de vos charmes avec une ible ardeur, à présent que j'ai Tagrément de la ncesse. Je me mets à vos pieds, et j'attends un t de votre bouche pour être le plus heureux des nmes ou le plus à plaindre.
1 mit un genou en terre devant mademoiselle atre-Sous. Plénoches avait parfois un regard qui létrait fort profondément; ce regard lui fit devi* ' que la réponse serait favorable. La demoiselle était assez trotiblée.
— Chevalier, dit la princesse en riant, ce que is demandez là est un mot qui coûte beaucoup : lèvres d'une femme.
— Eh bien I priez mademoiselle de vous le dire t bas^ et Votre Altesse me le répétera.
8i LE CHEVALIER PLÊNOCIIES.
Les deux jeunes iilles se parlèrent encore à IV reille. Mademoiselle Quatre-Sous tendit sa main à Plénoches, et pendant que le cheralier la baisait avec transport , la princesse lui dit :
— Voici ses propres paroles : « Je suis aise qu'il m*aime, et, de mon côté, je pensais-à lui. »
Ils furent interrompus par larrivée d'un personnage qui parut subitement; c'était M. Tavocal Palru, qui demeuixiil a sa terre de Pommeuse, et avait ses entrées à Coulommioi^ comme voisin et comme bel esprit.
— Nesuis-je pas de trop? dit-il en s'arrèlantau détour d'une allée.
— Venez, monsieur, reprit la princesse. Vous êtes témoin que mademoiselle accepte le chevalier pour son galant. Ce sera un mariage bientôt conclu.
M. Palru secoua la tète :
— Le père Quatro-Sous n'est pas un homme qu'on mùne comme on veuf.
— M. le duc et moi nous saurons bien l'attendrir.
— Ce ne sont pas des caresses qu'il faudra, mais de bons écus sonnants.
— On lui en donnera.
— En ce cas tout ira comme sur des roulettes. M. de Longueville arrivait avec sa suite. Après
avoir embrassé sa fille, il s'approcha de mademoiselle Quatre-Sous, et comme Palru s'était retiré en arriére par discrétion, le duc dit en souriant :
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-^ M. Patru serait-il votre serviteur, mademoiselle?
— Non, monsieur le duc, répondit-elle, je n'ai pas eu de serviteur jusqu'à ce jour.
— En ce cas, je vous en veux choisir un moi-même.
— C'est une chose faite, dit la petite princesse. En disant qu'elle n'en avait point jusqu'à ce jour, mademoiselle Quatre-Sous entendait qu'elle venait d'en prendre un tout à l'heure, et de ma main.
— Vous allez vite en besogne, petite fille, reprit le duc en riant. Vous accepterez donc pour mari notre ami Plénoches, mademoiselle?
— Si mes parents y consentent, ce sera bien volontiers.
— Nous ferons en sorte qu'ils trouvent le parti à leur goût; et d'abord j'en parlerai ce matin à madame votre mère.
Ce fut un coup de foudre pour madame Quatre- Sous, quand un page lui vint annoncer qu'elle recevrait, dans une heure, la visite de M. le duc à son appartement. Elle tira de ses caisses la plus belle robe.qu'elle eût. La bonne dame avait été Irès-jolie, il y avait longtemps. Elle consulta sa fille pour savoir ce que le prince pouvait vouloir lui dire; on pense bien que la demoiselleiafeignit de n'en rien soupçonner. M. de Longueville se présenta bientôt, tenant par la main la princesse. On se fit bien des salutations et on prit des sièges.
— Madame, dit le duc, je viens vous adresser une requête au nom de ma fille. Mademoiselle Quatrc-
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Sous est une aimable personne que nous voudrions avoir souvent auprès de nous.
— Que d'honneur vous me faites, monsieur le duel s écria la bonne dame en multipliant les révérences.
— A6n donc de fixer mademoiselle auprès de ma fille, je vous demande sa main pour un de mes gentilshommes, dont je veux faire la fortune, et qui d'ailleurs a de Tamour pour elle.
— Je ne suis pas pour vous rien refuser, monseigneur. Mon consentement vous est donné; mais je ne cache pas à Votre Altesse que celui de mon mari est nécessaire.
— Cela n'est pas douteux. Nous tâcherons de Tobtenir. Le vôtre est tout ce qui nous occupe pour aujourd'hui. Nous vous prierons ensuite de nous aider à gagner M. l'auditeur.
— De tout mon cœur, monsieur le duc, de tout mon cœur. Je dirai à mon mari : Quatre-Sous, Son Altesse est venue en personne me voir. Entendez-vous^ Quatre-Sous? en personnel Son Altesse m'a hébergée, nourrie, choyée^ toute une semaine, avec notre fille, à Coulommiers^ sans qu'il m'en coûtât rien. Elle m'a comblée de politesse. Ce n'est pas un petit honneur pour nous que de nous frotter à du monde de cette qualité. Quati^e-Sous comprendra cela, monsieur le duc. Il sera flatté de voir Votre Altesse et de lui parler; quoiqu'il ait une tôte de bois, monsieur le duc, une vraie tête de bois» Il faut la croix et la bannière
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pour lui iapracher un : comme vous voudrez. Je ferai tout mon possible, monsieur le duc,
— Je vous remercie pour moi et pour ma fille,
— Cette chère belle enfant I pardon, Altesse! Elle aime donc bien ma fillette?
— Madame, s'écria la princesse, je ne puis me passer de sa compagnie.
— Cela charmera mon mari.. N'est-ce point trop de curiosité que de vous demander qui est le gentilhomme?
— On le nomme Je chevalier de Plénoches.
— Je !'ai vu, je l'ai vu : un beau garçon, et bien civil, qui m'a dit : « J'ai plus d'envie de vous être agréable que vous ne sauriez le croire, madame Quatre-Sous. » Je comprends à présent comment il entendait la chose. C'est galant à lui d'avoir fait politesse à la mère devant que d'en conter à la fille. Il est fort bien vêtu, ma foi ! Et vous dites qu'il n'a pas grand argent?
— Il ne possède que mon amitié; mais elle vaut quelque chose. Je lui donnerai ce que M. Quatre- Sous voudra.
— L'amitié de Votre Altesse vaut de l'or. Je ne me sens pas d'aise, monsieur le duc. Il faudrait que Quatre-Sous perdît la raison pour ne point vouloir se rendre.
— Vous me faites un sensible plaisir, dit la princesse. Souffrez que je vous baise la joue, madame
8H LE CHEVALIER PLÉNOCHES.
Quatre-Sous. Je vais envoyer M. de Plénoches pour qu'il vous adresse lui-même sa demande, ainsi que son devoir lordonne.
— Voilà qui est dit. Je le recevrai comme il le mérite.
A partir de ce moment, Plénoches, ayant l'approbation de la mère, fit ouvertement sa cour à la demoiselle. On le plaça près d'elle à table. Le duc ne passait plus auprès de madame Quatre-Sous sans lui faire un bout de conversation, ni la petite Altesse sans lui tenir mille propos gracieux comme elle les savait si bien tourner.
— Je tremble que M. Quatre-Sous ne refuse son consentement, disait un soir la princesse.
— Ne craignez rien, répondit la bonne dame; je réponds de lui.
— C'est que cela me donnemit le plus cruel cha* grin de ma vie.
— Je m'y ferais hacher plutôt que de céder à mon mari.
— On n'est sûr des choses que quand elles sont finies, dit Plénoches. Je gage que j'aurai mille tra* verses.
— J'ai écrit à Quatre-Sous, et dans trois joui^s nous aurons sa réponse.
— Si vous donniez à M. le chevalier une promesse de mariage signée de vous et de votre fille? reprit la princesse. Vous pourriez après cela faire entendre à M. Taudileur que vous êtes engagée... Monsieur
LE CUEYALTER PLÉNOCHES. S9
le duc, ajouta-f-elle en appelant son père, la promesse sérail déposée entre vos mains. Vous ne la rendrez que s'il n*y a vraiment pas moyen de toucher M. Qualre-Sous.
— Je m'intéresse trop à Plénoches pour accepter un dépôt de cette sorte, répondit M. deLongueville. Il m'arriverait peut-être de le lui donner par faiblesse. Mais voici le père gardien des capucins qui vient me parler d'affaires; nous pouvons mettre une promesse de mariage entre ses mains.
La promesse fut écrite et signée de madame Quatrc- Sous et de sa fille. Le père gardien, témoin de cet engagement, serra capucinalement le papier dans sa robe.
On en était là quand un courrier, tout plein de poussière, entra dans les cours du château. On appela madame Quatre-Sous pour lui donner une lettre que cet homme apportait de Paris. C'était un écrit de M. l'auditeur Quatre-Sous. On en verra le contenu dans le suivant chapitre.
Tandis que le cœur de notre héroïne prenait de tendres sentiments pour l'honnête Plénoches, M. Qu^tre- Sous le père, ne sachant rien de ce qui se passait à Coulonimiers, songeait à marier sa fille. C'était un homme bien avisé que M. l'auditeur, qui cherchait à
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voir les choses de loin. An milieu des travaux du semestre, il lui vint ù l'esprit qu'il pouvait former une alliance de sorte que sa fille Tût heureuse et qu'il y irouvAt tout ensemble des avantages pour lui et pour Montanglos. Depuis longtemps il avait dessein d'acheter une charge de conseiller, et de céder à son fils sa place (rauditenr-référendaire. 11 ne lui manquerait donc plus, nprùs cela, que de choisir son gendre dans la cour des comptes, afin d*y établir solidement son crédit.
Après avoir ruminé ce projet dans sa cervelle, M. Quatre-Sous jeta les yeux sur un conseiller de la cour, nommé M. Ycrtamont, qui était jeune encore et qui avait de nombreux amis, des protecteurs et du bien. Ce Ycrtamont était un grand ladre, avec une lace jaunie par le travail, qui n'avait eu de sa vie le mot pour rire, et qu'on appelait par dérision Plume d'oie. Les raisons qui l'eussent rendu peu agréable à notre héroïne furent celles justement par oi'i il plut au père. On lui fit en dessous main des ouvertures. Quand il ouït parler de 100,000 livres que M. Quatre* Sous donnait h sa fille, il dressa les oreilles et courut demander la jeune ptîrsonne en mariage. Ils s'accordèrent netlement dès la première entrevue, se donnèrent les mains et leur foi de gentilshommes (gratte-papier qu'ils seraient bientôt gendre et beau* père.
Ce b(»l arrangement conclu en paroles, M. Quatrc- Sous reçut la lettre de son épouse qui l'informait des
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choses faites à Coulommiers et de la démarche de M. de Longueville. Notre auditeur faillit tomber à la renverse, tant il fut surpris et en colère. S*il n'eût été au plus avant de ses occupations, il eût pris le chemin de la Brie sur l'heure; mais, ne pouvant quitter Paris ce jour-là, il écrivit à sa femme la réponse dont voici la teneur :
« Vous êtes une grande folle, madame Quatre- Sous. N'avez-vous point de honte de ne savoir pas, à votre âge, garder votre lîlle? Vous nous en donneriez de belles, si je vous laissais la bride sur le cou !... Je ne sais ce que c'est que votre M. Plénoches et n'en veux rien apprendre davantage. Tirez, s'il vous plaît, votre révérence à M. le duc de Longueville, et faites en sorte de déguerpir au reçu de la présente. Allez €oucher le soir même à Montanglos, si vous ne voulez que j'aille en personne mettre fin à vos sottises. Quand vous aurez pris congé avec politesse de M. le duc et de la princesse, je vous avertirai de mes desseins sur notre fille et des engagements que j'ai pris d'un autre côté.
« Je vous fais mes baise-mains, et suis, en attendant Tassurance que vous m'avez obéi,
« Votre affectionné mari,