‹ Extravagants et originaux du XVIIe siècleChapitre 3 sur 5 · QUATRE-SOUS · texte numérisé non relu

QUATRE-SOUS

< Auditeur à la Cour des comptes. »

M. l'auditeur eût mieux réussi dans ses volontés, s'il eût pris un ton plus doux. La bonne dame eût

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éprouve de la honte à montrer ce poulet à Plénoches et à la princesse. Ce n*élait pas une femme comme elle qu'on pouvait appeler folle, lorsque des personnes (le haute qualité lui témoignaient de Testime. Elle déchira la lettre sans la faire voir à mademoiselle de Longucville, et déclara que son mari avait perdu le sens. Cependant après cet acte de hardiesse, madame Quatre-Sous conta le soir à sa fille ce que lui avait écrit son mari, et toutes deux délibérèrent pour savoir s'il fallait ou non obéir. La jeune demoiselle se prit à pleurer on déclarant qu'elle mourrait si on la voulait marier à un autre que M. Plénoches. Elle so plaignit amèrement de ce que M. son père s'engageait avec des gens qu elle ne connaissait pas et sans consulter ses inclinations. Finalement, comme elle avait du sang des Quatre-Sous dans les veines, elle releva fièrement la tète en disant qu'on apprendrait si elle était une marionnette qu'on pût faire aller avec un fil, et que M. l'auditeur n'était pas au bout, s'il la voulait tyranniser. Madame Quatre-Sous, la voyant hors d'elle-même, la caressa en lui promettant qu'elle ne serait pas forcée dans ses inclinations. 11 fut résolu qu'on resteniit à Coulommiers sans s'inquiéter des lettres et des colères pate^ nelles.

Le premier soin do notre héroïne fut d'avertir mademoiselle do Longucvillo ot Plénoches de ce qu'avait écrit M. Quatre-Sous. Un outre conseil secret fut tenu par là, où la raison n'eut pas grande part. Plénoches

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ne voulait point chercher quatre cheuiins; il proposa un enlèvement et de s'aller marier au prochain village. La demoiselle y eût consenti, si la princesse, qui était la plus sage des trois, n'eût assuré que cette ressource était bonne à garder pour la dernière. Rien n'était encore perdu tant que M. de Longueville n'aurait pas parlé lui-même au père. Nos amants curent du moins la consolation de trouver, dans leur désespoir, un beau prétexte pour se faire des serments de s'aimer toujours et poih* s'embrasser tendrement. Ils échangèrent leurs rubans et leurs mouchoirs en gage de leur amour, et, ne voyant pas que ce fût de sitôt l'heure d'une séparation, ils se sentirent tout consolés.

M. de Longueville fut mis au courant par sa tille de ce qui était arrivé. Il adressa un sourire à mademoiselle Quatre-Sous et à Plénoches, et les appela 86$ enfants^ en leur commandant d'avoir bon courage et confiance dans son désir de les obliger. Le soir, au moment où Plénoches prenait congé du prince, il en reçut cette aimable parole :

— Vos affaires n'étaient pas en bon charroi ce matin, chevalier; mais, à celte heure, elles vont mieux. Je travaille pour vous être utile, et vous en aurez bientôt la surprise.

Cependant madame Quatre-Sous avait fait réponse à son mari, par l'exprès qui avait apporté la lettre, qu'elle savait garder sa fille et que M. l'auditeur eût à dormir tranquille. Le père, médiocrement satisfait

Gi LE CHEVALIER PLÉNOCHES.

de ce message, murmurait incessamment dans sa large mâchoire, et cherchait ce qu'il devait résoudre, M. Tavocat Patru, dans un voyage qu'il fit à* Paris, le rencontra au palais, et lui frappant sur Tépaide, il lui dit à brûle-pourpoint :

— Père Qualre-Sous, tandis que vous fouillez des papiers ici, on vous cajole votre fille sous les om« bragesdelaBrie.

— Pardieu ! mon cher monsieur Patru, vous me tombez à propos. Dites-moi, je vous prie, ce qu'on fait de ma fille à Coulommiers.

L avocat raconta ce qu'il avait vu, et comment il croyait les choses fort avancées.

— Corbleu! s'écria M. Quatre-Sous, il n'y a pas une minute à perdre. Il faut partir aujourd'hui môme. Alil je vous mettrai ce monde-là dans la droite route, je vous en réponds. Je me moque de tous les ducs, princes et chevaliers, moi. Je suis noble par ma charge.

M. l'auditeur courut chez son président et obtint imc permission de s'absenter pour huit jours. Il en était ù ses préparatifs de départ et fermait ses portemanteaux , en faisant à son fils Montanglos une leçon de ce qu'il faudrait dire à M. de Longueville, lorsqu'un page du prince vint Tinterrompre :

— Monsieur, dit le gentilhomme, je vous suis envoyé par M. le duc de Longueville. Son Altesse a le désir de vous voir.

LE CHEVALIEH PLÉNOCHES. 96

— Son Altesse me verra bientôt, monsieur, car je pars aujourd'hui avec l'ordinaire de la Brie.

— Vous seriez trop longtemps en route, M. Qualre- Sous. J'ai en bas un des carrosses de Son Altesse qui nous mènera grand train ; mes gens vont descendre vos bagages. Êtes-vous accompagné ?

— J'ai avec moi mon fils Montanglos, que voici.

— Je suis charmé de connaître M. de Montanglos. Nous ferons amitié dans le chemin, messieurs. Son Altesse a conçu de l'estime pour vous, et brûle d'impatience de vous le dire.

— Ne vous pressez pas trop de nous adorer, monsieur, de peur que. Son Altesse venant à perdre sa tendresse pour nous, vous ne soyez obligé de ne plus nous aimer du tout.

— Ah ! ce n'est pas bien, monsieur Quatre-Sous, de répondre à mes civilités par de la brusquerie. Si l'on vous aime, on pourrait néanmoins vivre sans cela, cher monsieur Quatre-Sous, et c'est pour vous faire honneur; mais ne nous fâchons pas. Vous êtes pressés, messieurs, et moi de même. Vos lits sont commandés à Coulotnmiers pour ce soir ; il faut arriver avant minuit.

— Nous sommes à vos ordres, monsieur.

Des laquais vinrent enlever les bagages, et on pai*tit au grand trot dans un magnifique carrosse à six chevaux. A travers leur mauvaise humeur, M. Quatre-Sous et son fil$ Montanglos ne laissèrent pas de remarquer avec plaisir qu'on leur ôtait par-

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tout le chapeau sur la route, et qu'on leur témoignait un profond respect dans les auberges, à cause des armoiries du prince qui étaient sur le carrosse. Le page de Son Altesse régala ses^ hôtes en grand seigneur, et leur niontra tant de déférence avec des manières de vrai gentilhomme, que leur aigreur était bien diminuée avant qu'ils eussent fait six lieues. Ils n'arrivèrent à Coulommiers qu'à une heure après minuit, en sorte que tout le monde était couché. Oh conduisit M. Quatre-Sous et son fils Montanglos à l'appartement qu'on avait préparé pour eux. Un ta* let de chambre du château les servit, et le gentilhomme les quitta fort amicalement en leur souhaitant un bon sommeil. Les lits étaient doux, les meubles riches, les rideaux en belle soie d'Avi* gnon . Nos deux robins, de furieux qu'ils étaient d'abord, devinrent plus traitables, et s'endormirent tout enchantés du grand luxe de cour où ils se voyaient plongés.

Le lendemain au réveil, M. l'auditeur, à force dé rechercher en lui-même, finit par retrouver un peu de sa colère de la veille. 11 remonta son fils Montanglos qui était fort apaisé. C'était une maladresse que d'avoir accepté le carrosse et le logement. Il n'y avait plus moyen, après cela, de ne point écouter M. de Longueville.

— Malgré tout, disait M. Quatre-Sous, cela noua oblige seulement à de la politesse, nullement à céder sur nos résolutions. '

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Pour se bien mettre en train de gronder et d'élrc méchant, notre homme s'en alla, dès le grand matin, au logis de sa femme, et lui lava, comme on dit, son bonnet. Ils étaient entre quatre yeux, et se régalèrent de se bien quereller comme de bons époux. Madame Quatre-Sous haussait les épaules à tout ce que débitait M. Taudileur; elle l'appela pauvre sot, quand il lui voulut apprendre ce qu'elle aurait dû faire. Pendant cela Montanglos gourmandait sa sœur, qui ne leva pas seulement les yeux de son aiguille et finit par déclarer qu'il l'ennuyait et qu'elle aurait assez d'écouter M. son père, sans que d'autres lui vinssent rompre les oreilles. On gagna ainsi tout doucement dix heures du matin. Le page de service annonça que les deux nouveaux venus pouvaient faire leur entrée.

Mademoiselle de Longueville avait voulu que nos deux voyageurs fussent reçus avec une solennité à les étourdir. Elle s'était vêtue d'une robe à queue ; ses femmes l'entouraient. M. de Longueville avait derrière lui quarante de ses gentilshommes. On faisait belle contenance, comme s'il se fut agi de recevoir un ambassadeur. Il y avait de la broderie et des pierres sur tous les habils; la princesse avait prié les jeunes gens de tenir leur sérieux et de parler avec politesse à ses hôtes. Cette comédie étant bien préparée, on introduisit M. Quatre-Sous et. son fils Montanglos par les grandes portes. Le lecteur se fera volontiers une idée de Tembûrras où furent nos deux

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robins a\i milieu des épines de l*étiquette. M. lauditeur débuta par saluer jusqu'à terre un officier de bouche qui traversait les antichambres. Il perdit la tramontane en mcllant le pied dans le salon, et promena son pourpoint noir et son gros ventre vers les différents groupes, sans pouvoir trouver M. de Longuevillc. Le mailre des cérémonies le saisit heureu* sèment par le coude au moment où il faisait ses compliments a un étranger. Le digne homme étail tout essoufflé de sa gaucherie, et secouait sa large perruque grise comme une crinière. Quant au fils Montanglos, il trottait derrière son père, les coudes au corps, et semblait un petit scribe de notaire venant dresser un contrat. Cependant le duc et sa fillo parlèrent si obligeamment à M. Quatre-Sous qu'un auditeur moins infatué que lui en aurait eu le cœur gagné du coup. M. de Longuevillc le mit à Taise en rinterrogeant sur les choses de son emploi; puis Son- Altesse mena notre homme prés d'une fenêtre en lui disant :

— Nous avons à causer d'affaires ensemble, mon* sieur l'auditeur*

— Je sais, monseigneur, ce que vous allei tûe dire^ répondit le père Ouatre^Sous en reprenant toute sa morgue. H m'en coûtera beaucoup de con^ trarier Votre Altesse; mais la main de maGlle est promise i

— Elle l'est donc pat* deux côlés à la fdis, monsieur, car le chevalier de Plénocliesareçu promesse

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de mariage signée de votre femme et de la jeune de* wioiselle.

— Par la cordieux ! ma femme est une carogne et nia fille une folle.

— Avant de se fâcher, dit la princesse, il faut

apprendre à M. l'auditeur combien nous aimons sa

fille; que je la veux pour ma compagne; que nous

la mènerons à Saint-Germain; que toute la cour est

'^vie de la connaître, et que son esprit et ses charmes

ioi font un devoir de rester parmi nous. M. Quatre-

Sous s'adoucira en pensant qu'il aura en nous des

'nnîs aussi francs et d'aussi bonne compagnie que

'M. les conseillers. Il serait injuste et de mauvais

:oiit, monsieur, de nous traiter mal, et d'être fier

siTce que nous sommes de qualité. Les princes ne

cmt pas plus méchants ni plus à dédaigner que les

^ntilshommes de robe.

— Je n'ai garde, princesse, de vouloir être fier >^cc vous, qui valez plus que moi.

— Eh bien! parlons-nous sans aigreur. M. le duc '^ut mettre votre fille en meilleur lieu que vous ne Pourriez le faire. Nous n'avons à vous proposer que ^es marchés où vous ne sauriez perdre, et d'ailleurs la ^hère demoiselle a donné son cœur à notre protégé, de sorte que vous allez la rendre malheureuse si vous ïie nous cédez.

— Vous me jetez dans une terrible incertitude, princesse.

— Bon cela ! Monsieur Quatre-Sous, j'aime ce lan-

m LE CHEVALIER PLÊNOGHES,

gage; il est d'un père tendre et d'un homme aimable. Notre procès est gagné, car vous ne voudrez pas foire de la peine à tant de monde.

— Pour aller droit au but et rendre raccommodement plus facile, dit le duc, sachez, monsieur, que je donnerai au chevalier de Plénoches ce qui sera nécessaire.

— Monsieur le duc, je suis riche pour un homme de robe, plus riche que bien des habits ù galons d'or.

— Tant mieux! monsieur Quatre-Sous; maisjerii suis pas pauvre non plus.

— Ce n'est pas douteux, Altesse; je veux dii*4 qu'il me suffirait que mon gendre eût autant que nrit fille.

— Il aura autant qu'elle, monsieur. Qu'avez-voufi dessein d'accorder en mariage à mademoiselle Quatre-Sous?

— Deux cent mille livres.

— Eh bien! je donne deux cent mille livres ai^ chevalier.

jM. Quatre-Sous, qui n'en voulait donner que cenB mille, croyait se tirer d'affaire par celte bravade; dans sa vanité de robin, il ne savait pas ce quc^ c'était qu'un grand seigneur, et il se trouva pris auJ piège.

— Quoi! vraiment! monsieur le duc, dit-il enbal-' butiant; Votre Altesse irait se saigner d'une auss • grosse somme pour un petit gentilhomme qui ne Im est pas parent!

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— Ce sont paroles échangées, monsieur. Il ne tiendra qu*à vous de donner cent mille livres de plus pour enrichir votre fille du double.

— Diable! c'est assez comme cela pour ma bourse.

— La chose est convenue, je signerai au contrat.

— Un moment, monseigneur! laissez-moi le temps de réfléchir. Rien n est arrèlé tant qu'il n'y a pas décrit.

— Ma parole vaut un papier, monsieur. Nous donnons chacun deux cent mille livres. J'aime Plénoches; son beau-père sera toujours le bienvenu chez naoi. Ce m'est un grand plaisir de vous avoir trouvé si bon et si raisonnable. Comment avez-vous été logé 'Ci7 Etes- vous satisfait? Resterez-vous parmi nous à vous délasser des travaux du semestre?

M. Quatre-Sous, circonvenu par tous les côtés, essaya vainement de ramener sur le tapis l'affaire dix mariage. Son Allesse ne lui en parla plus que ^omme d'une chose bien et dûment conclue.

— Que la peste étrangle les grands seigneurs, les g^ns de cour, les princes et leurs valets! dit-il tout ^ïi fureur quand il se trouva seul.

M, l'auditeur soulagea son humeur en grondant ^51 femme, et en envoyant à tous les diables le fils ^ontanglos quand il lui voulut donner son avis. Pléloches vint le saluer :

— Vous voilà donc, s'écria le bonhomme, beau séducteur de filles, qui savez arracher des promesses de mariage !

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— Ah! monsieur Quatre-Sous, répondit Plénoches, parlez plus doucement. Il me serait pénible d'avoir un beau -père sans oreilles, et je me verrai obligé de vousl couper les vôtres si vous me dites des injures.

— Avec ou sans oreilles, monsieur, vous ne m tenez pas encore pour votre beau-père.

— Je sens déjà que vous le serez, monsieur, a respect que vous m'inspirez et à l'amour que j' pour votre aimable fille.

— C'est bon; nous verrons qui l'emportera. Tout n'est pas encore achevé.

M. Quatre-Sous et son fils Montanglos, furieux âte leur mauvais succès, et honteux au fond d'avoir mol réussi à cause de leur sottise, conspirèrent ensemble pour rétablir leurs affaires. Plénoches, qui les regardait de près et avait des amis partout, fut ayerti en dessous main que M. l'auditeur devait enlever sa fille dans la soirée pour la mener à Paris sans pren* dre congé de personne. Notre chevalier courut en informer M. de Longueville, qui donna ordre de fermer à la nuit les portes de la ville. La surprise et I^ dépit de M. Quatre-Sous furent grands, lorsqu'il trouva des gardes aux murailles de Coulommiers et les portes closes. Il rentra tout écumant dans ï^ château, et s'en alla chez Son Altesse; mais stu moment d'éclater en reproches, il se vit apostrophe lui-même d'un ton fort sévère :

— Monsieur, lui dit le prince; j'allais envoyer * votre recherche. Il paraît que vous vous considér^^

I,E CHEVALIER PLÉNOCHES. i05

ici comme violenté. Si vous ne savez pas comment oa doit se conduire chez les gen&de ma sorte, je vais >?ovis l'apprendre. On ne s'enfuit pas en larron d'une tnaîson où Ton vous a fait politesse. C'est moi qui ai voulu qu'on fermât les portes, afin de vous donner celte leçon avant votre départ. Je ne prétends retenir pBrsonne par force, encore moins un homme de peu comme vous. Il fera jour demain matin, monsieur; Si xous n'êtes ni plus civil, ni mieux conseillé que ce soir, vous pourrez aller où il vous plaira. Je vous donne congé; aussi bien, puisqu'un robin n'a pas cornpris l'honneur que je lui faisais, je serai aise qu'il i^ous vide le plancher. Soyez averti, monsieur, que je laisse carte blanche à M. Plénoches pour vous jouer tous les tours qu'il pourra, et faire valoir sa promesse de mariage.

Notre homme essaya de prendre la parole; mais le duc lui tourna les talons en disant :

— Je suis votre serviteur, monsieur Qualre-Sous.

On verra tout à l'heure comment Plénoches prélendit user de la carte blanche donnée par Son A liesse.

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Le lendemain, notre auditeur, se croyant dégagé de toute obligation envers M. de Longueville, à cause des paroles un peu dures qu'on luiavail dites, voulut traiter de puissance à puissance avec Son Altesse; il députa son fils pour demander si on lui permettrait enfin de quitter Coulommiers. Le prince répondit que tous les Quatre-Sous étaient libres de se retirer. On s'embarqua pour Montanglos, dans le vieux carrosse qui avait amené les dames. Notre héroïne mit la tête à la portière en regardant Jes fenêtres de Plénoches; tous deux se firent des signes d'adieux, en agitant leurs mouchoirs. La demoiselle versa de ses yeux bleus les plus jolies larmes du monde, et le chevalier prit le ciel à témoin de son désespoir, selon la coutume des amants malheureux.

Ce n'était point un esprit à rêver creux longtemps que M. Plénoches. Après avoir bien fait sonner ses éperons sur le plancher de sa chambre et soulagé son cœur par quelques petites imprécations, il se promit tout bas de servir bientôt à M. Quatre-Sous un plat de son métier. Après la tète d'un fou, ce qui engendre les plus belles extravagances, c'est bien celle d'un amoureux en peine, et notre chevalier réunissait les deux qualités ensemble. Avant de rien enlreprendrc, il s'en alla recevoir les consolations et les avis de la princesse.

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— Je cherchais justement les moyens de vous rapprocher de votre amie, lui dit mademoiselle de Lon- . gucville. Un enlèvement me paraît aujourd'hui la seule ressource que nous ayons; mais si vous avez quelque chose à démêler avec la justice, M. le duc n'osera point se déclarer pour vous. Il faut que je vous assure d'abord son appui.

La petite Altesse déploya ses grâces enfantines pour solliciler du prince l'aulorisation d'exécuter un rapt. M. de Longueville fronça les sourcils et fit sa mine grise :

— Je ne puis donner les mains à cela, réponditil; vous me feriez une méchante affaire. Montanglos est sur les terres de mon gouvernement ; que diraiton si je favorisais des actes que j'ai mission d'empêcher? Lorsque j'ai menacé M. Qualre-Sous de laisser carte blanchç à Plénoches, je n'entendais pas que le chevalier dût sortir des voies légales. Il aura sa promesse de mariage, c'est à lui de s'en servir ; qu'il cherche à voir sa maîtresse, à s'introduire dans la maison du père , s'il est possible ; enfin qu'il se comporte en amoureux de comédie : cela n'est point défendu ; mais un enlèvement est chose grave, dont le parlement pourrait s'émouvoir.

La princesse se promettait un grand plaisir à voir comment le chevalier s'y prendrait pour enlever sa belle, et quelles drôleries sortiraient de cette cerwlle timbrée. Elle prit si fort 5 cœur les intérêts de son chevalier, qu'elle parlait des affaires et des

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amours de Plénoches comme si c'eût été les siennes. On les voyait tous deux ensemble se concertant du matin au soir, et quand on demandait à la princesse comment elle se portait :

— Je ne suis pas bien, répondait-elle. Nous avons du chagrin; nos amours nous tourmentent beaucoup.

Un jour qu'elle n'avait point d'appétit, le duc demanda si elle était incommodée.

— Assurément, dit-elle, et Votre Altesse en sait bien la raison. Vous ne voulez pas que nous enlevions mademoiselle Quatre-Sous; cela me rend triste comme vous voyez.

— Petite fille, reprit Son Altesse en riant, je vous permettrai d'enlever cette demoiselle quand elle ne sera "plus sur mes terres. Faites votre coup de main S' Paris, et amenez la belle chez moi ; je vous donnerai refuge.

Tout le monde aimait Plénoches à Coulommiers, en sorte que notre amoureux eût trouvé, parmi les jeunes gens, de bonnes têtes chaudes et des bras vigoureux prêts à l'aider. Après trois grandes journées d'ennui, notre héros prit son cheval un matin, et s'en alla droit à Montanglos. On y était à diner, lorsqu'il entra dans le réfectoire le pistolet au poing. 11 salua les dames, et, s'adressant à M. Quatre- Sous :

— Monsieur, lui dit-il, quoique vous m'ayez montré bien de la rigueur, la religion vous ordonne de no

LE CUEYALIER PLÉNOCHES. 107

pas souhaiter la mort de voire prochain ; or, je m'en allais mourir de douleur si je n'eusse revu mademoiselle votre fille; cest pourquoi me voici. Dieu seul sait l'avenir, et si je serai ou non votre gendre. En attendant, vous voyez en moi un gentilhomme fort à plaindre, dont vous devez avoir pitié. Souffrez que, pour me rendre un peu le cœur à la vie, j'entretienne un instant mademoiselle en votre présence, sans manquer au respect dont je fais profession pour vous.

— Est-ce que vous perdez la raison, moi\gieur? s'écria le père. On ne fait pas ainsi; on ne s mtro-; duit pas dans les maisons sans l'agrément des gens.

— Cher monsieur Quatre-Sous, je n'ai qu'une folie, c'est mon amour pour mademoiselle. Les autres font à leur idée ; pour moi , voilà comme je fais, et c'est justement votre agrément que je vous demande,

— Eh bien ! corbleu ! je vous le refuse.

--=■ Cela m'afflige, car il faudra donc que je m'en passe. Je pourrais brûler la moustache avec ce pî^ tolet au premier qui voudrait me géner^ ainsi ne loe poussez pas à cette extrémité. Ne nous fâchons point, si vous m'en croyez. Je n'en ai que pour une minute.

Plénoches donna l'ordre aux laquais de lui présenter un siège, et s'assit à côté de sa maîtresse.

— Mademoiselle, lui dit-il ^ j'espère que vous m'excuserez. Je n'ai pu vivre plus de tfois jours ^s vous voir; les chimèt^es les plus erùfellcs vè=

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naient m'assiéger. Il me semblait que, loin de moi vous m'alliez oublier. Je veux savoir si vous m*ai mez encore. Mon bonheur dépend de vous, car je m doute pas que le ciel ne finisse par nous sourire, s vous avez de la persévérance autant que moi. Puis que nous ne pouvons nous parler sans témoins, di tes-moi tout haut ce que vous pensez, et si je doi me livrer à la joie ou au désespoir.

— Monsieur le chevalier, répondit la demoiselle ave émotion, mon père peul m'empécher d'être à vous mais non de vous aimer. Je ne suis pas libre de vou donner ma main ni de vous retirer mon cœur; lu m'est aussi impossible que l'autre.

— Vous éles une impertinente, ma sœur, inter rompit Montanglos qui voulut faire le gentilhomme; et vous, monsieur, je vous engage à vous retirer.

— Ma chère âme, reprit Plénoches, vous m'avez rendu le courage et les forces. Prenons patience. J'ai des raisons de croire qu'il nous viendra bientôt d'heureux jours.

Le chevalier baisa tendrement la main de sa belle.

— A présent, monsieur Montanglos, ajouta-t-il, me voici à vos ordres. Je serai charmé de me couper la gorge avec vous galamment; cela vaudra mfeuxque de vous donner des coups de balon, car j'aurais fioi parla.

— Je ne me battrai pas avec un fou, réponditMontanglos.

- — lAlors il faudra que j'en revienne aux coups d^

LE CHEVALIER PLÉNOCHES. lOU

lilon. Vous les aurez la première fois que vous donnerez à mademoiselle des noms injurieux; tenez- \ous cela pour dit, et soyez plus doux. Il sied mal à un petit garçon comme vous de faire le tyranneau. Monsieur Tauditeur, je vous présente mes civilités. Madame Quatre-Sous, tenez-moi pour Tliomme qui vous aime et vous estime le plus. Au revoir, Montanglos.

Plénoches remonta sur son cheval, et revint à Coulommiers Tesprit un peu soulagé, avec une histoire à raconter à mademoiselle de Longueville, dont ^tte aimable princesse s'amusa durant deux jours, * qui fit dire à toute la cour :

— Voyez combien Tamour nous jette hors de nousfîêmes, puisque le bon, le sage Plénoches s*est vu ^oussé à faire une pareille folie !

Au fond, le chevalier avait raisonné sur son étrange 'site à Montanglos. Il voulait obliger le père de sa ^Ue à quitter ce château, et le moyen était bon, car, o peur d'une nouvelle algarade, M. Taudilcur résout d'emmener sa famille à Paris. Comme les sots ïxt coutume de tout faire sottement, M. Quatre- Ous, au lieu de partir sans bruit, transforma ses ^quais en gens de guerre, et se mit en campagne Vec une escorte de dix hommes. Il y avait jusqu'aux î^rçons de charrue qui portaient mousquet et gar- ' oient le carrosse de voyage. Plénoches en eut avis, 't. se proposa, comme une simple partie de plaisir, ï^* inquiéter un peu nos robins pendant leur route.

ï'xois gentilshommes de ses amis s'offrirent à lui;

iiO LE CHEVALIER PLÉNOCHES.

en y ajoutant le \alet Champignon, la troupe ainsi composée de cinq personnes qui valai bien les dix eslafiers de campagne de M. Quat Sous.

Au petit train dont allait le coch^de M. Tauditei on pensa qu'il n'arriverait pas avant la nuit auboi Guérard, situé à quelques lieues de Coulommie et nos jeunes fous voulurent le rejoindre en cet ( droit. La troupe partit au galop, encouragée par rires de la princesse, et après avoir promis à M. Longuevillc qu'on ne commettrait aucune violent On se jeta dans les traverses; au bout d une heu de marche, on aperçut du haut de la colline le a rosse entouré de son monde, qui cheminait sur grande route.

— Il faut les avcriir de notre présence, dit i gentilhomme; approchons-nous à travers les bo et tirons nos pistolets en l'air.

Pendant l'espace d'une lieue, M. Quatre-Sous, c tendant des explosions autour de lui, p^sa moui d'effroi, et crut qu'il allait avoir affaire à des ennen innombrables. Son fils Montanglos et lui comme çaient à se repentir de leur rodomontade, et rcgti taient leur maison. Cependant, Plénoches ayant p les devants, le vacarme cessa, et Tarmée des robi se remit de ses frayeurs. Il était nuit close lorsqu* vit les maisons du bourg Guérard. Trois hommi que M. Qualre-Sous envoyait en éclairëurs, s'arrôt rent tout à coup, disant qu'on ne pouvait plus ava

LE CHEVALIER PLÉNOGHES. 111

cer. Deux grosses charrettes sans attelage fermaient le chemin. Dans ce moment, Plénoches et ses amis sortirent des bois et se montrèrent. Ils attaquèrent la troupe avec tant d*impétuosité, que les laquais transformés n'eurent pas le temps de coucher leurs mousquets enjoué; les uns, ayant le pistolet sur la gorge, se laissèrent désarmer, et les autres prirent la fuite. Il y eut plusieurs coups de feu tirés, mais heureusement personne n*en fut atteint. Notre che- Yalier ouvrit la portière du carrosse, et reçut dans ses bras sa maîtresse éperdue. Le danger et Tobscurité diminuent bien la pruderie des femmes : aussi Plénoches reçut de sa belle des étreintes charmantes et des mots pleins de tendresse qui lui semblèrent délicieux, quoique la peur y fût pour une bonne moitié. Nos amants eurent donc encore un instant d'adoucissement à leurs peines. La demoiselle ne s'étonna point quand le chevalier assura qu'il avait livré ce combat, et couru les bois pour la revoir et lui jurer une dernière fois de lui être fidèle; tant l'amour fait excuser de choses !

Madame Quatre-Sous, au milieu du désordre, ne cessait de répéter à son mari :

— Voilà ce que c'est que de se brouiller avec les ^ de cour !

Montanglos avait fui à travers champs. M. Taudileur, tout replié sur lui-même dans le fond de son carrosse, demeurait immobile :

— Seriez-vous blessé? lui demanda sa femme*

ii2 LE CHEVALIER PLÉNOGHKS.

— ciel! s'écria Plénoches, M. Quatre-Sous esl-il blessé ?

M. Quatre-Sous, le menton sur la poitrine et les bras étendus, ne voulait plus remuer. On l'entraînai par les jambes hors de son coche :

— Vous mériteriez que je fusse morti dit-il enfin avec colère, car vous avez tiré sur moi. Qui vous dit que je ne suis pas blessé, puisque vous avez tiré sur moi ? Est-ce en tirant sur un père qu'on travaille k devenir son gendre?

On sait que Plénoches n'était pas rieur ; il ne put néanmoins regarder la figure de M. lauiliteur sans lui rire au nez, tant la crainte et Tindignalioa mêlées ensemble rendaient cette figure plaisantes voir.

— Eh ! monsieur Quatre-Sous, dit-il, ce sont Vo» gens qui ont tiré en se sauvant, et non pas moi.

— Allez ! allez ! criait le père, vous êtes on tueor* un brigand. Vous n*aurez jamais ma fille, homme

sangumaire.

— Vieillard méchant! reprit Plénoches, si vouS^ n'étiez point ici sur les terres de M. de Longueville ? je ^ous ùterais votre fille. Vous n*ëtes pas diga^ d'avoir un tel trésor en votre possession ; mais tene^^ vous pour averti. Vous voyez ce que je sais bire. J* vous enlèverai votre enfant, comme il est vrai qve vous êtes un poltron. Avant une semaine, vonsauref de mes nouvelles à Paris.

Les vovajreurs remontèrent on carrosse. On dé-

LE CHEVALIER PLÉNOCRES. 113

ourna les charrettes, et le coche partit privé de son escorte. M. Quatre-Sous arriva enfin au bourg Guéraird, où le souper et un bon lit le rétablirent de ses traverses. Montanglos vint le rejoindre vers minuit. Plènoches etses amis regagnèrent Coulommiers avant le coucher de la princesse, et mademoiselle de Longueville prit tant de plaisir à écouter le récit de cette aventure de la bouche du chevalier, qu'elle ne rentra dans ses appartements qu'à trois heures du matin.

Notre héros avait pourtant commis une faute en rritant à ce point M. Quatre-Sous contre lui. Le bonhomme garda toujours sur le cœur les coups de Hstolet qui l'avaient effrayé. Dans la suite des temps, ihaque fois qu'on lui reprocha de n avoir pas voulu ionner sa fille au chevalier, il répéta :

— 11 serait plaisant vraiment que j'eusse accepté pour gendre mon propre meurtrier I

En arrivant à Paris, M. Quatre-Sous fit appeler Vertamont, et Icî présenta sur-le-champ à sa fille, en disant que c'était là le mari qu'elle aurait, à moins qu'elle ne préférât vivre et mourir vierge. La demoiselle fit une moue dédaigneuse en regardant le prétendu des pieds à la tête, et lui demanda si ce n'était point lui qu'on nommait par sobriquet Plume d*oie.

— Il est vrai, répondit le galant; ce surnom m'a

iO.

114 LE GIIEVÂLlEa PLÉNOGHES.

été donné parce que je fais plus de besogne, à moi seul, que tous mes confrères ensemble. Je m'en ris et n'en gagne pas moins mes dix mille livres, bon an mal an.

— Et moi, monsieur, je me ris de vos dix mill^ livres ; je vous déclare que j'ai donné mon cœur à urm. autre.

— Ce sont propos de fiUelte en colère, interrompL -1 M. Tauditeur. N'y prenez pas garde, monsieur Verta^.mont , et ne laissez pas de faire votre cour; la mignonm. c s'adoucira, elle rendra justice à vos bonnes qualités, et son cœur vous reviendra tout naturellement, lorsqu'elle ne verra plus ce muguet farci de rubans qui l'a ensorcelée.

— Mademoiselle a vécu parmi les petits-maîtres, reprit Yerlamont en ricanant; nous ne savons pas tourner, comme eux, les fadaises de romans, ni jeter les hauts cris pour un madrigal ; nous ne savons pas mettre l'épée au poing pour un oui ou pour un non, et singer les héros d'Amadis; mais nous ne vendons point nos châteaux pour les convertir en habits brodés; nous n'avons pas le luxe sur les épaules, et la misère au logis. Nous tenons de bons morceaux sonnants dans nos buffets, et ne craignons point l'avenir. Nous laissons à nos enfants une profession avec de l'argent, et non pas une rapière pour tout bien, avec leur chemin à faire. Vous avez donc envie d'être duchesse, mademoiselle?

— Mon Dieu I s'écria la pucelle qui perdait patience,

LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 115

e fiais bien que le tabouret n'est pas fait pour moi ; nais est-ce donc une si grande ambition que de ne >a6 vouloir un mari aussi mal bâti que vous l'êtes? [faut, monsieur, pour être une honnête femme, u on ait de Testime pour son époux; or,, je ne doute •as que vous ne demandiez ma main à cause du bien ue possède mon père, puisque j'en aime un autre ue vous. D'ailleurs,, votre personne et votre esprit ne sont déplaisants ; si vous continuez à me vouloir pouser malgré ce que je vous dis là, j'en aurai plus Dauvaise opinion de vous. Je suis votre servante, nonsieur, et je vous déclare que je vous verrai le moins qu'il me sera possible.

Mademoiselle Quatre-Sous rentra dans sa chambre sans écouter les ordres de son père, qui voulait la retenir.

— Nous n'avons pas trop bien réussi pour le premier jour, dit M. l'auditeur; mais les choses iront mieux demain. Revenez dîner avec nous, et tenez ferme; il serait étrange qu'avec mon agrément et tout le loisir désirable d'entretenir ma fille, vous ne vinssiez point à bout de lui plaire.

Vertamont revint assidûment dans la maison, et continua son jeu maladroit, de tourner en dérision h jeunesse de Coulommiers, en sorte qu'il n'était guère plus avancé dans les bonnes grâces de sa prétendue le quatrième jour que le premier.

Au bout de ce temps, on eut avis que Plénoches

«lait arrivé à Paris. Le chevalier, avec sa sagesse

116 LE CHEVALIER PLËNOGHES.

accoutiimàc, voulait tout (rabord couper la gorge à Ycrtamont, battre Montanglos, et forcer le logis de M. Quatre-Sous. On lui représenta que ce n'était point le moyen d'obtenir une fille que d'assommer ses parents.

M. de Longucvillc avait fait donner à Plénochessa promesse d(3 mariage par le père gardien des capucins. Des gens de chicane, que le chevalier consulta, lui prominmt de tirer bon parti de cette pièce. La demoiselle n'étant pas encore majeure, sa signature n'avait pas grand poids ; mais celle de la mère était chos(i de conséquence. On iit une opposition en bonne forme au mariage avec M. Ycrtamont, et puis les parties convinrent entre elles de choisir des arbitres qui jugeraient le cas sans qu'on pût revenir sur l'arrôt.

Pendant huit jours que durèrent les délibérations, mademoiselle de Longueville iit écrire par le duc son père à tous les arbitres, pour leur recommander les intérêts de son protégé. C'étaient des gens de robe, jaloux de M. l'auditeur h cause de sa morgue. I^ur arrêt condamna le père a payer au chevalier de Plénoches la somme de quatre mille livres, à moins qu'il ne lui voulût donner sa fille.

-^Vertudieu ! s'écria notre auditeur, quatre mille livres pour avoir la permission de marier ma fille à qui bon me semble I je ne doimerai pas seulement un quart d'écu ; j'aime mieux qu'elle reste vierge jusqu'à sa mort.

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Cependant mademoiselle de Longueville, qui ne voyait le plus ordinairement en toutes choses que îes matières à se divertir, écrivit une lettre de félicitations à Plénoches, en le priant de faire instances pour qu'on lui donnât ses quatre mille livres, Ou la lemoiselle promise, afin, disait-elle, de tâcher que le dépit rendit encore plus comique la figure du irieux robin. Le chevalier trouva un sergent qui iressa une sommation en bonne forme. La princesse 3Ût bien ri, si elle eût pu voir la mine de M. Quatre- Sous au moment où il lut cette sommation ; mais une méchante idée prit aussitôt naissance sous la perruque de M. l'auditeur, et, du coup, les espérances de notre héros en furent terriblement endommagées.

Le père Quatre-Sous s'en alla montrer cette pièce b sa tille.

— Voilà un bel amour que vous avez inspiré, ma chère enfant! lui dit-il; votre chevalier demande ses quatre mille livres, et renonce à votre main pour ce prix-là. Il préfère encore, à votre personne accompagnée d'une dot, cette somme ronde sans mariage. Tous ces hommes ne songent qu'à l'argent. Avec une douzaine de filles ainsi séduites, le cavalier se fera bientôt une fortune. Vertamont est plus généreux que lui ; car il payera volontiers, pour vous épouser, ce que votre amoureux réclame.

M. l'auditeur, ayant mis sous les yeux de sa fille la sommation de Plénoches, vint à bout sans peine

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de lui faire envisager la chose de ce vilain côté. L'ignorance de notre liéroîne, en matière de chicane, rendait cette supercherie facile à un vieux retors comme il Tétait. La pauvre petite en devint toute pâle, et se mit a pleurer.

— Ne te désole point, ma mie, lui dit M. Quatre- Sous. Tu sauras, par Texpérience, que l'amour de l'argent est au fond de tous les cœurs, et qu'il ne se faut point fier aux tendres discours des jeunes gens; la vie est pleine de ces tromperies. Je te donnerai un honnête mari, qui Taimera pour toi et non pour tes écus; si ce n'est Vertamont, ce sera un autre pour qui lu n'auras point de répugnance, et que nous choisirons ensemble.

— Si M. Plénoches est indigne de moi, répondit la demoiselle en redoublant ses pleurs, il m'importe peu d'avoir M. Vertamont ou tout autre mari.

N'omettons pas de dire, en passant, que cette réponse prouve la grande innocence de mademoisolle Quatre-Sous. Les jeunes filles ne parleraient pas de la sorte si on leur apprenait bien quelle chose est le mariage, quels senties droits de l'époux, et jusqu'à quel point elles donnent leur personne et leur liberté. La plupart, ne le sachant que le lendemain des noces, reconnaissent trop tard qu'elles ont agi à l'aveugle.

W. Quatre-Sous, se croyant en veine de réussir, courut chez Vertamont et lui conta ses malices.

— A présent, lui dit-il, pour achever de gagner

LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 119

l'estime de ma fille, il vous faut payer noblement les quatre mille livres.

— Ouais I dit Vertamont en devenant jaune comme un louis d'or; ce n'est point ma faute si votre femme a fait la sottise de signer une promesse. C'est à vous de payer.

— Est-ce que vous n'épouseriez pas bien ma fille pour quatre mille livres de moins? reprit le père.

Vertamont resta coi devant cet argument ; mais, en retrouvant le fil de ses idées, il riposta par un argument aussi beau .

— J'épouserais, en effet, votre fille si elle avait quatre mille livres de moins; mais, comme vous ne la pouvez marier à personne sans donner celte somme à M. Plénoches, en supposant que nous ne puissions pas nous accorder, vous seriez de même obligé de payer pour prendre un autre gendre. C'est donc bien à vous qu'il appartient de lâcher l'argent.

— Non point! répliqua le père; je ferais de môme à un autre gendre la condition de payer pour avoir ma fille : ainsi, votre excuse ne vaut rien.

— Mais, je n'ai pas d'argent.

— Je vous en ferai prêter.

— Au diable! cela me coûtera des intérêts.

— Vous êtes un vilain, monsieur Vertamont.

— Et vous, un avaricieux, monsieur Quatre-Sous* Après d'autres propos galantà de gendre à beau-

père, ils tombèrent enfin d'accord. M. l'auditeu r promit de donner un présent de six cenls livres au

It20 LK CUËVALIKU PLËNOCHES.

premier eiif'unl qu'uuruil sa fille, cl Yertamont cotiseritil à payer les dominages-intérôts. Il en alla parler à sa prétendue en homme sans délicatesse; et noire héroïne, plus touchée de son malheur que de tout le reste, n'y prit pas garde cl consentit à signer le contrat.

Plénoches était, un matin, enfermé chez lui; il s*cnnuyaitde ne pouvoir pénétrer auprès de sa maîtresse, et de n'en avoir aucune nouvelle. Un projet d'enlèvement commençait à lui bien mûrir dans l'esprit, lorsqu'il reçut la visite d un laquais noir qui lui apportait quatre mille li'^res.

— Qu'est ceci ? dit-il en changeant de visage.

— C'est l'argent que vous avez demandé, monsieur le chevalier. Mon maître, le conseiller Yertamont, vous renvoie et vous prie d'en donner quittance.

— Quittance I quatre mille livres! reprit Plénoches effrayé. Il va donc épouser mademoiselle Qualre-SousV

— La chose est faite, monsieur. On a célébré le mariage ce malin, à Saint-Germain des Prés.

A ces mots, Plénoches prit ses armes, enfonça son chapeau sur ses yeux, cl .sortit sans écouter le laquais de Yertamont ni les cris de son valet Champignon, qui voyait bien le désespoir où il était.

Dans son premier transport, notre héros voulait courir auprès de son inlidéle, pour l'accabler de reproches : c'est le b(;soin le plus pressant d'un amant

LE CHEVALIER PLÉNOCUES. 121

abandonné. Il paraît que ses idées se brouillèrent en chemin, car il se trouva, au bout d'une heure, dans la campagne i au bord de la rivière, sans savoir comment il y était venu.

— Puisque le ciel m'a conduit là, dit-il, c'est une preuve qu'il faut que je finisse mes jours dans cette eau. Je me vais faire sauter la cervelle avec un pistolet, en me jetant dans la rivière.

Heureusement, il y avait en cet endroit quelques roseaux, et notre chevalier, qui voulait rendre le dernier soupir dans un lieu net et propre, tira sa rapière pour abattre les herbes. Pendant cette opération, son valet Champignon accourut bien à propos.

— Que faites-vous donc là, monsieur le chevalier? dit-il.

— Je vais me tuer, répondit Plénoches en continuant de faucher.

— Vous tuer! monsieur le chevalier, et pourquoi, je vous prie? de quelle utilité sera-ce pour vos amours?

— Pour mes amours , il n'y a plus rien à faire ; je me veux donc détruire, n'ayant à espérer que des soucis en ce monde.

Le valet Champignon employa les meilleurs raisonnements pour détourner son maifre de ce dessein; mais, voyant qu'il ne réussissait point, il s'avisa de lui donner une raison de fou, qui ébranla Plénoches sur-le-champ.

m LK CHEVALIER PLÉN0GHE8.

— C(î n'cîst point vous-mûmc qu'il faut luer, c'est bion plutôt volro rival, monsieur le chevalier. Quand vous lui aurez donné de votre ùpée dans le ventre, votre maîtresse sera veuve.

Notre héros cessa tout aussitôt de faucher en écoutant cela.

— Elle sera veuve, poursuivit Champignon , et partant libre de vous épouser. D ailleurs, il n'est point douteux qu'on n*ait employé des supercheries, ou peut-éire la violence, pour la marier à ce pincemaille de conseiller. 11 sera toujours assez tôt pour vous faire enterrer, quand vous aurez éclairci la chose, et j'ai peine à comprendre qu'un gentilhomme de votre mérite cède ainsi la place à un ladre robin, sans lui rompre S(mlement une côte ou deux.

— ïu as, pardieu, raison, répondit le chevalier. Je veux soulager ma douleur en cassant les épaules àVerlamont. lletournoiis à Paris, et faisons résis* lance contre le malheur. J'étais un grand ingrat de me vouloir tuer, car il me reste encore des ressources et l'aniilié de mademoiselle de Longuevillo, qui aurait eu du chagrin de ma mort*

Avant de rentrer dans la ville, Plénoches cxbalfl qu(ilques plaintes qui eussent fait honneur au bev' (jer extravu(iunt ; puis il reprit son humeur naturelle, et songea aux moyens de s'expliquer avec son infidèle. On ne doit point s'étonner que, dans sa cruelle situation, il lui soit passé des chimères par resprit; du moins, il (it Irùve aut gémissements, et se pré-

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para mûrement et en homme de bon sens à commettre des folies,

— Il me vient une excellente idée, dit-il à son valet. Non-seulement je puis assommer Vertamont, mais n'ai-je pas encore Tespoir de lui planter des cornes comme il le mérite? J'avais dessein d'enlever ma maîtresse, rien ne m'oblige à y renoncer. Je la retirerai à son mari, et nous irons vivre ensemble chez les Allemands.

— Prenez garde, monsieur, dit le valet ; c'est un cas à être pendu que de voler la femme d'un autre,

w Eh I puisque je m'allais faire sauter la cervelle, je n*ai rien de pis à craindre.

Le premier soin de Plénoches fut d'envoyer Champignon jaser avec les gens de M. Vertamont, pour reconnaître les habitudes de la maison, et recueillir les bruits publics sur la façon dont le mariage s'était fait. Son dépit fut extrême lorsqu'il apprit la ruse de M. Quatre-Sous, et la méchante idée qu'on avait donnée de lui à sa belle.

n n'est pas de persévérance comparable à celle d'un amant qui s'est mis en tête un projet. Plénoches se posa, un matin, en faction devant le logis de Vertamont, résolu à n'en bouger de tout le jour. Le conseiller sortit sur le midi pour aller à ses affaires.

— Monsieur, lui dit notre héros en l'abordant avec civilité, vous m'avez noirci dans l'opinion de votre femme d'une manière lâche et honteuse. Il se peut que vous fussiez aussi amoureux d'elle que je

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