F. Boucher
la pensée, on n’aurait pu sans danger parler de Boucher, je ne dis pas avec éloge et sympathie, mais seulement avec indulgence. Aux yeux des critiques mortellement sérieux qui régentaient alors l’Ecole, le « peintre des Grâces » passait pour un corrupteur de la jeunesse; il était l’auteu responsable de la décadence du goût et même « des mœurs » de son époque; « original dans son esprit de dépravation, il n’avait aiguisé son crayon et broyé ses couleurs que pour charmer les yeux du vice ». « Son pinceau bas et trivial avait perdu toute espèce d’idée de vérité, de pudeur et de délicatesse; ses tableaux étaient justement tombés dans le galetas de la brocante 1 . » En 1806, à la vente du marchand Lebrun, une Venus sur les eaux , contenant onze figures grandeur nature, était retirée des enchères sans trouver acquéreur à 180 francs; en 1822, à la vente Saint- Victor, un paysage de Boucher était adjugé à 22 francs; un Berger apprenant à jouer de la flûte à sa bergère , à 41 francs. A l’apparition d’un tableau d’un autre peintre des Grâces, mais des Grâces mélancoliques et voilées, la Vénus et Adonis de Prud’hon, le critique du Journal de l'Empire - dénonçait avec indignation ce retour inquiétant d’un idéal proscrit et, menaçant le coupable de l’opprobre suprême « de Boucher de ridicule mémoire, de Boucher maudit », lui donnait le conseil impérieux de « quitter ce genre sous peine de devenir dangereux pour l’Ecole ».
Il n’est pas jusqu’à Viardot, habituellement moins féroce, qui ne refuse « de s’arrêter » devant les dessins de Boucher, « faux, fades, licencieux et ennuyeux comme ses dessus de porte »; il proteste contre ce nom usurpé de peintre des Grâces, et s’écrie : « Comment les Grecs eussent-ils reconnu là leurs divines Charités ! 3 »
C’est qu’en effet les Grecs et les divines Charités n’ont rien à faire ici. Nous sommes en France, au xvme siècle, et Boucher nous intéresse justement parce qu’il appartient corps et âme à la France et au xvmc siècle. Ce serait sans doute une exagération singulière de résumer en lui tout l’art de son époque; il n’en représente qu’un côté; il n'égale ni Watteau, ni Chardin ; il est exclusivement mais il est par excellence le peintre de Louis XV et de la Pompadour.
1. Gault de Saint-Germain, les Trois Siècles de la peinture en France, ou Galerie des peintres français depuis François F' jusqu'au règne de Napoléon, empereur et roi. (Paris, 1808, in-8°, p. 224, 226, 227, passim.)