‹ F. BoucherChapitre 2 sur 67 · BOUC II E U · texte numérisé non relu

BOUC II E U

Dessiné par Cocliin; grave par Laurent Cnrs

LES ARTISTES CELEBRES

Il n’appartient pas à la race des précurseurs solitaires; il n’a rien apporté à son temps qui ne fût attendu et immédiatement compris; il ne lui a montré en somme que sa propre image dans un miroir enguirlandé de roses. Doué d’un esprit aimable et moyen, il reflète fidèlement

— j’allais dire naïvement — l’idéal du monde qui l’entoure, le rêve d’une

société folle de plaisirs, lancée dans un carnaval perpétuel, ne demandant à la nature et à la vie que le spectacle de leurs apparences joyeuses et de leurs formes arrangées en vue d’un divertissement sans fin

Une des belles amies du président Hénault, Mme de Civrac, ayant été envoyée aux eaux — d’où elle ne devait revenir que mourante — le président prit soin d’organiser une série de fêtes dans tous les lieux où elle s’arrêterait : à Bernis, un groupe de seigneurs costumés en anciens chevaliers français, accompagnés des meilleurs musiciens de la chapelle du Roi, lui chantent des couplets composés par le président; à Nemours, les mêmes vont l’attendre en habits de villageois et de villageoises ; ailleurs, en bourgeois... et la malade s’achemine ainsi vers la catastrophe finale, dans un décor renouvelé à chaque étape de pastorale et de féerie... Ce voyage d’une mourante au milieu de plaisirs artificiels et de jolis déguisements, c’est le symbole même de la société élégante du xvme siècle, s’amusant aux mythologies amoureuses et aux idylles factices de son peintre favori.

Mais cet amuseur était un artiste de race, merveilleusement doué pour son métier et pour son art, né, comme a dit Mariette, « le pinceau à la main ». Ces images, qui flottaient en quelque sorte dans l’air de son époque, il les a fixées sur la toile avec une aisance primesautière, une verve amoureuse et comme une joie communicative, qui donnent à son œuvre l’éloquence persuasive et la poésie d’un sourire. L’élévation et l’intimité en sont également absentes; il a survécu pourtant à la mode dont il fut le témoin et le représentant — dont il faillit devenir la victime

— parce qu’il a cru en somme à tous ces jolis mensonges et qu’il a su ainsi communiquer la vie aux formes conventionnelles d’une esthétique épuisée.

Tout, sans doute, n’est pas également bon dans son œuvre immense; le médiocre, le mauvais, l’ennuyeux même s’y rencontrent à côté de l’exquis. Mais la main et la flamme d’un véritable artiste y sont assez visibles pour que — sans parler des exigences de l’histoire — la place de Boucher doive être maintenue au livre d’or de l’art français, trop souvent lacéré par des mains françaises.

FRANÇOIS BOUCHER 7

Nous avons vu la fin de la réaction violente où sa gloire semblait menacée de sombrer à jamais. Les amateurs ont été les premiers à revenir au maître délaissé, et le marteau des commissaires-priseurs, qui est un peu aujourd’hui comme un autre « sceptre de la critique », a officiellement constaté ce retour de faveur. De leur côté, les historiens d’art, devenus capables de plus de sympathies et plus soucieux désormais de comprendre et d’expliquer que de régenter et de juger , lui ont rendu justice et l’ont remis à son rang. Boucher a retrouvé, sinon des adorateurs, beaucoup mieux du moins que ce « peu de pitié » demandé jadis par Sainte-Beuve pour consoler les mânes de Ronsard. Il a eu la bonne fortune plus grande encore d’inspirer à des écrivains du premier ordre des pages qui resteront. La monographie que les frères de Concourt lui ont consacrée dans leurs précieuses et fécondes études sur l'Art au XVIIIe siècle, puis le beau livre de M. Paul Mantz, ont élevé à sa mémoire un double et magnifique monument.

Le petit livre qu’on offre aujourd’hui au public n’a pas la prétention de se comparer à ses grands devanciers. On s’est efforcé, du moins, de ne pas le laisser tout à fait inutile et d’ajouter quelques renseignements nouveaux à la biographie de François Boucher.

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