CHAPITRE IV
Boucher à l'Opéra. — Le théâtre des petits appartements. — Suite des travaux pour le Roi. — Et pour Mn,J de Pompadour. — Le concours de 1747. — Boucher et les critiques. — Les peintures pour Bellevue. — Le Salon de 1750. — Les tableaux des musées de Tours et d’Angers.
L’esquisse de « paysage en largeur, le hameau d’Issé, destiné à être exécuté en décoration à l’Opéra » du Salon de 1742, n’était pas une fantaisie passagère dans l’œuvre de Boucher; il était en effet attaché à l’Opéra comme « décorateur », et personne alors ne songeait à s’en étonner; même après son élévation à la place de premier peintre, il ne dédaignera pas de fournir les dessins des décors de Castor et Pollux, de Thésée , de Sylvia , de Titon et V Aurore. Servandoni, son collègue à l’Académie, qui avait été jusque-là le décorateur en titre, venait de prendre l’entreprise de la « grande salle des machines aux Tuileries », où il organisait des « spectacles éclatants de perspective, par le moyen de laquelle la peinture, la sculpture et l’architecture forment une grande machine capable de frapper d’étonnement et d’admiration ». Absorbé par cette entreprise nouvelle, Servandoni avait dû quitter l’Opéra ; Boucher prit sa place et l’occupa jusqu’au mois de juillet 1748. C’est à ce titre qu’il présida, en 1743, « aux décors et costumes » du ballet des Indes galantes ; en 1746, à ceux de Persée, l’opéra de Quinault et Lulli, remis à la scène le 25 novembre; en 1747, à ceux du ballet d 'Atlrys, où le tableau du Palais du fleuve Sangar avait eu un grand succès. « La voûte d'eau qui jouait perpétuellement avec les colonnes de l’édifice,... l’éclat de la lumière porté dans le fond, reflétant sur les cascades, tandis que le devant de la décoration, entretenu dans un ton plus mat, donnait un beau repos à la vue; ces colonnes à moitié taillées dans le roc, ornées de coquillages et d’une prodigieuse variété de plantes marines,... formaient un pittoresque admirable L » Mais la critique
1. Lettres sur la peinture, sculpture et architecture, à M.... Paris, 1748, in-8°, P. 49.
FRANÇOIS BOUCHER
ne pouvait pardonner à Boucher d’avoir fait la moitié de son ordre à bossages et refends, tandis que le reste était en colonnes torses : « C’est l’œuvre d’un peintre qui s’est mêlé d’architecture sans en connaître les vrais principes. » Et, de fait, s’il y eut jamais quelque chose au monde dont Boucher se soit peu soucié, on peut bien dire que c’est des « vrais principes » en général et de ceux de l’architecture en particulier.
Boucher quitta l’Opéra deux ans après, à la suite d’incidents que nous ignorons; il n’y devait rentrer qu’en 1764 mais il n’en continua pas moins, dans l’intervalle, de dessiner et de peindre des décors au théâtre de la foire Saint-Laurent, pour le compte de son ami Monet, directeur de l’Opéra-Comique. Un autre directeur de troupe, à qui il n’avait rien à refuser, Mme de Pompadour, eut aussi recours à lui pour la scène des petits appartements et pour celle de Bellevue, qu’il décora « à la chinoise ». M. Jullien a fait graver, dans son histoire du Théâtre de Madame de Pompadour , le décor du ballet de la Foire dans Y Opérateur chinois , d’après un tableau de Boucher, aujourd’hui parti pour Saint-Pétersbourg. C’est une place étroite, garnie de chaque côté de boutiques de toutes sortes, « chansons, fleurs, merceries, ratahat, oublies, café »; des palmiers se dressent au fond, reliés par une draperie flottante, — comme dans la tenture de la Balançoire , — et, dans une lumière d’apothéose, des moricauds dansent sur deux rangs.
Quand il peignit ce décor pour le théâtre de la favorite, Mmode Pompadour était depuis trois ans la maîtresse en titre du roi. Boucher l’avait connue avant le temps de sa faveur, Lenormant de Tournehem l’ayant présenté, avec Carie Van Loo, Pierre, Pigalle, Cochin, Loriot le pastelliste, Durand l’émaillcur et Desessart, directeur de la Savonnerie, a Mmc Lenormant d’Etiolles, qui aimait déjà à s’entourer d’artistes. Après l’avènement de la marquise il ne fut pas seulement son peintre
1. La bibliothèque de l’Académie nationale de musique possède quelques dessins île costumes signés de Boucher. Ils sont de la dernière période de sa vie, très sommaires d’ailleurs, mais amusants dans leurs indications rapides. Ils paraissent avoir été faits pour le ballet tic Titon et l'Aurore (ta janvier 17 (i8). Ce sont des personnages casqués et empanachés dans le goût du temps, avec des notes manuscrites, comme celle-ci à l’usage du costumier : « tour de satin jonquille et argent, mante de satin cerise, ceinture blanche ornée de pierreries et or. » I.c costume de V Aurore est indiqué comme suit : « la mante fond azur rayé d'or agrafée avec roses et perles, l'habit et les manches gaze d'argent, froncés avec des noeuds île perles longues et rondes, ce qui représentera les larmes de l'Aurore; ceinture et écharpe de roses et de perles, une étoile brillante sur la tète. »
LES ARTISTES CELEBRES
favori et quelquefois trop complaisant, elle le prit encore comme professeur. Il lui fournit la plupart des dessins de ses eaux-fortes et de ses pierres gravées; — telles que Y Amitié, Y Amour et F Ame, Y Amour cultivant un myrte , Offrande au dieu Terme , Génie de la Musique , Y Amour sacrifiant à l'Amitié, Y Amour et l'Amitié, le Temple de l'Amitié , Naissance du duc de Bourgogne, Alliance de l'Autriche et de la France, Portraits du Dauphin et de la Dauphine, la Victoire de Lut\elberg, conservées à la Bibliothèque nationale, — sans parler des portraits des Chiens Mimi et Bébé, appartenant à Mmc de Pompadour. — Elle copia, d’après lui, à l’eau-forte, la Petite Montreuse de marmotte , le Faiseur de bulles de savon , les Buveurs de lait et le frontispice de Rodogune , que nous reproduisons, et où sa part de collaboration est fort atténuée, Cochin étant intervenu très à propos'.
On a souvent dit, et imprimé un peu partout, que Boucher dut à Mme de Pompadour de travailler pour le roi. Nous avons déjà rectifié cette erreur en montrant que, dès 1734, il peignait pour les appartements de la reine les quatre grisailles de la chambre à coucher, et que, depuis cette époque, en 1737, 1739, 1741, il reçut différentes commandes de la Direction générale des bâtiments.
Sans vouloir contester que l’avènement de la favorite ait été une bonne aubaine pour notre peintre, il n'y a donc pas lieu d’attribuer à la protection particulière de Mme de Pompadour tous les travaux qui lui furent confiés, par exemple les « quatre tableaux pour le grand cabinet de Monseigneur le Dauphin 2 », qui, d’après une note ajoutée au mémoire, changèrent de destination et furent « placés ailleurs ». — • On sait, par le duc de Luynes (VIH, 8), qu’en 1746 on remania, « sans raison apparente », les appartements du Dauphin et de la Dauphine. La commande faite à Boucher remonte à cette époque, comme la Thèse allégorique, dédiée au Dauphin, et qui figurait au Salon de 1747
1. M. de Marigny a écrit sur un exemplaire de Rodogune la note suivante, reproduite dans Madame de Pompadour de Ed. et J. de Goncourt (Paris, 1881, p. 333) : « Ma sœur eut un jour la curiosité de voir imprimer. Le roi fit venir un petit détachement de l’imprimerie royale et l’on fit imprimer dans la chambre de M""1 de Pompadour à Versailles, et sous ses yeux, la présente tragédie de Rodogune. Comme l’appartement de ma sœur était situé au nord, on a mis pour lieu d’impression : au Nord. Elle a gravé elle-même à l’eau-forte, d’après Boucher, la planche qu’on voit en tête du volume.