‹ F. BoucherChapitre 8 sur 67 · LA BALANÇOIRE · texte numérisé non relu

LA BALANÇOIRE

Tirée des Jeux d’enfants, par F. Boucher; gravure de Huquier.

famille de Tobie; le Sacrifice de Jcplitc; le Sacrifice de Gédéon; Moi se sauve des eaux; Jésus bénissant saint Jean ; les Pèlerins d' Emmails. Il est impossible d'établir la chronologie île ces differents tableaux.

22 LES ARTISTES CÉLÈBRES

« peintre d’histoire », et, le 24 novembre 1 /3 1 , il était agréé à l’Académie. En retrouvant ses amis, ses plaisirs et l’air de Paris, il comprit vite que le public ne se passionnerait pas pour l’Ancien Testament, même arrangé à la dernière mode, et que, si le genre solennel pouvait encore servir auprès de quelques académiciens contemporains du grand Roi, le goût du jour était ailleurs. Il ne se sentait pas né pour faire la leçon à son siècle; il devait en être l’enfant docile avant d’en devenir l’enfant gâté; il entonna gaiement son « paulo minora canamus », et, pour se mettre au diapason, il n’eut qu’à écouter son cœur.

« Il possédait à un degré supérieur toutes les grandes parties de l'art de la peinture et il eût pu s’essayer et se distinguer facilement dans tous les genres, disait le Nécrologe de 1771; mais, né sensible, aimable et voluptueux , il se vit presque toujours entraîné vers les Grâces dont il fut généralement appelé le peintre. » — Le premier tableau signé de son nom, qui nous soit parvenu, nous introduit, en effet, en pleine mythologie galante, bien loin du « mariage des enfants de Dieu », dans le monde où Vénus est adorée. L’œuvre, datée de 1732, est d’une grande importance et mériterait d’être réintégrée au Louvre, où elle a figuré longtemps et où le catalogue Villot la décrit sous le n° 25 L

Comme la Naissance et la Mort d’ Adonis, auxquelles il a été fait allusion plus haut et qui sont de la même époque, Vénus commandant à Vulcain des armes pour Enée a été peint sous l’inlluence de Lemoyne. Le corps de Vulcain surtout, aux carnations briquées d’un brun chaud et doré, est bien dans la manière de Y Hercule de la galerie La Gaze. Le dieu, appuyé contre une enclume, une draperie rouge tombant autour des reins, tâte du doigt la pointe d’une épée nouvellement forgée ; à ses pieds, gisent des pièces d’armures et un carquois à gaine bleue; plus bas, dans l’ouverture embrasée d’une grotte, des Cyclopes sont à leurs feux. Mollement portée sur un nuage, Vénus s’approche de Vulcain; assise sur une draperie à reflets argentés, dans une attitude charmante d’abandon et de grâce câline, une jambe repliée, l’autre pendante, l’index tendu avec un tortillement mignard vers l’arme qu’elle convoite, portant pour toute parure deux rangées de perles nacrées mêlées à l’or de ses cheveux,

1. Elle est aujourd'hui dans une salle des petits appartements de Fontainebleau, fermés au public, avec différents tableaux et dessus de porte de Belle, J. B. Van Loo, Vien et Restout. Nous devons à l’obligeance de M. Carrière, conservateur du palais, d’avoir pu l’examiner à loisir.

FRANÇOIS BOUCHER

elle offre aux caresses de la lumière et aux regards du dieu, qui se retourne assez maussadement vers elle, la blancheur ambrée de son corps et toutes les promesses de sa beauté. Avec son sourire suppliant et son nez légèrement retroussé, elle a la coquetterie enveloppante et malicieuse d’une femme habituée à vaincre et que ce jeu amuse. Même, elle a déjà vaincu, et un petit amour emporte triomphalement un casque d’or, dont le panache bleu, flottant près du corps nu de la déesse où un peu d’orangé se mêle à la moiteur blonde de la peau, en exalte délicieusement le rayonnement et l’éclat. Mais Vénus n’est pas seule : trois nymphes l’accompagnent, couchées sur une draperie légère d’un vert cendré qui se détache sur l'or pâle d’un nuage teinté de reflets roses. L'une montre son dos douillettement capitonné de fossettes, où le pinceau du peintre s’est joué avec une fantaisie voluptueuse ; une autre serre dans ses bras deux colombes; la troisième, au second plan, entre ses deux compagnes, ne laisse voir que sa tête curieuse dans la transparence d’une ombre claire et blonde d’une délicatesse infinie. Toutes, déesse et suivantes, ont sous les bras, aux narines, au bout des ongles, à la pointe des seins, ces légères touches roses, franchement posées, qui deviendront bientôt comme la signature de Boucher. Au fond du ciel lumineux, d’un ton de saphir verdissant, le char de Vénus attend, attelé de cygnes au repos.

Nous ne savons rien de l’opinion des contemporains sur cette œuvre, pour nous si importante : elle ne put figurer aux Salons, fermés depuis 1704 et qui ne devaient rouvrir qu’en 1737; mais un tableau sur le même sujet, signalé par les experts Joullain et Basan, rédacteurs du catalogue, comme « plein d’esprit et de feu », passait à la vente du marquis de Ménars, et d’après la même source, aurait servi de modèle pour une tapisserie destinée à Mmc de Pompadour ; on peut supposer que c’est celui dont il vient d’être question.

Boucher, qui s’intéressa toujours aux affaires de Vénus, raconta plus d’une fois l’histoire de son entrevue avec Vulcain; il ne le fit jamais d’un pinceau plus amoureux. Ce n’était pas là l’œuvre d’un simple débutant; un peintre de race se révèle dans ces corps radieux de femmes nues, pétris dans la lumière, tels que l’école française n’en avait pas encore vus. Il a dès lors trouvé sa véritable voie; il accepte purement et simplement toutes les traditions et l’idéal de convention îles ateliers à la mode; mais il se servira de cette mythologie superficielle et souvent

LES ARTISTES CELEBRES

bien fade pour peindre selon son cœur, en épicurien épris de volupté plus encore que de beauté.

Il était « né sensible, aimable et voluptueux », répètent à l’cnvi tous ses biographes; il le resta toute sa vie, menant de front avec une ardeur égale le plaisir et le travail, capable de suffire à un labeur de « douze heures par jour, depuis l’instant de son enfance où il prit le crayon jusqu’aux derniers moments de sa vie 1 », sans imposer pourtant la moindre contrainte aux fantaisies de son tempérament amoureux. « 11 est vrai, observe le Nécrologe de 1771, que c’était dans l’assiduité de son travail qu’il trouvait des ressources pour satisfaire ses goûts, et que ses goûts, à leur tour satisfaits et renaissants toujours, étaient la source féconde où il allait puiser les idées riantes dont presque toutes ses productions sont remplies. » L’œuvre de tout artiste est une confidence en même temps qu’une création et un écho ; ce que révèle celui de François Boucher, c’est d’abord qu’il aima son métier, le pratiqua avec l’entrain et la joyeuse allure d’un bon ouvrier à la main preste; c’est ensuite qu’avec son métier il aima le plaisir; « amavit amare », à la manière d’Ovide. Son lyrisme n’a pas d’autre source ni d’autre thème : il n’est jamais que l’exaltation d’un désir ou d’une volupté; c’est au lendemain d’une soirée de débauche qu’il portait à la toile

« Les caresses de l’art, essence de baisers. »

L’histoire de ses amours ne présenterait aucun intérêt : rencontres anonymes et toujours banales où son cœur ni même son esprit n’eurent de part2. « Il n’avait pas vu les Grâces en bon lieu », devait écrire Marmontel qui le rencontra par la suite, avec La Tour, Carie Van Loo, Lemoine le sculpteur, Vernet, Souffiot, d’autres encore, aux lundis artistiques de Mme Geoffrin 3.

Il trouva pourtant, au milieu d’une existence à la fois si laborieuse et

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