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F.-D. Froment-Meurice, argentier de la ville

C’est en recueillant des notes, au courant des lectures, sur l’ensemble et le détail du mouvement littéraire et artistique compris sous la dénomination générale de Romantisme que m’est apparue la figure de Froment-Meurice, l’orfèvre par excellence de cette curieuse et brillante période. Elle me parut tenir sa place avec autant d’originalité que de raison dans ces groupes de peintres et de sculpteurs, de poètes, de musiciens, d’historiens, d’acteurs, qui ont marqué d’un cachet énergique le second tiers de notre grand XIXe siècle.

Je m’y arrêtai. Mais je n’aurais pu tracer qu’un croquis, et non détacher un ensemble, sans la piété filiale et sans l’obligeance de sa famille. Là seulement je pouvais chercher et j’ai trouvé les matériaux essentiels de cette étude : des pièces de bijouterie, de joaillerie, d’orfèvrerie, amoureusement conservées par des amateurs délicats, les dossiers à consulter à propos des récompenses obtenues dans les grandes expositions, et aussi quelques traits intimes. Si j’arrive à intéresser mon lecteur par le récit détaillé d’une vie vouée au double labeur de la conception et de la réalisation à la fois artistiques et industrielles, qu’il sache que là surtout j’aurai puisé.

Un spécialiste n’eût peut-être pas rattaché Froment-Meurice au mouvement aussi étroitement que je l’ai tenté, et par cela il l’eût fait moins bien comprendre. Ses contemporains le proclamaient « le Cellini » de leur temps. Les mots seuls ont changé. On le regardera toujours comme l’orfèvre par excellence qui, tenant boutique, prend part aux travaux de ses aides et reçoit visite de la plus noble et la plus intelligente clientèle de son pays et de l’étranger. Ses surtouts de table, ses bijoux, ses boucliers des Courses, ses statuettes polychromes ont étincelé dans une atmosphère spéciale, qui n’est plus la nôtre, mais que nous pouvons reconstituer avec nos procédés d’investigation rétrospective. La mobilité des modes veut que les générations se transmettent à peine ce qui est d’usage courant. Mais parmi les œuvres de Froment-Meurice, plus d’une est assurée de prendre place dans les Musées, ce qui, pour ceux qui manient le pinceau, le ciseau ou l’échoppe, est la forme moderne de l’apothéose. Il entrera dans la salle des coloristes.

Le Romantisme n’a point été un mouvement superficiel. Il plongeait ses racines dans le cœur même de la bourgeoisie française. La société qui, ayant labouré le vieux sol, s’épanouissait et savourait la fortune, avait à satisfaire des ambitions, des passions, des plaisirs nouveaux.

S’il ne se propagea guère au delà du régime politique qui l’avait vu fleurir, il a vécu assez pour modifier profondément l’ancienne doctrine académique et agrandir les horizons de l’art. Il a dénoué les formules.

Aujourd’hui, le recul est déjà assez considérable pour que le critique puisse embrasser dans sa masse le groupe des intelligences ardentes qui, avec une expansion plus ou moins fébrile et des moyens plus ou moins persuasifs, eurent pour but commun d’émanciper l’art et la littérature, le théâtre et la musique, de rompre avec la convention officielle, de puiser aux sources de l’histoire nationale, de réhabiliter la

couleur et le mouvement. Pendant la lutte, on a pu accumuler les épithètes violentes contre ces jeunes hommes qui agitaient des drapeaux insurrectionnels, décrétaient la mise en accusation de réputations correctes. Les généraux sont morts un à un. La nouvelle armée, qui se recrute sans cesse dans ce que notre chère France produit de plus vivace, interroge les toiles d’Eugène Delacroix et de Théodore Rousseau, les marbres de David et de Rude, les bronzes de Barye, les symphonies de Berlioz, les cathédrales restaurées par Lassus et ses élèves, avec l’attention qu’apportent les jeunes officiers à la retraite des Dix Mille ou aux plans de campagne de Jomini. Une génération demande des tableaux, des statues, des bijoux, des livres, des robes, des discours autres que ceux qui firent l’orgueil et le bonheur de la génération d’avant. Les revues d’art, les riches amateurs, le peuple qui emplit les musées et les salles de concert, ont leur opinion désormais formée sur les qualités, les intentions, les coups de génie, les fatigues de maîtres longtemps niés par suite de notre tendance singulière à attaquer avec une âpreté décourageante quiconque prononce une parole inconnue. Il n’est point indifférent de rechercher quel fut le rôle de chacun dans cette mêlée. Par un retour très juste, et que pressentait le poète quand il burinait ces beaux vers :

Tous les penseurs, sans chercher

Qui finit ou qui commence,

Sculptent le même rocher...,

par un retour très juste, la critique actuelle a replacé à leur rang ces maîtres du métal précieux et de la pierre rare, ces artistes du ciselet et de l’émail que les siècles d’avant avaient prisés si haut. Elle ne mesure ni l’estime à leur conception première, ni l’admiration à l’adresse de leur outil. Du charmant au beau, nuances ! La chimère, dans la boutique d’un orfèvre, arrête aussi longtemps qu’un fronton dans l’azur ou qu’un buste sous un péristyle.

Le bijou ciselé ou émaillé, la perle baroque, les pierres de couleur, l’orfèvrerie à figures détachées et à hauts reliefs, qui avaient été la passion des Français dès que les invasions des Barbares avaient cessé de rouler leurs flots lourds, occupèrent beaucoup les esprits des artistes et des gens du monde aux alentours de i83o. La doctrine de la copie littérale n’avait pas envahi le haut enseignement et le haut commerce. Cependant une fièvre sévissait : le nom de Benvenuto Cellini, ses Mémoires batailleurs et vantards, les chefs-d’œuvre qu’on lui attribuait sans critique, hantaient les imaginations, et, sans exiger qu’on le copiât strictement, alors qu’on confondait facilement la Renaissance italienne avec le Moyen-Age français ou allemand, on y renvoyait comme à un enseignement suprême.

La plus haute noblesse de France figurait sous des costumes Renaissance, dessinés par M. Eugène Lami, dans le fameux « quadrille de Marie Stuart », au bal historique donné par la duchesse de Ber ri.

Dix ans plus tard, dans un bal costumé non moins célèbre, qu’offrit le duc d’Orléans, le sculpteur Antonin Moine fit son entrée habillé en Cellini et tenant à la main une coupe ciselée. Il fut fort entouré.

Les femmes portaient de préférence des bijoux voyants.

Théophile Gautier, type accompli du critique romantique, va à l’Opéra, — ses Nouvelles nous le disent, — 'et regarde « les petites mains gantées de blanc et agitant des cassolettes émaillées, qui se posent avec coquetterie sur le rebord rouge des loges » . Une de ses Madeleines, pour dissimuler sur son cou je ne sais quelles traces de rougeurs, se promet de mettre « son collier de topazes; les anneaux sont larges et la monture est serrée. On n’y verra que du feu ! » Il voit entrer une dame dans un salon : il note que « une chaîne d’or pareille à un ordre de chevalerie chatoyait sur sa poitrine ».

Le plus lointain de mes ravissements d’enfant, c’est le scintillement opulent d’une chaîne d’or ancienne que ma mère, — elle m’apparut

rayonnante comme les fées dont la baguette berçait mes couchers ! — passa un dimanche par-dessus un corsage de velours noir.

Rien de plus typique que les titres dessinés et gravés à la pointe par Célestin Nanteuil pour les beaux in-octavo qu’éditait Renduel, lesquels, après avoir rôti, moisi ou transi dans les boîtes des étalagistes des quais, atteignent, à l’hôtel Drouot, le prix des Elzévirs ou des Étiennes. Les jeunes femmes à longue taille, qui s’accoudent au cartouche où se lit le titre, sont chargées de joyaux; une ferronnière maintient les bandeaux plats encadrant leur front; une chaîne passe surlesépaules qu’il était de mode d’avoir tombantes; une châtelaine épouse la courbe des hanches; des boucles pendent au lobe des oreilles. Elles tiennent négligemment un miroir, ou, si elles sont des héroïnes de la Fronde, une cravache à pomme incrustée de cabochons.

Presque telles, c’est-à-dire avec la réserve de la modestie, Achille Devéria nous montre les princesses, filles du roi Louis-Philippe, dans les élégantes lithographies qu’il traçait directement sur la pierre, et que Motte n’imprimait qu’à quelques épreuves pour la famille royale et pour la collection du maître.

Telles encore Gavarni et Balzac nous ont décrit les parures des élégantes, des ce lionnes », car le goût des bijoux d’élite persista dans la société française jusqu’à l’avènement du second empire. Ce goût ne succomba que sous la mode, plus épaisse assurément, des diamants de prix. Les boucles de ceinture qui affirmaient la finesse de la taille, les hauts peignes ont aussi disparu , — jusqu’au jour où ils reparaîtront et charmeront à nouveau.

Au milieu de quels concurrents Froment-Meurice vint-il se manifester, cherchant une poétique nouvelle, groupant des collaborateurs qu’il sut intéresser à ses projets, apprenant son nom au public par des récompenses brillamment conquises dans les expositions? Nous ne

citerons de ses précurseurs que Fauconnier, mort à la peine, et Wagner1. Nous n’aurions, pour répondre plus longuement, qu’à interroger les études publiées par M. Paul Mantz, dans la Galette des Beaux-Arts. Ce critique éminent, — et vraiment trop modeste, puisqu’il ne consent pas à réunir en volumes ses utiles travaux, — a donné à ce recueil une série d’articles intitulés : Recherches sur l’histoire de l’ Orfèvrerie française. Dans un dixième morceau (livraison du ier mai 1 863 ), il conduit ses lecteurs à travers « la période moderne2 ». On sait de reste quel souci des informations préside à ces travaux qui, nourris de faits, s’analysent difficilement, et dont la reproduction in extenso était difficile. La Galette des Beaux-Arts est dans la bibliothèque de tous les amateurs soucieux de l’histoire des arts et de la curiosité racontée par des écrivains érudits ou brillants. Nous y renvoyons.

Un document original va parler pour nous.

Le document que nous donnons fait connaître du même coup que Froment-Meurice ne négligeait pas l’occasion de s’instruire sur les pièces et qu’il était, à l’égard de ses émules, un homme plein de réserve et de cœur. Les recherches sur l’historique de l’argenterie française, aujourd’hui encore, sont peu avancées. Nous attendons tous la publication des notes recueillies et classées avec tant de méthode, de sagacité, de continuité par le baron Jérôme Pichon. Froment-Meurice en savait

x. Jules Janin , dans le feuilleton nécrologique plein d’émotion qu’il consacra dans les Débats à Froment-Meurice (25 février 1 855) , donne ces curieux détails sur la fin de Wagner : « ... Il est mort aussi, Wagner, et presque aussi malheureusement que son élève Froment- Meurice. Wagner, quand il se vit assez riche et assez célèbre pour ne plus rien désirer du côté de la renommée et de la fortune, achète un château dans un bel endroit qui lui plaît ; la maison était vieille, il la fait réparer. A peine achevée, il s’en va pour visiter sa terre, et dans le parc même, le jour où il sortait un fusil à la main, son fusil part et le tue !... »

Wagner, dès i83o, avait résolument abordé le style de la Renaissance française.

2. A l’appui de ses analyses de l’œuvre de Froment-Meurice, M. Paul Mantz donne des dessins d’une canne en fer ciselé, d’un bouclier en argent ciselé et d’un encrier exécuté pour Pie IX, desquels il sera parlé plus loin.

assurément plus long que n’importe lequel des critiques de son temps.

Ses jugements sur des styles dont nous achevons à peine la réhabilitation bien que nés des moelles du génie français, ne sont point sans piquant, à cette date et formulés par un homme du métier.

Le manuscrit que nous transcrivons portait sur la couverture :

Ces Notes de l’Orfèvrerie, envoyées à M. le duc de Luynes le 22 juillet i852, furent écrites à l’occasion du Rapport que ce savant et généreux amateur avait à rédiger sur les Métaux à l’Exposition universelle de 1 8 5 1 '.

Voici ces renseignements dans toute leur saveur d’improvisation :

Séparer la profession d’orfèvre de celle de bijoutier et la profession de bijoutier de celle de joaillier, m’a toujours paru marcher à contre-sens, et je vous demande la permission, Monsieur le Duc, de placer ces notes au point de vue de la réunion des trois métiers en un seul, l’Orfèvrerie, qui contient, suivant moi, tout ce qui se rattache à la fabrication des métaux précieux, or et argent, au montage des pierres, aux ciselures, aux émaillages, comme cela était, en un mot, au temps des grands orfèvres passés. Ce qui n’empêchera pas tout à l’heure les notes concernant les industries exclusives de se produire ; mais peut-être dès le début, en groupant ces trois industries en une seule, me trouverai-je plus à l’aise pour en suivre les différentes phases pendant les cinquante années qui viennent de s’écouler.

Des renseignements que j’ai recueillis, il résulte que l'Orfèvrerie, si brillante encore du temps de Louis XV, commençait à dégénérer sous Louis XVI.

Ce n’étaient plus, ni dans les formes, ni dans les ajustements, ces motifs gracieux, peu classiques, c’est vrai, mais charmants cependant et qui d’ailleurs meublaient si bien une table.

Ce n'étaient plus ces plats à bords dentelés et contournés, ces soupières ventrues et à godrons, ces sculptures à grands motifs en relief, qui les couronnaient, ces feuillages s’enroulant les uns dans les autres, déroutant tout style et toute sagesse, c’est vrai, mais si élégants, si fins, malgré l’excès de leur opulence, qu’on oubliait facilement le manque de style pour ne songer qu’à la grâce et à la coquetterie qui étaient en eux. Un des plus gracieux et des plus complets types de cette école, c’est le service dit « du duc de Penthièvre »; ce service est aujourd’hui à Clare-

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