‹ F.-D. Froment-Meurice, argentier de la villeChapitre 2 sur 20 · Nous donnons plus loin quelques passages de ce Rapport · texte numérisé non relu

Nous donnons plus loin quelques passages de ce Rapport

mont, je crois. Au surplus, les porcelaines du vieux Sèvres, du vieux Saxe, en donnent une idée à peu près exacte.

Dans les bijoux, ce n’étaient plus non plus ces colifichets charmants du temps de Louis XV, ces petits médaillons émaillés de mille folies, et qui, généralement exécutés en or fin repoussé , pesaient peu, avaient ainsi la légèreté matérielle nécessaire à un bijou et brillaient cependant beaucoup par leurs reliefs de ciselure, leurs pierreries, leurs émaux.

Les châtelaines, les montres, pour ne pas être d’ordre classique, n’en étaient pas moins de ravissantes choses.

Je dis donc que, sous Louis XVI, l’école qui s’était formée sous son grand-père, en déclinant tous les jours, s’était déjà fondue dans le genre rocaille proprement dit, c’est-à-dire dans l’excès du genre Louis XV. Alors il n’y avait plus de formes, mais des tas d’ornements rocailleux; il n’y avait plus de feuillages, on les avait remplacés par des coquillages imaginaires, qui se roulaient et se déroulaient sans fin, sans raison d’être, qui ne commençaient ni ne finissaient. C’était comme le paraphe d’un maître d’écriture.

Au surplus, ces excès ne durèrent pas longtemps, et voici le Louis XVI pur qui apparaît. C’est maintenant la ligne, si longtemps négligée, qui prend le dessus. Ce sont les formes les plus rigides de l’architecture qui sont adaptées aux bijoux et aux orfèvreries.

Tout cela est droit et raide, et l’on ne se permet plus qu’un seul émail, le bleu en plein. Parfois sur une bonbonnière, on émaillera couleur acier, couleur violette ou opale. Mais ce sont de grandes exceptions; c’est le bleu de roi qui domine; ce sont les entourages de perles fines ou de diamants, sans ornements.

On conserve cependant les ors de couleurs de Louis XV, et les bordures de bijoux, comme celle d’un cadre de miniature, une petite ligne bien nette, bien disciplinée, de petits ornements grêles en or, de deux ou au plus de trois couleurs.

Mon Dieu, je sais bien qu’il existe de fort remarquables bijouteries Louis XVI; mais pour une belle bonbonnière, pour un bel étui, pour un beau collier, quelle quantité de sécheresses, et combien peu devaient plaire aux femmes ces souvenirs entourés de petites pierres fines et joints par des jaserons, ces plaques et médaillons carrés qu’on pendait au col, ces boucles d’oreilles à camées! Tout cela est presque incolore, généralement en or allié.

En orfèvrerie et en bronze, la transformation du Louis XV en Louis XVI n’a pas produit d’aussi mauvais fruits.

Gouttière a fait de fort beaux bronzes qu’on pourrait appeler du Louis XV classique. Ce sont des lignes assez pures et revêtues d’ornements un peu secs, mais fins et élégants. A l’heure qu’il est, les bronzes de Gouttière s’achètent au même même prix que les porcelaines du vieux sèvres; c’est presque au poids de l’or '.

i. Qu’aurait dit Froment-Meurice après la vente des collections du Hamilton-Palace ? Tels sont les déplacements de la mode et ses réhabilitations tardives.

Les orfèvres du commencement de Louis XVI suivirent du mieux qu’ils purent les traces de Gouttière , et le peu qui reste de leurs œuvres est composé dans le sentiment du maître qui avait fait école. Nous touchons àM. Auguste, le véritable orfèvre de Louis XVI, et celui dont les œuvres caractérisent le mieux cette époque.

Aux contours des plats avaient succédé les filets, aux formes ventrues et bosselées, les formes unies et pures, aux sculptures robustes et opulentes de Louis XV, des sculptures sèches et quelque peu raides.

Le repoussé était abandonné ou à peu près et remplacé par la fonte ciselée

montée. C’est le moment de la monture à froid . oh! oui, bien froid, car ça m’a

toujours fait l’effet d’un bas-relief dont les figures en marbre seraient collées sur un autre marbre bien propre, bien plat, bien poli.

Quoi qu’il en soit, j’ai vu quelques-unes des orfèvreries de M. Auguste. J’ai vu surtout deux fontaines à thé ou à café, deux très grandes pièces qui avaient survécu à la Révolution, et je déclare que ce sont là, suivant moi, de fort beaux ouvrages, dont on peut n’aimer ni le style ni le goût, mais qui se distinguent par d’éminentes qualités de composition et de ciselure.

Après 89, pendant dix ou douze ans, il ne sera plus question ni d’orfèvrerie, ni de bijouterie, ni de joaillerie.

Au commencement du siècle, nous les voyons reparaître.

Le premier nom qui se présente est encore celui de M. Auguste, avant la Révolution orfèvre de Louis XVI et devenu orfèvre du premier consul et de l’empereur, aussitôt qu’il put être question d’art et de luxe.

C’était là, dit-on, un orfèvre d’énergie et de grande valeur. M. Auguste était établi place du Carrousel, en face des Tuileries; la maison qu’il occupait vient d’être abattue tout récemment.

Orfèvre très riche et très opulent sous Louis XVI, il fut, comme les autres, rudement frappé par la Révolution; mais il se releva bientôt, et nous le trouvons, au commencement de ce siècle, avec une très grande fabrique, très bien montée, très complète, de cinquante à soixante ouvriers au moins, et fabriquant les orfèvreries avec une perfection très remarquée : perfection de travail qui ne s’est plus retrouvée plus tard que chez M. Biennais et M. Lebrun.

J’ai dit perfection de travail, soin, poli, bruni, excellente exécution. Je ne juge pas le style, je l’analyse, et le voici :

Style dit grec ou romain, ornements secs et corrects comme une molette.

Moulures à froid : ornements appliqués, alignés; influence directe de l’école David, et prémisses de l’école Percier et Fontaine.

Je connais peu d’orfèvrerie restante de M. Auguste, mais nous allons tout à l’heure trouver des similaires qui nous fixeront absolument '.

1. A l’exposition rétrospective, organisée en 1882 par V Union centrale des Arts décoratifs, au Palais des Champs-Elysées, figuraient, parmi les « objets appartenant au service du Mobilier national », « neuf pièces du surtout en vermeil offert par la ville de Paris à l’empereur Napoléon, à l’occasion de son couronnement. Ce surtout a été exécuté sur les dessins de Percier : il est signé Henri Auguste. » (Voir la notice de catalogue de MM. Williamson et Champeaux.)

IO

Un très grand service d’orfèvrerie fut commandé par le premier consul ou l’empereur à M. Auguste. Mais la présentation du récépissé d’un à-compte considérable sur des pièces commandées par Louis XVI entraîna, dit-on, la déconfiture totale de cet orfèvre, dont, le jour même où sa faillite était déclarée, le fils était couronné premier grand prix de sculpture à l’Institut.

Les modèles furent vendus à la criée ; tous les orfèvres se les partagèrent, et j’aurai l’honneur, Monsieur le Duc, de vous en montrer un assez bon nombre à la première occasion.

Avant la Révolution et après encore, Mme Ve Odiot était établie marchande au coin de la rue de l’Échelle et de la rue Saint-Honoré : elle ne fabriquait pas, mais elle se fournissait chez MM. Giroux et Boulanger, très bons orfèvres du second rang, qui demeuraient dans le quartier du Palais de Justice.

Vers 1800, trois ans plus tôt, elle quitta sa maison de détail, et son fils, déjà d’un âge mûr, s’établit orfèvre fabricant, butte des Moulins. M. Odiot, dont il est ici question, est le père de M. Odiot de la rue Basse-du-Rempart ; il est mort en i85o, à quatre-vingt-dix ans. C'est le maître d’apprentissage de Durand, et tous les orfèvres ont travaillé chez lui.

M. Auguste s’étant donc effacé, M. Odiot le remplace et, disons-le tout de suite, donne à l'orfèvrerie une vaste et grande impulsion.

Toutes les orfèvreries avaient été fondues. Une nouvelle cour se formait. Napoléon poussait au luxe, et les premières années du siècle furent d’excellentes années pour les orfèvres, les joailliers et les bijoutiers.

M. Odiot n’était personnellement ni dessinateur, ni sculpteur; mais il avait le goût très distingué; il tenait maison, et sa société se composait surtout d’artistes, des conseils desquels il profitait , et cela si bien qu’il accomplit de très grandes œuvres, de plus grandes œuvres qu’aucun des autres orfèvres de son temps, et que, si on peut ne pas goûter la mode et le goût du temps, tout le monde est d’accord pour rendre justice aux efforts inouïs tentés par M. Odiot pour la parfaite exécution de son travail.

Nous citerons :

Les pièces dont les échantillons sont au Luxembourg1, les soupières, la toilette de Joséphine, celle de Marie-Louise.

Ses collaborateurs étaient : MM. Percier et Fontaine, M. Prud’hon, M. Thouin

1. En i835, M. Odiot père adressa au grand référendaire de la chambre des Pairs la lettre suivante, qui fut communiquée à tous les journaux :

« Monsieur,

« Je suis décidé à donner de mon vivant et de suite, au musée des arts modernes du Luxembourg, trente pièces en bronze exécutées de la même manière que je fabriquais mon orfèvrerie, et qui m’ont valu la médaille d’or à toutes les expositions qui ont eu lieu depuis leur création, sous le consulat, jusqu’au i5 août 1827, époque où j’ai cessé de fabriquer, et un vase d’argent qui démontre l’effet que produisent les ornements adaptés avec des vis non apparentes sur un fond bruni.

« Pour ces divers ouvrages, j’ai été secondé, pour les dessins, par MM. Prudhon, Moreau,

père, et l’on trouverait chez les neveux de celui-ci, fabricants de bronzes, rue de la Chaussée-d’Antin, les dessins, les maquettes des principaux ouvrages qu’ils ont faits en commun.

Suivant moi, le principal ouvrage de M. Odiot père consiste dans la toilette que la Ville offrit à Marie-Louise pour son mariage avec Napoléon L

Cette toilette se composait d’une table, d’un miroir, d’un fauteuil, de deux candélabres, de deux coffrets et d’une aiguière.

J’ai su à Paris, l’an dernier, qu’elle a été fondue en i832, à l’époque du cho léra, pour venir au secours des veuves et des orphelins.

L’empereur voulait du luxe et imposait l’obligation d’avoir de l’argenterie. Point de repoussé. Point d’estampage.

A l’époque de la campagne d’Égypte ou d’Italie, M. Biennais, tabletier, au Singe violet, rue Saint-Honoré, là où est la fabrique de chocolat de M. Devinck, avait fait crédit à beaucoup d’officiers d’un nécessaire de voyage.

Au retour, cette marque de confiance porta profit, et M. Biennais fut bientôt en possession de la confiance de la maison impériale.

M. Biennais était complètement étranger à l’orfèvrerie : les pièces mêmes d’argenterie qu’il mettait dans les nécessaires qu’il vendait ne se fabriquaient pas chez lui, il était tabletier dans la plus simple et la plus véritable acception du mot.

En fort peu de temps, il se trouva à la tête de la plus importante maison d’orfèvrerie, de bijouterie, de joaillerie de cette époque, et l’on n’exagère pas en portant à six cents le nombre des ouvriers occupés par lui.

Devenu orfèvre de l’empereur et roi, il partagea avec M. Odiot père les commandes considérables qui abondaient de tous les côtés.

Cette surabondance extrême de commandes d’ouvrages d’or et d’argent était telle que les ateliers secondaires, appelés par ces deux grandes maisons à leur venir en aide, ne suffisaient pas à la besogne, et je me souviens d’avoir entendu mon père me raconter vingt fois : « C’était le bon temps, nous avions de M. Odiot, de a M. Biennais, autant et plus d’ouvrage que nous n’en pouvions faire; et les « marchands du quai (le quai des Orfèvres) venaient nous apportant d’avance « leurs lingots et leur argent. »

M. Biennais n’avait pas négligé les nécessaires, il avait entrepris aussi les décorations * 1 2.

Garneray et Cuviller; pour les modelages, par MM. les académiciens Chaudet, Dumont et Roguier, artistes de la plus grande distinction.

« Je donne aussi à la galerie du Luxembourg mon tableau représentant la Barrière de Clichj', par M. Horace Vernet, et un dessin encadré, lequel représente les différentes pièces qui ont été exécutées dans mon établissement.

« Oserai-je vous prier, Monsieur le Duc, de faire part de ma proposition à MM. les pairs de France, et d’obtenir leur acceptation?

« J’ai l’honneur d’être, etc. « Odiot père. »

1. Il ne faut pas confondre ce don de la Ville avec celui que nous avons cité en note. Il fut envoyé en Autriche lors de la mort du duc de Reichstadt.

2. Nous possédons une épreuve de sa somptueuse adresse, sans signature, ni de dessinateur

De la cave au grenier, la maison de la rue Saint-Honoré était remplie d’ouvriers, et l’ordre le plus parfait régnait dans cette immense entreprise.

Genre de travail : c’est le même que M. Odiot.

Dessinateurs et sculpteurs : mêmes noms, même style.

C’est toujours le genre grêle des Percier, quelque chose de Prud’hon, et, quant à la sculpture, c’est l’école de l’empire dans ce que David a inspiré de plus sec et de plus raide.

Bien entendu qu’on trouve, à côté des défauts, d’excellentes qualités de pureté de formes, une grande correction, un dessin ferme et très arrêté.

Dire ce qu’a fait M. Odiot en orfèvrerie, c’est dire ce qu’a fait M. Biennais en orfèvrerie, également M. Thouin.

M. Turpin de Crissé possède quelques pièces de M. Biennais. Ces pièces, choisies par lui, ont le double mérite d’être un échantillon des meilleurs ouvrages de cet orfèvre et d’avoir été choisies par un homme de goût.

Des ouvrages de M. Biennais, celui qui s’est le plus gravé dans ma mémoire, c’est une copie d’un vase étrusque. Ce vase fut offert par souscription à l’empereur de Russie par la garde impériale russe, en 1814.

Sur les faces du vase sont des trophées d’armes, dans le goût des trophées du soubassement de la colonne Vendôme; seulement, ce sont, bien entendu, les habits et les armes françaises qui sont humiliés, et les aigles à deux têtes qui sont triomphantes.

Point de repoussé, mais quelques estampages.

Jusqu’en 1814-1815, nous restons dans l’art grec, dans le goût de Percier.

Aucun symptôme encore de l’art gothique, aucun de la Renaissance, aucun du genre anglais qui va tout à l’heure jouer un si grand rôle.

La présence des étrangers à Paris, des Anglais surtout, qui avaient apporté avec eux leur orfèvrerie, aussi le désir de changement s’en mêlant, tout cela contribua dès 1817 a bouleverser complètement l’orfèvrerie française pure et classique, et à lui substituer le rococo anglais, genre dégénéré du Louis XV, et qui règne encore aujourd’hui en souverain à Londres

Ce fut M. Odiot fils, notre confrère actuel, qui, placé par son père comme sculpteur dans la maison de Garrard, à Londres, rapporta en France non seulement le

ni de graveur, de format in-octavo, tirée sur papier de Hollande. On y lit sur le bandeau d’une sorte d’édifice qui se déploie en largeur : Orfèvre de S. M. l’empereur et roi ; et sur la plinthe : Biennais tient fabrique d’orfèvrerie et de bijouterie ainsi que tous les ordres français et étrangers. A Paris, rue Saint-Honoré, n° 283. Au Singe violet. Le dessin des objets groupés est très soigné, et permet de connaître la plupart des pièces, lesquelles probablement n’ont pas survécu.

i. Il était temps que Froment-Meurice, par l’originalité et par la poursuite de ses vues toutes françaises, rappelât sur notre orfèvrerie nationale l’attention des gens du monde qui s’égarait. En 1867, Théophile Gautier terminait un feuilleton par ces lignes caractéristiques : « ... Mais c’est plus au nom du peintre qu’à la valeur même du tableau que tiennent les amateurs ! pour qui , en général, l’art n’est guère qu’un luxe comme les chevaux de race et l’argenterie anglaise. »

genre anglais, mais les procédés anglais; et bientôt d’autres maisons, à cette époque en second ordre, firent du genre anglais. M. Lebrun, M. Fauconnier luimême, les plaqueurs (M. Gaudais en tête) imprimèrent aussi un vigoureux mouvement, et tout se transforma bientôt dans les professions industrielles en goût et en genre anglais.

A la Restauration, nous retrouvons encore en tête des orfèvres, M. Odiot et M. Biennais. Celui-ci cède son établissement à M. Cahier, qui devient l’orfèvre du roi et continue, rue Saint-Honoré, tout le même système de fabrication que son prédécesseur.

M. Cahier était établi depuis longtemps sur le quai des Orfèvres; il travaillait surtout pour les églises. Ses relations près de Louis XVIII lui firent désirer de devenir le premier orfèvre du temps; il acheta le fonds de M. Biennais et réunit les deux maisons en une.

M. Cahier continuait M. Biennais; M. Odiot faisait du genre anglais; M. Lebrun, ancien ouvrier de M. Odiot père, commençait à percer et faisait aussi du genre anglais; M. Fauconnier, ancien contremaître de M. Odiot père, copiait son ancien maître et faisait mieux que lui ; et déjà, pour combattre le genre anglais grâce à Mrae la duchesse de Berri, grâce à Mlle de Fauveau, à Chenavart 1 surtout, on commençait, dans un métier ou dans un autre, à voir apparaître les premiers symptômes d’un goût nouveau, — des spécimens de l’art gothique, — des essais de Renaissance.

Les premières expositions de la Restauration montrèrent ces jalons d’une voie nouvelle où l’on allait entrer. En 1 8 1 9 ( peut-être à celle de 1 824 ? ) on voyait donc :

Une bouilloire à thé de Lebrun, en plein genre anglais, d’un goût qu’on peut critiquer, mais d’un achèvement de travail tel que personne n’avait poussé plus loin l'art du monteur, du polisseur, de l’acheveur.

On voyait, de Fauconnier, une délicieuse petite fontaine à thé, genre un peu grec; un huilier dans le même goût; et déjà, suivant moi, Fauconnier se plaçait nettement et carrément en tête des orfèvres ; déjà Barye, son élève, son apprenti, faisait pressentir ce qu’il serait un jour. Les efforts que s’était imposés Fauconnier étaient inouïs.

M. Odiot fils n’exposait que des orfèvreries anglaises rocaille, et ce fameux service de l’empereur de Turquie, en feuillage de vigne.

M. Cahier présentait une grande fontaine, objet colossal, qu’il a gardée quinze ans sans la vendre, et qui assurément ne valait pas les orfèvreries de M. Biennais, son prédécesseur.

M. Odiot, M. Cahier, M. Fauconnier, M. Lebrun et M. Durand, voilà les orfèvres des premiers temps de la Restauration. Tous occupés, tous en voie de prospérité, tous faisaient à peu près la même orfèvrerie, le même genre.

J’en excepte Fauconnier qui, tant qu’il a pu, a résisté à l’invasion du genre

1. Il ne s’agit point, comme le nom le pourrait faire croire, de M. Chenavard, l’auteur des cartons décoratifs pour le Panthéon. Le nom de cet éminent penseur se termine d’ailleurs par un d.

anglais. C’est aussi chez lui qu’ont été tentés les premiers essais de Renaissance, dont un peu plus tard s’empara Wagner, et qu’il poussa si loin.

C’est chez Fauconnier que s’est fait le service du duc d’Angoulême.

A mesure que M. Odiot fils s’enfonce dans le genre anglais, Fauconnier proteste et produit de fort beaux ouvrages, aidé qu’il a été longtemps par les artistes dessinateurs de ce temps-là, en tête Chenavart, aidé de Barye et des meilleurs sculpteurs.

M. Cahier fait les ornements du sacre de Charles X. Ils sont à Notre-Dame. C’est toujours un peu sec et poncif. Il y a cependant de beaux émaux, exécutés à Sèvres.

M. Odiot fait dans le même temps la grande chaire de Saint-Vincent-de-Paul.

Il ne me paraît plus nécessaire, Monsieur le Duc, d’entrer à présent dans des détails aussi minutieux Nous voici arrivés à une époque où vos propres travaux, vos propres commandes, vos encouragements de toute sorte donnés à l’art et à l’industrie, vous ont initié de reste à tout ce qui s’est fait depuis 1834-1839, même avant, et jusqu’aujourd’hui.

Le vase ondine de Wagner, exécuté en repoussé, était pour vous.

Pour vous le vase de Vechte et les armes de Lepage.

Vous savez donc mieux que personne à quoi vous en tenir maintenant sur ce qui va se produire de nous autres. Permettez seulement que je vous dise quelques mots de l’épée du comte de Paris; c’est l’œuvre de Morel, oui, mais c'est l’œuvre aussi de Fossin, qui en a dirigé l’exécution d’un bout à l’autre, je le sais. C’est la ciselure de Vechte, c’est la composition et la sculpture de Klagmann. Disons, c’est justice, la part que chacun a pu y prendre, mais n’effaçons pas, comme on a été peut-être trop porté à le faire, la part de celui qui, étant nominativement chargé de cette lourde affaire, l’a effectivement dirigée, conduite et amenée à bonne fin.

Il serait surabondant aussi de vous dire les travaux de la maison Morel et Duponchel; vous avez encouragé leurs débuts, et ils exécutent encore pour vous en ce moment le plus considérable ouvrage d’orfèvrerie et de statuaire dont on ait la mémoire.

Vous savez, Monsieur le Duc, les immenses sacrifices que cette maison s’est imposés pour parvenir à produire de beaux ouvrages ; vous savez les bons résultats qu’ils ont obtenus et combien leur exposition de 1 844 les plaçait, à si bon droit, à si juste titre, parmi les premiers.

Vous avez honoré cette maison : ne se sont-ils pas imposé d’immenses sacrifices et n’ont-ils pas, pour une large part aussi, contribué au progrès de notre industrie?

Vous savez également les travaux des frères Marrel, ceux de M. Rudolphi, ceux de M. Gueyton.

Vous savez ceux de M. Christophe, et l’énorme développement qu’il a donné à l’orfèvrerie de cuivre.

Vous avez vu à Londres les nouvelles ciselures de Vechte et les émaux de

Morel, . deux transfuges qui nous reviendront un jour, je l’espère bien pour

mon pays.

Que vous raconterais-je donc, Monsieur le Duc, que vous ne sachiez assurément beaucoup mieux que moi?

Vous avez au surplus des documents officiels dans les Comptes rendus des Expositions de 1839, 1844, 1849.

Peut-être serait-il bon d’avoir quelques notes sur les non-exposants actuellement en exercice.

Soit : alors c’est toujours Fossin, Bapst.

J’aurais bien intercalé cet autre côté de la question dans celui-ci, mais j’ai craint de pousser votre patience à bout.

J’ai bien certainement oublié beaucoup de choses qu’il eût été bon de dire, j’en ai dit dont on pourrait très bien se passer.

Soyez, comme toujours, indulgent et bon pour moi.

Ces notes furent évidemment déposées à la hâte sur des feuilles volantes. L’estime et la familiarité dominent chez les rapporteurs que Froment-Meurice aida plusieurs fois de ses renseignements pratiques et de ses vues intelligentes. On attachait alors dans l’industrie artistique, qui n’avait pas été gâtée, comme depuis, par la banalité du flot des récompenses, un grand intérêt à ces Rapports, « livres qui, ainsi qu’on le proclamait en 1 844, devaient être le programme traditionnel et le véritable guide des fabricants ».

Né à Paris, le 3i décembre 1802, dans une fabrique d’orfèvrerie qui n’avait de plus ancienne qu’elle (1774) que celle d’Odiot le père, Froment eut des crayons, des burins, des échoppes pour joujoux.

A seize ans, il quitta l’atelier de son père, qui l’avait commencé, pour continuer ses années d’apprentissage de ciseleur chez M. Lenglet. Puis il reprit ses études de dessin et de sculpture dans la voie de l’école de Girodet. « Plus tard, lié d’intimité avec Fauconnier, a-t-il écrit, j’ai profité plus encore de l’exemple et des conseils de Wagner, à si bon droit placé le premier dans son art. »

11 avait été un fils tendre, il fit toujours une large part à la vie d’intérieur. En 1829, sa jeune femme le laissa veuf, presque au moment où il venait de la prendre, avec une fille qui fut l’objet de ses plus chères affections. La réunion des deux noms provient des deux mariages de sa mère : l’un avec un Froment, le second avec un Meurice. Il se remaria en 1 836, et sa nouvelle femme, la vaillante compagne de sa vie laborieuse, lui donna une seconde fille, qui éclairait de son charme enfantin ses dernières années, puis un fils, M. Émile Froment-Meurice, lequel perpétue, avec un goût attentif, une loyauté avenante, les hautes traditions de cette maison. Une sœur aussi associa son dévouement à cette vie si pleine.

Ferdinand de Lasteyrie a raconté ses commencements de travail et de fortune dans un article nécrologique (le Siècle , 27 mars 1 855).

Les temps qu’a traversés Froment-Meurice ont vu se presser des événements politiques bien graves et bien passionnants ! Nul citoyen n’a pu y demeurer indifférent. Ils renversaient des édifices séculaires, ils jetaient des fondations nouvelles, ils brisaient des liens, exaltaient des espérances. Je ne sais rien des surprises ou des désenchantements de Froment-Meurice. Cette enquête est hors de mon sujet d’étude. Mais je sais que, élevé par une mère chrétienne, il ne renia jamais la protection dont avaient entouré ses débuts des membres du haut clergé, tels que l’abbé de Lecalpède et l’abbé Deguerry. En 1848, le fait de l’établissement d’une forme nouvelle de gouvernement atteignant momentanément l’orfèvrerie, l’abbé Deguerry l’aida à ne point fermer ses ateliers en lui commandant les grands reliquaires et l’ostensoir de l’église de la Madeleine.

Il se signala par son dévouement courageux lors du terrible choléra de i832.

Au sac de l’évêché, en i83o, il avait failli être jeté par-dessus le parapet du quai, à un moment où la foule, dont on n’a pas nettement connu les desseins, refoulait la garde nationale. Malgré son influence

dans son quartier, — celui de l’Hôtel-de-Ville, jusqu’à la proclamation de l’empire, — il ne posa jamais nulle part aucune candidature.

11 n’était point un sceptique, ayant gardé le souvenir respectueux des familles royales et princières. Son lot était le Travail, cette âpre inquiétude du parfait , qui absorbe les heures , crée les illusions tenaces, et qui trouve sa hautaine satisfaction, — en dehors des récompenses hasardeuses de la vie sociale, — dans les quotidiennes

aventures des recherches du métier.

Quand je consultai son fils sur l’épreuve d’essai du portrait très ressemblant qui orne cette Étude ', celui-ci m’écrivit tout aussitôt : « Ne vous semble-t-il pas qu’il a besoin d’être plus simple et plus tranquille? » M. Félix Buhot n’avait certes pas cherché une physionomie de romantique chevelu dans la photographie pâlie que je lui avais confiée. Il n’eut pas de peine à ramener au vrai le visage et la pose de l’a argentier de la Ville » , de ce chef d'atelier qui groupa les modeleurs et les ciseleurs les plus éminents, de ce travailleur robuste et réfléchi qui, le jour de sa mort prématurée, laissa une maison de premier ordre.

Le plus jeune des fils du roi Louis-Philippe, le duc de Montpensier, était celui qui avait présenté à ses frères l’orfèvre romantique, et le leur avait fait apprécier. Le comte de Rambuteau fut aussi, depuis les premières heures, un appui constant, un ami chaleureux. 11 lui fit accorder le titre, tombé après lui en désuétude, « d’orfèvre-joaillier de la Ville de Paris ».

Des lettres conservées dans la famille montrent que la fine fleur des gens de talent et d’esprit d’alors, Jules Janin, Listz, les Roqueplan,

i. Outre l’épreuve photographique, presque tout à fait passée, que M. F. Buhot a si intelligemment interprétée et qui fournit le plus fidèle renseignement, la famille conserve un dessin de Dubufe fait à Londres en 1848; un masque moulé en plâtre quelques heures après la mort; un portrait à l’huile en pied, peint de souvenir plutôt qu’avec l’aide d un dessin très ancien, par Louis Boulanger; enfin, un buste en marbre, sculpté par M. Oliva, de souvenir et d’après des documents qui ne garantissaient pas la ressemblance.

étaient pour Froment-Meurice plus que des clients. M. Victor Hugo a consacré son nom dans une pièce devenue classique.

Théophile Gautier écrivait, dans la Presse, au lendemain de la mort de Froment-Meurice :

... Vous trouverez son nom toutes les fois qu’il s’agit de luxe intelligent, d’art rare et délicat, dans les pages des poètes, des romanciers et des critiques. Si par hasard la fortune heurte le seuil d’un artiste qui n’a bu jusque-là que dans la coupe de l’idéal, il va commander tout de suite des seaux d’argent pour frapper le vin de Champagne à l’orfèvre habile, digne de comprendre ses fantaisies...

On nous a confié quelques billets d’Eugène Sue et de Balzac. Pour user du mot frappant et fort à la mode, ce sont là des « documents humains », trahissant cette soif de posséder l’objet qui prend à la gorge l’amateur sincère au jour même de la commande, et qui dégénère en rage ou en tristesse anxieuse quand l’objet n’est pas livré à l’heure promise.

Les relations avec Eugène Sue s’étaient nouées à propos de renseignements précis sur le choléra, que désirait celui-ci au moment où il échafaudait la carcasse de son Juif errant. On n’oublie pas quel usage magistral et pittoresque il en fit dans les premiers chapitres. Froment-Meurice s’était signalé pendant la sinistre épidémie de i832 par son dévouement, et si bien qu'il avait été décoré.

Eugène Sue vint chaleureusement le remercier des notes remises, et devint son client. Dans la Famille Jouffroy, la description d’un atelier d’orfèvre procède évidemment de notes relevées sur nature.

Eugène Sue faisait usage en grand seigneur de l’ancienne société de sa fortune patrimoniale, décuplée par le produit de ses immenses succès. Les billets que nous transcrivons sont datés des Bordes, sa belle propriété dans le Loiret. Il fut un des promoteurs du luxe de l’argenterie dans la haute bourgeoisie, étant apparenté à la famille puissante des Caillard. Ce luxe, qu’il ne dissimulait point et qui cadrait

F.-D. FROMENT-MEURICE jg

peu avec les doctrines socialistes qu’il professait, lui attira de tous les camps d’amères attaques.

... Si je n'avais pas ici beaucoup à payer pour mes constructions , je vous enverrais de l’argent comptant, mais vous pouvez re garder mes billets comme tel.

Je n’ aurai pas besoin de l’argenterie avant le io, et à dater du 10 ,je vous écrirai le jour où vous aurez la bonté de la faire transporter aux voitures de mon beau-frère, M. Caillard.

Je vous remercie aussi pour les vases de cristal rouge. Je crois que cela fera mieux.

Je voudrais aussi que les petites coupes pour mettre les fleurs fussent de cristal rouge et les corbeilles de repoussé bien soudées au candélabre pour qu’elles ne vacillent pas. On enlèverait les coupes pour y mettre des fleurs.

Adieu , mon cher Benevenuto, je suis ivre de joie d’être au milieu des bois et de mes chiens , je chasse comme un Nemrod, et je m’éloigne de plus en plus de cette horrible vie de Paris.

Tout et bien à vous.

Rappele\-moi au bon souvenir de Madame Froment-Meurice.

Eugène Sue.

Cher Benevenuto, ne me maudissez pas, c’est encore moi. Il faudrait que vous eussiez la complaisance de donner un mot au porteur qui irait chercher chez Richard quatre médailles à votre choix, à peu près du diamètre des têtes, parce que je m’ en sers pour les parties saillantes , et je mettrai les médailles au milieu.

Mon porteur les porterait à Montbro, et je vous les renverrais afin que votre homme puisse les ruolzer. Si cela le gêne trop, renvoyez-moi toute cette chaudronnerie et Montbro se tirera d'affaire, car il crie comme un paon, « qu’il est en retard », etc., et je suis aux regrets de vous ennuyer de cela, vous qui avez mis tant de bonne et aimable obligeance.

A demain , je l’espère. Tout à vous,

Eugène Sue.

J’attends toujours demain avec une impatience inouïe... Que vous seriez donc aimable d’en avoir pitié et de me dessiner tout...

Cher Benevenuto , ne me haïssez pas troP ^ e tant d'importunités. Autre imagination..: ma table étant petite et ne servant que plat à plat, je suis obligé de mettre à chaque convive le menu du dîner ; or, au lieu de le mettre sur une feuille de papier, ce qui est bête , je voudrais , dans le cas où les groupes d’enfants que

je vous envoie, pourraient être fondus et ciselés sans beaucoup de frais, qu'ils servissent chacun de manche à un petit panneau de bois de rose, entouré d’une petite feuille de vigne courante à peu près ainsi'; elle s’ouvrirait par une petite charnière et servirait à maintenir une feuille de papier sur laquelle serait le menu, et dont je vous envoie la grandeur suffisante, ainsi que vous le voye; par les inscriptions culinaires qu'elle contient :

Filet de bœuf à la Godart,

Suprême de volaille,

Filets de sole à la Orly,

Filets de canetons aux oranges,

Epigrammes d’agneaux,

Faisans truffés,

Petits pois à l’anglaise,

Écrevisses chaudes au couscoussou,

Abricots à la Condé.

Si la fonte des petits groupes était trop coûteuse ou trop difficile, je me contenterais du petit enfant tout seul, et, au résumé, ce serait peut-être mieux et plus simple. En tout cas , je m’en rapporte à vous.

Artistique seigneurie, mille pardons de vous ennuyer de tant de détails, mais vous êtes parvenu à faire de ce petit service une chose d’art si complète , qu’il est impossible de laisser clocher un détail.

Je préfère le bois de rose à l’ébène, parce que c’est plus gai pour un dîner et que l’argent va à merveille. Bien entendu que je ne suis pas asse ; féroce1 2 3 pour vous demander ce supplément avec le reste, surtout avec les groupes qui demanderaient du temps à évider , et tout bien considéré, et dans l’espoir d’avoir peutêtre le tout ensemble, je me borne au petit enfant seul que je vous envoie et qui fera , vous le verre;, un manche fort élégant.

Autre chose pendant que j’y pense :

Les branches des girandoles, telles qu elles étaient, se trouvaient à une bonne et juste hauteur, à cause du bouquet qui, étant toujours asse; monté et très épanoui, allait au moins jusqu’aux deux tiers d’une grande bougie ; de sorte qu' après deux heures et demie de table, la mèche touchait presque aux fleurs.

Voici donc à peu près la hauteur pour votre gouverne U Autre chose! — que d’autres choses! — serait-il possible de ménager aux salières entre deux feuilles de vigne un ou deux petits trous pour y planter un ou deux cure-dents? C’est très vulgaire, mais très commode.

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