‹ F.-D. Froment-Meurice, argentier de la villeChapitre 4 sur 20 · I. Les mots non en italiques sont, dans le texte, soulignés · texte numérisé non relu

I. Les mots non en italiques sont, dans le texte, soulignés

Mon cher B enevenuto, je vais vous demander quelque chose d’énorme. — Pourrais-je avoir lesdites merveilles du io au 12 mars au plus tard? Si cela se pouvait, j> en serais ravi, car je voudrais éblouir mes amis d'Angleterre qui arrivent à cette époque, c'est-à-dire sept ou huit jours plus tôt que je 71e le pensais. — Je sais d'avance que si cela se peut, cela sera. — Sinon je me consolerai par l'impossibilité. — Ces diables de branches des candélabres me tourmentent, car je vois en rêve des branches pareilles aux délicieuses anses des rafraîchissoirs.

Enfin faites. Vous êtes un si grand magicien, que de ces monstres vous êtes capable défaire quelque chose de ravissant.

Mille compliments,

Eugène Sue.

Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de Madame Froment-Meurice.

Combien je suis aux regrets , cher Benevenuto, de l’ennui que je vous ai causé, ignorant absolument le cruel chagrin qui vient de vous frapper ! — Pardonnezmoi donc cette insistance qui a dû vous être pénible au milieu de si tristes préoccupations; mais, je vous le répète, j’ignorais absolument ce triste événement de famille. Vous savez combien je m’intéresse à ce qui vous touche, vous croirez donc à la sincérité de mes sentiments dans cette pénible circonstance. — Merci encore et mille fois merci de votre empressement que maintenant j’ apprécie doublement. — Tout m’est arrivé ici dans le meilleur état possible, et j’ai été ébloui de l’effet du tout ainsi complété. Si vous n’étiez Pas blasé sur les louanges, je vous dirais encore combien j'admire ce chef-d’œuvre de goût et d'art, et d'élégance, mais je me tais, et vous assure seulement que je verrai dans cette œuvre plus qu’une brillante œuvre d’art d’orfèvrerie, mais aussi une véritable œuvre d’amitié, car l'amitié a sa bonne p ar J dans le soin , dans le fini précieux de toutes ces merveilles. — Merci donc encore et mille fois merci. Laurens vous portera cette lettre et se mettra tout à fait à vos ordres pour aller chercher la boite de chagrin noir, et me faire pa?~venir les cuillers à potage, truelle, fourchettes, etc., qui sont restées soit chez vous, soit chez i e gui nier, et dont j'ai très grand besoin aussi. — Encore une fois, ne faites pas la moindre course pour cela ; dotînez vos ordres à Laure/is, il est à Paris pour cela et pour vous éviter tout ennui à ce sujet.

Mais, très cher Benevenuto, je finis cette lettre comme tant d’autres ; en grâce, ma note, ma note, ma note.

Eugène Sue.

Voici un dernier billet, qui prouve quelle attention le romancier apportait aux moindres détails de sa table luxueuse :

Voulez-vous me renvoyer par la même occasion mes Ivoires, le bonhomme

Jean Goujon, lés petits enfants d’argent, etc., et une bouteille d'eau pour noircir l’argent vif?

Voici le tout, cher Benvenuto, j’irai vous remercier jeudi. Ne tenez-vous pas qu’il faudrait que les oiseaux du cep de la cloche fussent en argent noir, ainsi que l'écusson ?

Ne pensez-vous pas aussi qu’il faudrait une feuille de plus aux porte-menus pour joindre les figurines au cep de vigne? ce qui l’attache est un peu maigre '. A bientôt, et pardonne^mes observations très humbles.

A vous, Eugène Sue.

Voici quelques billets de Balzac. Ils peignent l’homme au vif avec ses sursauts d’imagination et cette passion pour le bric-à-brac qu’il a si bien analysée dans les Parents pauvres. A chaque instant, dans sa Correspondance , il raconte cc ses affaires dans le royaume de Bricabraquie ».

M. de Balzac prie M. Froment-Meurice de lui envoyer sa bague, sa coupe et la note de ce qu’il peut lui devoir, avec une bague à choisir du prix de ioo à 1 5o francs, tout ce qui sera le plus avantageux dans ce prix, ou une broche, si la broche était d’un plus grand effet.

Tous les matins, jusqu à midi , 14, rue Fortunée.

Il lui fait ses compliments.

Dimanche, 3 septembre.

Mon cher ami Faber, je vous envoie l’inscription à mettre en relief sur le coffret, et que j’ai promise à votre metteur en œuvre. Vos deux bijoux sont des bijoux. C’est délicieux, et je voudrais avoir les deux vases. Qu'est-ce qu’un pied à faire ?

Mille compliments.

de B.

Mon cher monsieur Meurice, je vous retourne votre dessin, vous pouvez vous mettre à l’œuvre aussitôt, car il a été trouvé très bien, ce à quoi vous êtes accoutumé ; je ne veux pas perdre dix jours.

Mille compliments.

de B.

1. Ici, le croquis du manche du porte-menu commentant la recommandation.

Voici un passage d’une lettre à la princesse Hanska :

Ier décembre 1845.

... J’ai retardé ma lettre à cause de la canne à Georges. Froment-Meurice me l'avait promise, et, comme c’est le capitaine de Tancrède qui devait s en charger, je me disais : « Il remettra sûrement la canne et le paquet de lettres. » Mais ne voilà-t-il pas que ce cruel Froment n’a pas fini la canne! Il a eu une table de 3o,ooo francs à faire pour Son Altesse Royale Mademoiselle, et ce matin je l’ai trouvé en extase devant son œuvre, qui est fort belle; mais, en revanche, pas du tout de canne !...

Les retards de l’orfèvre étaient vraisemblablement subordonnés à d’autres causes que la seule confection de la table pour la toilette delà duchesse de Parme. Il dut calmer son client par quelques raisons de métier.

A Madame Hanska ,

16 décembre 1845.

Je n’ai pas encore votre fantastique parure ; mais je l’aurai bientôt. Froment-

Meurice veut tellement se distinguer pour la canne de Georges, que je ne sais pas si pour le jour de Van ce sera fini. C'est un bien grand artiste. Je vous assure qu’on est effrayé de ce qu'il y a de talent et de génie dans Paris '...

Cette pensée : ,..« Paris consomme une quantité effrayante de talent et de génie », n’était point un compliment venu au bout de la plume à propos de notre école d’orfèvrerie. Dans une lettre attendrie, adressée à Wiesbaden, en août 1846, à M. Georges Mniszech, je rencontre cette singulière allusion aux beautés naturelles et à la forme que les artistes en dégagent :

... De même que certains escarbots sont bleus et travaillés comme des bijoux de Froment-Meurice, de même il y a des êtres qui ont de belles pensées, de

1. J’emprunte des extraits à la Correspondance de Balzac, publiée chez Michel Lévy en 1877.2 volumes in-12, avec portrait et fac-similé. Mais la majeure partie de ces billets sont inédits.

beaux sentiments, qui sont droits, loyaux, nobles de cœur, dont l’âme a mille facettes délicates, et qui perpétuent ces qualités dans leur race...

Mon cher maître Aurifaber, je pars le 22 de ce mois. La malle a mon secret. Ainsi ne manque \ pas : i° canne; 20 dessins ; 3° devise. Si vous m apportiez cela un matin, j’aurais une coupe en cornaline à monter à vous remettre, de laquelle je voudrais causer avec vous à tête reposée.

Mille gracieusetés.

de B.

Mon cher Aurifaber, je vous remercie de votre canne aux singes, qui est d’une perfection inouïe, et digne de vous.

Puis-je compter que, pendant mon absence, vous me monterez les agates, vous finirez mon lézard, et voulez-vous, puisque vous ne m’avez pas donné le support, en faire un second comme pendant? Si vous étiez aimable, je trouverais tout fini pour le 16 mai, jour de ma fête.

Trouvez 2C2' mille affectueux compliments.

de Balzac.

Je souhaite que Madame Froment se rétablisse promptement.

Je vous envoie l'inscription à mettre en relief sur le coffret, et que f1 ai promise à votre metteur en œuvre.

Strasbourg, le 11 août 1846.

T ai oublié, mon cher monsieur Meurice, un renseignement important pour la toilette, et qui regarde l’ornement, c'est qu’on y désire par-dessus tout des coléoptères et des amours. Enfin, parmi les propriétés de la jeune comtesse >, elle possède un comté dont le nom veut dire Champ d’hermines; on y trouve depuis des temps immémoriaux ces pauvres bêtes, en sorte que vous avez ^ un motif pour des émaux avec l’hermine en nature.

J’espère que cette lettre arrivera à temps pour ne rien vous faire refaire, et n’oubliez pas, surtout, le bracelet pompadour avec les chiffres et dates que je vous ai indiqués dans le bel autographe qui était dû à un homme de talent comme vous.

Mille compliments.

de Balzac.

N'oubliez pas de mettre la facture des bracelets, broches et boucles d’oreilles,

1. La fille de la princesse Hanska, dont le « Georges # ci-dessus était aussi le fils.

pour que ces dames puissent me charger du montant. Je ne serai pas plus tôt que le 22 à Bruxelles.

1848, Wierzchownia, près Berdischoff.

Moucher monsieur Froment-Meurice, le jour de mon départ j’ai été si affairé que j’ai oublié de vous reparler de la coupe de cornaline que vous ave% à monter depuis deux ans, et j’ai été très chagrin pour vous d'avoir à dire ici que cette chose était à faire, car vous perdes ainsi le commerce français, dont les inexactitudes sont l’antipode des mœurs de ce pays-ci, qui vit d'obéissance et d’exactitude : aussi les Français passent-ils , à juste titre, depuis février 1848, pour des fous ; je suis très humilié de voir les individus appuyer ces opinions-là ; mais vous pouveç réparer cette omission en mettant un peu de bonne volonté. Voici les détails de cette monture que je vous répète, car vous les ave\ bien certainement oubliés.

Je désire que la coupe soit soutenue, à ses deux extrémités, par deux figures, l’une représentant /'Espérance et l’autre la Foi. Vous trouverez des allégories dans le tombeau du duc de Bretagne ou dans quelques ouvrages de dessin. Au besoin, M. Laurent J an vous en dessinerait (rue de Navarin, 1 2) pour moi, si vous Ven prieç. L’Espérance doit tenir une page sur laquelle seront gravés, en émail bleu: Neufchâlel, 1 83 3 , et la Foi une autre page sur laquelle il n'y aura que le chiffre 1843. Dessous la coupe au milieu, il y aura un amour à genoux qui tiendra la coupe de ses deux mains. La terrasse sur laquelle le tout reposera représentera des cactus, des plantes épineuses et des ronces. Sur les champs de la terrasse disposée ainsi, et qui aura deux côtés, il faut des petits bas-reliefs représentant des arabesques ou des guirlandes de fleurs et de fruits. Le tout en vermeil.

Comme je vous donne cinq à six mois pour exécuter ce petit travail, vous pourrez m’en faire faire un croquis et le remettre à ma mère, qui me V enverra.

Agrée\ mille compliments, en en offrant quelques-uns à Madame Froment.

de Balzac.

Le i5 octobre suivant, la coupe n’était point arrivée. Balzac en parle dans une de ses lettres-journal, à Mme Hanska, la princesse sa future femme, alors à Dresde :

... Je n'ai point reçu la coupe-, je ne sais pas si la poste se charge de ces sortes d'expéditions ; en tout cas, elle ne sera point perdue; vous save\ que j'en veux faire un souvenir symbolique ; elle sera soutenue par quatre figures : la Constance, le Travail, l’Amitié, la Victoire...

La coupe arriva le lendemain :

... J’ai reçu la jolie coupe, et j’en veux faire une merveille !...

La « canne aux singes », modelée par Cavelier, et que le regretté Jules Jacquemart a reproduite, par amitié pour nous, dans ses meilleurs jours de coloriste, n’était point la fameuse canne avec laquelle Balzac faisait des promenades triomphales sur les boulevards et dans les foyers. Celle-là était un pavis de turquoises enchâssées dans de l’or, une canne de marchand de bœufs des Mille et une Nuits, portée par ce singulier génie pour éblouir les éditeurs. Un symbole de sa force physique, peut-être?

Le musée Dantan en publia la charge.

Mme Émile de Girardin, dans la nouvelle à laquelle elle donna ce titre : la Canne de M. de Balzac (i 836, in-octavo, librairie de Dumont), en fait un talisman qui rendait invisible celui qui le porte dans sa main gauche.

... Sur le devant d’une loge d’avant-scène, se pavanait une canne. — Était-ce une canne? Quelle énorme canne! A quel géant appartient cette grosse canne?

Sans doute c’est la canne colossale d’une statue colossale de M. de Voltaire? Quel audacieux s’est arrogé le droit de la porter?

Tancrède (le héros de la nouvelle) prit sa lorgnette et se mit à étudier cette canne monstre, — cette expression est reçue. Nous avons eu les concerts monstres, les procès monstres, le budget monstre.

Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue des turquoises, de l’or, des ciselures merveilleuses, et derrière tout cela, deux grands yeux noirs plus brillants que les pierreries....

Dans une Histoire de l'Orfèvrerie française, nous eussions insisté sur les précurseurs et les émules de Froment-Meurice. Dans l’industrie, dans l’art comme dans la science et dans la littérature,

il n’est ni un homme ni une œuvre qui n’ait été précédé, aidé sciemment ou inconsciemment par une ébauche, un effort, une parole, un inconnu. Le présent ignore souvent ce que l’histoire découvre toujours à ce propos.

Mais cette Étude est strictement ^limitée à un orfèvre qui nous a paru avoir exprimé avec une intensité particulière l’esprit du mouvement romantique, à la façon de Delacroix dans la peinture, Préault dans la sculpture, Berlioz dans la musique, Célestin Nanteuil dans l’eau-forte, Théophile Gautier dans la critique, M. Victor Hugo dans la poésie, le drame, le roman. Nous ne pouvons élargir notre cadre, qui est à la taille d’un des colonels de cette campagne. La description que nous allons donner des pièces qui sortirent de ses ateliers de 1840 à 1 855 , nous fournira plus d’une occasion de réflexions générales ou de citations de contemporains. Son action sur la haute fabrication de son temps s’en déduira de soi.

En 1839, Froment-Meurice reçut une médaille d’argent à la suite de l’exposition des produits de l’Industrie française.

La fabrique de M. Froment-Meurice, anciennement à l’arcade Saint-Jean, liton dans le Rapport de M. Héricart de Thury,est une des plus anciennes de Paris, mais c’est à M. Froment-Meurice qu’elle doit son illustration et le haut rang qu’elle occupe par la disposition et le genre de travail qu’il a introduits dans la fabrication, au moyen de bons modèles et de ciseleurs de premier mérite. Ainsi, il a pris M. Richard pour fondeur et M. Vechte pour ciseleur, tout en faisant luimême une partie de ses dessins et modèles. Les produits exposés sont remarquables par leur bon goût, leur fini et le gracieux des formes, la modération des prix; la même perfection se distingue dans la joaillerie.

Ces lignes s’appliquent à la section Bijouterie , Joaillerie (tome III, pages 45 et 46).

On lisait à propos de la section Orfèvrerie d'argent (pages 9 et 92) :

C’est un bon dessinateur et un habile fabricant : il cherche à réunir le dessin, la ciselure et le bon marché.

L’estampage, qui se retrouve toutes les fois qu’on veut de l’économie, ne se

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