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F. David, coup d'oeil sur sa vie et son oeuvre

En son style « exact comme l'algèbre, coloré comme la poésie, » le premier Consul écrivait à Bernardin de Saint-Pierre : « Votre plume est un pinceau. »

Ce compliment, qui est en même temps un jugement suprême, s'applique en toute justice et en toute justesse à Félicien David.

En effet, l'auteur d\i Désert, de Christophe Colomb, de Moïse au Sindi, de VEden, de la Perle du Brésil, d' Herculanum et de Lalla- Roukh, des mélodies, des quintettes, des trios et des symphonies, est surtout un grand peintre. Son génie se plaît et se délecte dans la contemplation et la description de la nature et des choses. Le choc des passions humaines, les événements de la vie, les déchirements du cœur, le drame, en un mot, ne va jamais ou presque jamais dans ses œuvres sans les circonstances extérieures qui doivent l'environner, sans le milieu où il s'agite; le pays, le climat, la saison, le temps qu'il fait, l'heure qu'il est, les fleurs, les oiseaux, les insectes, il veut que tout y soit, et tout y est. Son esthétique entière peut se résumer ainsi : le drame dans le paysage, et, au besoin, le paysage sans le drame.

r.omme Bernardin de Saint-Pierre, dont le premier Consul a si bien caractérisé le génie, comme Chateaubriand, comme Jean- Jacques Rousseau, leur maître, il a, sinon tout à fait introduit, développé du moins dans son art, avec plus d'abondance et de continuité que ses devanciers, cet amour de la nature et des choses, cette puissance de contemplation et de description qui, en portant les mille voix de la création vers le créateur, du tableau fait souvent une prière.

Entre Jean-Jacques Rousseau , Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, et l'auteur du Désert^ les analogies de toute sorte sont nombreuses et frappantes ; les citations qui suivent en fourniront la preuve :

« L'imagination, dit un éminent écrivain, c'est le rameau d'or dont parle Virgile, qui brille et se fait reconnaître, dans la forêt sacrée, au milieu de tous ces arbres d'une hauteur égale :

Discolor unde auri per ramos aura refulsit.

Mais cette imagination se forme-t-elle aisément, au milieu des raffinements et des industries de la vie sociale ? dans ce mélange rapide et continu, personne n'est plus assuré de penser comme soi-même; dans ce dernier degré de sociabilité... l'originalité du talent devient plus rare encore que la force des caractères dans une civilisation corrompue....

» L'étude ne suffit pas pour développer les germes du talent original ; c'est la vie entière qu'il faut, une vie exercée par des passions, des combats, des épreuves.... Voyez dans toute l'Europe, le seizième siècle et le commencement du dix-septième : c'était une époque rude, inégale, féconde, où tout annonçait la richesse et la puissance de l'esprit humain; les grands hommes pullulaient.... c'était le temps des grandes aventures, et c'était souvent par les aventures de la vie réelle que Von préludait à celles de ï imagination,,.* Avant de faire un poème épique,, on allait jusqu' au bout du monde, aux indes ; on éprouvait des exils, des captivités, des nau-

frages.... Ce n'est pas à dire qu'il faille recommander le malheur comme moyen d'avoir du génie. Tous les accidents du sort ne suffiraient pas si la nature ne s'y prêtait; mais on sait qu'une âme ainsi exercée a une tout autre force. Il ne faut donc pas s'étonner que ces époques heureuses d'une civilisation si bien arrangée ne soient pas un champ fécond pour l'originalité; bien plus, si nous pouvons l'y trouver encore, ce sera dans quelque homme isolé au milieu de ce monde si sociable, ayant eu ses aventures, ses malheurs particuliers, dam la tranquillité générale ... .

» Sa vie est un roman. A la vue de cet homme, qui, à travers la vie la plus aventureuse, devient un musicien de génie, vous sentirez combien l'éducation des écoles est incomplète, et combien le spectacle de la nature et la rude expérience du monde... sont féconds et inspirateurs...

» Son imagination fut... saisie... et il était déterminé à se faire missionnaire, beaucoup moins pour convertir des infidèles que pour voir des pays nouveaux et se remplir de r aspect de ce magnifique Orient qui l'enchantait dans les récits...

» Qu'avait-il fait pendant ces années?... Il avait vu, il avait senti, il avait souffert; il avait amassé des émotions et des couleurs; il s'était fait autre que les autres hommes ; il avait passé par l'école qui développe les peintres, les poëtes, les hommes de talent. Voilà ce qu'il avait gagné à ses longs voyages. Toutefois, il mourait de faim, ou à peu près...

» Plus d'une fois, au milieu de la tempête, au milieu du désert, ou dans ce désert d'hommes indifTérents qui laissent mourir de faim celui qu'ils ne connaissent pas, il croyait avoir été protégé de Dieu. Il avait une sorte de piété à lui, originale comme toute sa vie... Esprit naïf... il n'apportait pas dans le monde cette vivacité légère et moqueuse que l'on recherchait alors. Il n'avait pas de saillies : il était rêveur, distrait, timide et ombrageux comme les hommes qui ont beaucoup souffert.

» Son talent, enrichi déjà de tant d'impressions diverses, s'an-

nonça au public par un ouvrage. Il était revenu pauvre... mais il rapportait une œuvre inspirée par la vue des lieux... à l'âge de près de quarante ans, le voilà enfin arrivé à la destination pour laquelle la nature l'avait fait, qu'il avait cherchée à travers toutes les vicissitudes de la vie. . . le voilà peintre de la nature.

» Enfin, du milieu de cette \ie malheureuse, de cette indigence presque continuelle, de cette solitude presque absolue, sortit un musicien original et l'œuvre du Désert.

» Oh ! s'il est dans la vie d'un homme qui a beaucoup souffert, qui a été maltraité des hommes, et qui a la conscience du génie méconnu, s'il est dans sa vie un beau jour qui le paye de toutes ses peines et qui l'en paye avec usure, c'est le moment où son talent se révèle, où tout à coup il est assuré de sa gloire par le cri public. Souvenez-vous du récit où Rousseau se représente assistant au Devin du Village dans les magnificences de Fontainebleau, au milieu des pompes de la cour, lui inconnu, pauvre, avec son costume négligé, et où, tout à coup, il entend l'admiration qui circule autour de lui et mille voix qui répètent : Que cela est divin l tous ces so/is vont au cœur! ce jour-là, Rousseau, dans son âme de poète, goûta la plus grande des joies.

» Eh bien, cette enivrante émotion d'un juste orgueil, Félicien David la sentit, lui jusqu'alors si malheureux, lorsque s'éleva un cri d'enthousiasme pour saluer le musicien nouveau qui rendait tant de charmes au spectacle de la nature. . . Il est proclamé le premier, ou du moins le plus séduisant coloriste de son temps. . .

» Pour lui la nature s'était enrichie d'horizons nouveaux. A quelques sites. .. vulgaires et voisins des villes, le peintre voyageur substituait l'Océan, l'Amérique, l'Egypte, la Judée.... La solitude, il l'avait surprise et contemplée. . . . vivante dans les déserts.. .. la vie sauvage, il la faisait entrer dans la poésie, et l'ajoutait comme une nouvelle scène au drame inépuisable du cœur. Quelle vaste carrière d'imagination! quel éclat de génie ! quelle union de l'instrumentation la plus ornée avec la précision sévère du style! »

Qui donc parle si bien de Félicien David, et mieux, certes, qu'on en ait jamais parlé? qui donc fait un portrait si ressemblant de l'homme, établit si fortement l'influence de ses aventures, de sa pauvreté, de ses voyages, sur le développement et le caractère de son génie, et porte sur ses œuvres des jugements si sûrs et si vivement motivés? qui ?

M. Villemain dans son Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle!

Mais, va-t-on s'écrier, M. Villemain ne s'est jamais occupé de musique. S'en fût-il occupé d'ailleurs, il n'aurait pu parler, dans des cours professés en Sorbonne, avant la révolution de 1 830, de Félicien David, dont le public n'a connu le nom que le 8 décembre 1844, par la première exécution du Désert dans la salle du Conservatoire.

C'est en parlant de Jean- Jacques Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, que M. Villemain a si bien parlé de Félicien David, de son talent et de ses œuvres, sans le vouloir, certes, et sans le savoir. Pour rendre exactement applicable au musicien ce que l'éminent professeur a dit des littérateurs, dans ses belles leçons, il a suffi de choisir les passages, de les rapprocher, et d'y changer, tout en conservant scrupuleusement le texte, quelques noms propres, quelques titres d'œuvres, et quelques mots spéciaux.

En faveur du motif, on nous pardonnera peut-être la petite supercherie dont nous nous sommes rendu coupable pendant un instant. Pour établir l'étroite parenté qui unit le musicien peintre aux auteurs dont la mission a été d'introduire et de développer le sentiment de la nature dans les œuvres littéraires, il eût fallu de longues séries de raisonnements, présentés, de toute nécessité, dans notre humble prose. Or, il nous était facile d'établir cette parenté par la preuve de fait, en citant M. Villemain ; qui pourrait se plaindre de la préférence donnée à ce moyen si décisif, et, de tous points, si avantageux pour le lecteur (1) ?

(1) Sur les analogies entre Félicien David et les littérateurs de l'école paysagiste, on deviendrait facilement intarissable. Bornons-nous à transcrire ce passage des Causeries du

Cette rencontre si singulière en apparence, si naturelle en réalité, de fragments de leçons de M. Villemain sur Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, s'adaptant, avec une précision rigoureuse, aux œuvres, à la vie el à ce que nous pourrions nommer la mission artistique de Félicien David, fait surgir en foule les réflexions et les questions ! Par quels liens la musique est-elle attachée à la littérature? en vertu de quelle loi le dernier de ces arts précède-t-il presque toujours le premier dans l'histoire moderne, tandis que l'histoire de l'antiquité nous les montre marchant fraternellement ensemble? pourquoi la scolastique a-t-elle disparu de la littérature un siècle au moins avant que le génie des novateurs ait pu seulement porter quelques légères atteintes à son autorité sur la musique? pourquoi...? mais pour énumérer et résoudre toutes les questions que soulève un pareil problème, il faudrait faire un traité complet de musique et de littérature comparées, et nous n'oublions pas que nous n'écrivons ici qu'une simple notice.

Peut-être un jour essayerons-nous, humble travailleur, de donner notre coup de pioche dans cette mine vierge, et de mettre en lumière quelques parcelles des trésors qu'elle recèle en ses profondeurs fécondes.

lundi^ de M. Sainte-Beuve. Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions dit: « Ma mère avait laissé des romans; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et nioi.... Nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation.... Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. »

« Notez bien cette hirondelle, s'écrie M. Sainte-Beuve: c'est la première, et qui annonce un nouveau printemps de la langue : on ne commence à la voir paraître que chez Rousseau. »

Notez bien aussi les Hirondelles de Félicien David ! elles annoncent un filon nouveau dans la musique, et le De'serf, dont la première apparition produisit une si profonde sensation.

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