ENFANCE. SÉJOUR A LA MAITRISE DE LA CATHÉDRALE D AIX
Félicien David est né à Cadenet, village du département de Vaueluse, non le 8 mars, comme on l'a souvent imprimé par erreur, mais le 13 avril 1810. Nous sommes en mesure de garantir l'authenticité de cette dernière date.
Il fut le cinquième et dernier enfant du ménage, qui a eu deux filles et trois garçons. Sa mère mourut assez peu de temps après sa naissance pour qu'il n'ait pu la connaître.
Son père, natif de Valence, était amateur de musique; il jouait du violon très-bien, dit-on, pour un amateur. Lorsqu'il fut appelé h Saint-Domingue, par un de ses parents, il jouissait d'une trèshonnète aisance ; il fit une grande fortune dans notre colonie, mais la révolte des noirs le contraignit à tout quitter, et il revint en France moins riche qu'il n'en était parti. Il s'établit pendant quelque temps à Marseille, puis à Cadenet, oîi il mourut à quarante ans environ, laissant quatre enfants ; Félicien, lorsqu'il perdit son père, avait cinq ans à peu près.
Sans chercher à tirer du fait des conséquences à perte de vue, on doit noter ce père musicien et voyageur qui, pendant son séjour
à Saint-Domingue, avait dû se faire quelque peu créole, sous l'influence d'un climat tout-puissant, dont l'empreinte laisse des traces indélébiles, même chez les hommes qui ne l'ont pas reçue tout entière. Le Désert prouve que Félicien David n'a pas accepté sous bénéfice d'inventaire l'héritage d'un père musicien et voyageur; et très-certainement, il a quelques gouttes de sang créole ou, si l'on veut, créolisé dans les veines. Le caractère général de sa musique, sa singulière aptitude à deviner, à chanter, à peindre les pays du soleil, le démontreraient suffisamment, à défaut de toute généalogie.
La vocation musicale éveillée dès l'âge le plus tendre par l'exemple de parents aimant et cultivant l'art des sons et des rhythmes, est une circonstance qui se retrouve dans la vie de presque tous les grands compositeurs, et c'est bien naturel et bien simple. Pour être parlée avec éloquence, employée en toute liberté, la langue musicale doit être une langue maternelle. Pour en posséder tous les secrets, il faut, dès la mamelle, pour ainsi dire, avoir été bercé à ses rhythmes, enivré de ses accents. Certes, les initiations tardives produisent de bons musiciens ; mais leurs compositions sont toujours un peu artificielles et contraintes, comme les poésies latines des lauréats de l'Université. Virgile, Horace, revenant au monde, trouveraient quelque chose à critiquer dans ces poésies-là.
Quoi qu'il en soit , le petit Félicien se dodelinait en cadence, avec toute la gentillesse et la précision désirables, aux sons du violon paternel, et le père, enchanté, disait à ses autres enfants : « Faites attention à Félicien, il sera bon musicien quelque jour. »
Dès l'âge de quatre ans, l'enfant avait appris par cœur plusieurs romances qu'il chantait avec beaucoup de grâce. Au dessert, les jours de fêtes, on le mettait debout sur la table, et on lui faisait égrener son petit répertoire. Applaudissements, baisers, exclamations, joujoux et bonbons étaient sa récompense.
Cela, naturellement, fit du tapage dans Cadenet, où le hasard
conduisit M. Garnier, alors premier hautbois de l'Opéra, lequel était venu passer les vacances à Lauris, son pays natal. On voulut avoir l'opinion de cet artiste expérimenté sur l'enfant de six ans, dont la manière de chanter surprenait si fort tout le monde. M. Garnier n'eut pas de peine à reconnaître en Félicien David les signes d'une vocation décidée. Ne voulant rien hasarder, cependant, il ne se contenta pas de l'entendre chanter, il lui proposa des intonations difficiles et des rhythmes bizarres, dont le bambin se tira d'une manière satisfaisante. Après une telle épreuve, il n'y avait plus de doute possible. Aussi M. Garnier engagea-t-il fortement les parents de Félicien à lui faire donner l'éducation musicale dans quelque maîtrise. Ce conseil, dont l'avenir a si bien montré l'excellence, fut religieusement suivi par la famille, qui, pour le mettre en pratique, vint peu de temps après s'établira Aix, où elle fit des démarches afin d'obtenir l'admission de l'enfant à la maîtrise de Saint-Sauveur.
Cette admission eut lieu sans de bien grandes difficultés; dès qu'ils eurent entendu la voix si fraîche, si juste, si pénétrante, dès qu'ils eurent discerné le goût charmant , le sentiment précoce du petit Félicien, les chefs de la maîtrise s'empressèrent de le recevoir au nombre de leurs enftints de chœur. Il avait alors sept ans et demi.
Le voilà donc enfant de chœur à l'église de Saint-Sauveur, d'Aix, comme Haydn l'avait été, à peu près au même âge, à Saint-É tienne de la capitale de l'Autriche. Adieu les champs de Cadenet, adieu la vie en plein air, dont il fut toujours épris, adieu l'insouciante liberté de la première enfance ! Mais, il ne regrettait rien. N'allait-il pas apprendre l'art pour lequel la nature l'avait fait et dont il avait déjà deviné ou pressenti tant de choses ?
Le programme de l'éducation des enfants de chœur à la maîtrise d'Aix n'était pas trop chargé ; il se bornait à la lecture, l'écriture, le solfège et quelques éléments de latin. Le solfège, on le croira sans peine, était l'objet de la grande prédilection de Félicien David. Au
bout de deux ans d'études, il était devenu déchiffreur à toute épreuve. Il lisait, à première vue, toute la musique, vocale qu'on lui présentait; il n'a jamais pu, cependant, parvenir à être un grand déchiffreur de musique de piano. C'est qu'il n'a commencé l'étude de cet instrument qu'à l'âge de vingt ans, un peu après son arrivée à Paris, n'ayant pas eu de piano à sa disposition avant cette époque. C'est aussi que, lorsqu'il a pu se procurer un piano, il n'avait pas assez d'argent pour acheter ou louer l'énorme quantité de musique spéciale qu'il faut avaler avant d'atteindre le but.
On ne doit pas s'en plaindre. Un grand talent de pianiste pousse facilement les compositeurs qui le possèdent à la recherche des complications et à la tolérance de certaines duretés de style. Sans Mozart, unique et immortelle exception qui prouve la règle, on pourrait dire, d'une manière absolue, que ce grand talent de pianiste est incompatible avec l'art de bien écrire pour les voix. Il peut avoir aussi une influence mauvaise sur la manière d'orchestrer. On est naturellement tenté d'employer le style et les effets dont on a l'habitude, et il se trouve bien souvent que ce style et ces effets, appliqués à d'autres instruments, produisent des résultats déplorable§.. Si des pianistes de première force, tels que Mozart et Beethoven, ont été de prodigieux symphonistes, c'est qu'ils n'ont jamais considéré le piano qu'à travers l'orchestre. Voyez plutôt leur musique spéciale. Leurs sonates sont des symphonies où le style, les effets et le coloris de l'orchestration débordent à chaque note, pour ainsi dire, la sécheresse naturelle de l'instrument à marteaux. Mais, encore une fois, l'exception prouve la règle.
Donc, Félicien David n'est pas devant le clavier un grand croque-notes; il n'a pas non plus le mécanisme, l'habileté manuelle des pianistes de profession ; mais s'il n'a pas ce qu'ils ont , il a ce,: qu'ils n'ont pas, ou ce qu'ils n'ont, du moins, que bien rarement : le charme et la sensibilité du son, le rhythme inébranlable et l'expression sympathique au suprême degré ; il fait , à la lettre , chanter le piano comme une voix. Nul n'accompagne aussi bien
que lui sa musique vocale, nul n'interprète aussi bien que lui ses^ Méiodies-Valses, ses Rêveries, ses Promenades sur le Nii^ son Absence, son andanteen la bémol, et le reste de sa musique spéciale , de piano. Virtuose plus que médiocre, au point de vue du mécanisme, il n'a pas beaucoup d'égaux comme pianiste poétique.
11 était indispensable, dès l'abord, de dire toutes ces choses, car le piano si tard commencé, si imparfaitement appris avec des moyens plus que restreints, joue un grand rôle dans la vie active de Félicien David, comme on le verra par la suite.
Mais revenons à la maîtrise de Saint-Sauveur, que nous avons un moment abandonnée. Comme Haydn à Saint-Étienne, le petit Félicien David s'y fit bientôt remarquer par sa délicieuse voix et son talent de chanteur si précoce, ou, pour mieux dire, inné. On venait de loin pour l'entendre. Bien avant l'âge où les passions impriment à la sensibilité son mouvement d'expansion suprême, il avait au plus haut degré le don d'expression et de sympathie, si rare chez les enfants chanteurs, qu'on se contente de leur demander l'éclat et la précision. Le sentiment musical que la nature avait mis en lui n'avait besoin, pour jaillir, que d'une issue. La musique religieuse de Haydn, Mozart, Cherubini, la lui ouvrit, et ce fut en l'interprétant avec toute la ferveur d'expression voulue qu'il attira la foule aux cérémonies de la cathédrale d'Aix.
On devine l'effet du contact de telles œuvres sur une telle organisation. M. Marins Roux, qui remplissait les fonctions de maître de musique à la place du titulaire, M. l'abbé Michel, empêché par son grand âge, ne lui enseignait que le solfège. Haydn, Mozart, Cherubini lui enseignèrent la composition. 11 chantait leur musique avec délices, il la lisait avec amour. Sa disposition naturelle, son irrésistible vocation, son ardente curiosité, lui faisaient chercher et deviner, en partie, les règles de l'art d'écrire ; et il écrivait.
Sans avoir reçu la moindre leçon d'harmonie, le petit Félicien composa des motets, des hymnes, où l'on trouve, s'il faut s'en rap-
porter au témoignage d'un bon juge qui les connaît très-bien, des choses d'un mérite réel. A l'âge de treize ans, il écrivit un quatuor pour instruments à cordes , dont le manuscrit existait encore, en 1845, aux archives de la maîtrise. L'auteur, aujourd'hui, considère ce quatuor comme un véritable enfantillage.
Chose étrange que la composition musicale ! ceux que la nature n'a pas créés pour la deviner ne peuvent se l'assimiler complètement, et tous les Conservatoires, tous les professeurs de contrepoint du monde n'en font que des rhéteurs, jamais des orateurs.
SÉJOUR AU COLLÈGE DES JÉSUITES d'aIX .
Quand la mue vint, Félicien David perdit sa délicieuse voix de soprano et quitta la maîtrise de Saint-Sauveur, où il avait passé sept ans.
Il faut, pour l'honneur national, mettre en regard le sort de deux enfants de chœur sortant de leur maîtrise à l'époque de la mue.
L'un, menacé, dit-on, d'une abomination chirurgicale dont il avait refusé de subir la douleur et l'opprobre, est mis un beau jour à la porte de la maîtrise de Saint-Étienne, durement, impitoyablement, sans ressources d'aucune sorte, sans que les gens qui ont profité de son jeune talent et du printemps de sa voix daignent jeter un regard de pitié sur la destinée du pauvre adolescent. Il eût certainement couché à la belle étoile, il serait peut-être mort de faim, sans l'humanité d'un perruquier, qui, plus tard, fit de sa bonne action la dot d'une fille acariâtre et dévole, que l'honnête et grand artiste crut devoir épouser par reconnaissance.
Cet enfant de chœur se nommait Joseph Haydn.
L'autre est placé, par les soins et aux frais du chapitre de Saint- Sauveur, au collège des jésuites d'Aix pour y terminer son éduca-
tion littéraire. El ce traitement paternel n'est pas une exception faite en faveur d'un seul, pour prix des services éclatants qu'il a pu rendre à l'église, il est l'application d'une règle constamment suivie à l'égard des enfants de chœur sortant de la maîtrise de Saint-Sauveur.
Ce second enfant de chœur se nommait Félicien David.
Le voilà donc au collège des jésuites. Plus de voix, partant plus de chants; mais des versions, des thèmes, de hons pensums , et tout l'aimable cortège des choses dont on embellit l'âge le plus heureux de la vie, sous le fallacieux prétexte d'enseigner aux gens une langue morte, qu'ils n'apprennent guère, et qui, s'ils parvenaient à la bien apprendre, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent ne leur servirait à rien. Bosa, la rose, le De Vins Illustribus et leurs riants collègues ont-ils fait trouver à Félicien David une seule de ses mélodies? Nous nous permettons d'en douter, dussent les quatre Facultés, leurs massiers en tête, nous assommer à coups de bonnets carrés.
Par bonheur, on faisait beaucoup de musique au collège des jésuites d'Aix, et, ce qui vaut mieux encore, on en faisait de bonne. Les RR. PP. choisissaient le répertoire de leur chapelle parmi les chefs-d'œuvre du genre sacré, et ne reculaient pas devant ceux du genre profane. Prenant leur bien partout où ils le trouvaient, ils s'emparaient des meilleurs airs d'opéras, auxquels ils adaptaient des paroles de prières. En leurs heureuses mains, l'air Délia sua pace, du Don Juan de Mozart, était devenu un Ave verum, et celui Venez^ aimable Stéphanie^ de Berton, s'était métamorphosé en cantique.
Félicien David avait appris le violon à la maîtrise sans avoir reçu régulièrement des leçons de cet instrument. Quelques indications, quelques conseils lui avaient suffi. MM. Michel et Sylvestre étaient alors professeurs de musique à l'établissement des jésuites d'Aix. Tous deux s'occupaient de la composition des morceaux destinés à la chapelle, mais le dernier était plus particulièrement chargé de
surveiller et de diriger rexécution. Ayant facilement reconnu l'aptitude de Félicien David, il le choisit pour chef des premiers violons et pour second chef d'orchestre. M. Sylvestre se contenta désormais de tenir le bâton de mesure; il n'avait plus besoin de soutenir les exécutions en jouant lui-même du violon.
Les airs d'opéras transformés en prières avaient initié le jeune homme à la musique moderne. Le démon de la composition ne lui laissait pas un instant de repos; mais comment faire pour composer sans avoir appris ? 11 faut au moins avoir quelque bon modèle devant les yeux. Or, les RR. PP., jaloux peut-être de conserver le m.onopole de leur beau répertoire, n'en laissaient approcher personne. Ils n'auraient pas souffert, d'ailleurs, que le temps destiné aux études littéraires fût employé par leurs élèves à lire des partitions.
Tous ces obstacles ne parvinrent pas à rebuter Félicien David. Voulant à toute force contempler face à face et bien à son aise les chefs-d'œuvre qui ne faisaient que passer sur son pupitre de violoniste, il apprend par cœur sa partie, suit très-attentivement celle des autres pendant l'exécution, et, retiré dans sa chambre aussitôt après l'office, il écrit de mémoire ce qu'il vient d'entendre, et remplace ce qu'il n'a pu retenir par des remplissages de sa façon. La possession des plus beaux motets d'Haydn, de Mozart, de Cherubini, de Lesueur, est le prix de ce tour de force de mémoire et d'instinct musical.
Notons en passant ces ardentes convoitises, ces prodiges de mémoire. On les retrouve dans la jeunesse de tous les artistes véritablement nés pour la composition. Mozart apprit par cœur, en deux auditions à la chapelle Sixtine, le célèbre Miserere d'Allegri, dont il était défendu, sous peine d'excommunication, de laisser prendre copie, et il n'avait pas le secours d'une partie écrite. Pendant la carrière militante de Rossini, on n'a jamais vu chez lui, en fait de partitions, que sa provision de papier réglé. Et il savait par cœur tous les ouvrages de tous les répertoires ; il les sait encore. On pourrait facilement multiplier les exemples de ce genre.
Ceci ne veut pas dire que tous les liommes doués d'une grande mémoire musicale aient été des hommes de génie, mais simplement que tous les hommes de génie ont été doués de cette mémoire. Entre la faculté de créer en musique et celle de composer, ou, en d'autres termes, ^arranger, il y a des différences énormes que M. Méreaux a très-bien établies dans ses Études sur les Clavecinistes (1). La force et l'étendue des souvenirs doivent nécessairement être doublées de l'aptitude à composer. 11 n'est pas au monde, en effet, de mémoire assez puissante pour retenir spécialement chacun des innombrables faits contenus dans un morceau de musique, si simple soit-il : noms des notes, intervalles successifs de la mélodie, durées des sons et des silences formant le rhylhme principal et les rhylhmes secondaires de toutes les figures de l'accompagnement, groupes simultanés ou accords, appogiatures, notes de passage, modulations, timbres, nuances et distribution de toutes ces choses aux voix et aux instruments ; aussi n'est-ce jamais par le détail que les gens bien doués retiennent une œuvre de musique après une seule audition ou une seule lecture ; c'est en la recomposant 3i\x moyen de quelques jalons conservés par le souvenir. Privée de cette faculté de recomposition, livrée à ses seules forces, la mémoire, même la plus puissante, ne saurait atteindre le but. Elle ne peut pas plus retenir toutes les notes d'une partition d'orchestre que l'œil de l'accompagnateur, qui du premier coup les réduit pour le piano, ne peut les lire effectivement; cet accompagnateur recompose la partition avec les indications incomplètes que son regard saisit.
S'il était possible ici de fortifier cette opinion sur la mémoire musicale de preuves scientifiques, nous appellerions à notre secours les travaux admirables de M. Aimé Paris sur l'art de donner aux souvenirs une puissance pour ainsi dire indéfinie (2). Nous
(1) Création^ c'est, dit M. Méreaux, l'œuvre spontanée du génie naturel, sans le concours nécessaire de la science. — Composer, c'est coordonner ses idées pour en faire un tout vraiment artistique. [Componere, assembler, disposer ensemble.)
(2] Principes et applications de la Mnémoiechnie^ par Aimé Paris^ 2 vol. in-S*. Mulot 122, rue Saint-Jacques.
établirions, par les faits, que les termes les plus divergents du problème le pins ardu, réduits à l'unité par la traduction et l'association des idées, s'apprennent très-vite, et ne s'oublient que bien rarement. Mais nous en avons assez dit pour faire comprendre que la faculté de composition est la véritable mnémotechnie de la musique, et que, sans elle, la mémoire, bornée à ses seules forces, ne retiendrait que les petites mélodies des petites chansons. Donc, une grande mémoire musicale est le signe de la faculté de composition; établir cela était, en vérité, toute notre ambilion.
Mais revenons à Félicien David, que sa grande mémoire a failli nous faire oublier. Astreint à l'exacte discipline du collège des jésuites, obligé de consacrer le meilleur de son temps à des études littéraires, il ne pouvait, comme à la maîtrise, se livrer tout entier à sa passion pour la musique. Bien souvent, courbé sur son pupitre d'écolier pour écrire ses thèmes ou ses versions, il pensait à son pupitre de chef des premiers violons, à la chapelle, sa véritable classe, à Mozart, Haydn, Cherubini, ses véritables professeurs. Tous les instants qu'il pouvait dérober à ses devoirs de collégien, il les employait à composer d'instinct ou à lire les œuvres des maîtres qu'il avait écrites de souvenir. Cela, naturellement, n'allait pas sans de fortes distractions, dont l'étude du latin se ressentait un peu. Les bons Pères, habiles entre tous à pénétrer les mystères du cœur humain et à l'incliner à leur volonté, n'avaient pas eu grand'peine à découvrir la cause des distractions de leur élève, et le moyen de l'en punir. Lorsqu'il s'était rendu coupable de quelque crime éclatant de lèse-pensum, ils lui confisquaient son papier réglé et tout ce qu'ils pouvaient saisir de sa musique écrite.
Ils encourageaient, en revanche, tout ce que Félicien David pouvait faire pour la plus grande gloire de leur chapelle , et , grâce à ces encouragements, les quatre ans passés dans leur collège n'ont pas été stériles pour le développement de ses aptitudes de musicien. 11 y a entendu des chefs-d'œuvre, il a concouru à leur exécution , et enfin il a pu , malgré tous les obstacles, les étudier et se rendre
compte, en partie, des procédés employés parles maîtres; mais son penchant pour la composition était singulièrement comprimé par la discipline de la maison. De temps en temps, cependant, lorsque le maître de musique était surchargé de besogne, il chargeait Félicien David d'orchestrer les accompagnements de quelque motet, de quelque cantique.
C'était, on le voit, une bien maigre pitance pour un si grand appétit.
Malgré les distractions que lui donnait son penchant pour la musique, — distractions si cruellement punies par la confiscation du papier réglé et des partitions manuscrites, — Félicien David fit de bonnes études littéraires. Ce caractère indépendant jusqu'à la sauvagerie, cet esprit qui ne nourrit jamais qu'une idée à la fois, mais qui la nourrit assez bien pour la transformer en obsession , n'excluent pas chez lui le sentiment du devoir et l'amour de l'exactitude en toutes choses. Si , lorsqu'il gribouillait ses thèmes et ses versions, son âme était parfois, non en la cuisine comme celle du jeune Gargantua, mais en la musique , il parvenait souvent, par un grand effort de volonté , à dominer ses penchants et à consacrer toute son attention à la tâche qui lui était imposée. Après quatre ans de séjour au collège , il avait terminé sa rhétorique. Ce n'est pas tant mal pour un distrait, pour un rêveur, pour un ensorcelé de mélodie.
11 n'a pas quitté le collège; mais le collège l'a quitté, c'està-dire a cessé d'être, par suite de la mesure gouvernementale qui, en 1828, fit fermer en France tous les établissements des jésuites.
Jeté dans la vie à l'âge de dix-huit ans, orphelin, sans ressources, n'ayant pour tout bagage que le latin qu'on lui avait trop enseigné, et la musique qu'on ne lui avait pas assez apprise, voilà Félicien David mis, par la destinée, en demeure de gagner son pain. Naturellement, il voulut le demander à l'art qu'il chérissait, et qui l'a si bien payé de retour, après tant de longues et navrantes épreuves.