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F. Halévy, sa vie et ses oeuvres. Récits et impressions personelles - simples souvenirs

Le 17 brumaire an X, on chantait en hébreu et on lisait en français dans le temple israélite de Paris un Hymne à l'occasion de la paix. Peu de jours après, dans l'un des journaux du temps, les vers latins suivants étaient adressés à l'auteur de cet hymne par le pasteur protestant Marron, qui a laissé parmi ses coreligionnaires une grande renommée comme ministre, et parmi les amis de la latinité moderne une réputation méritée de poëlc. J'ai ces vers, en autographe signé, sur l'hymne imprimé à \ Imprimerie de la République :

EUJE HALÉVY

Hebraico cdrmine pncis reditam rgregié celebranti.

Pax ubi lœla vcnit cum liberlate cauenda. Et nova placato fœdera missa polo ; Quique omncs héros juvenis supereminet unus :

Musa, rnihi vires suflîce^Musa, decus !

Ddvidica) concède lyrae sacra tangere pleclra, Quae sonat aeterno carrnina digna Deo!

Isacidas inter vales insignis, Elia,

Sic dixti : et quantum niox ruit oie melos!

Davide ab extincto saccla effluxere triginta,

Diiui tacuil nulli perculieiiiJa ihelys.

Jara cessât viduaia suo lugere p ëlà,

El rnihi Ji s-aeom, lu, hone, reddis, ai» {\).

Le poêle hébraïque Élie Halévy, qui avait ainsi célébré la paix d'Amiens, et à qui le pasteur Marron adressait ces beaux vers, était notre père. A l'époque où cet hymne hébraïque fui chanté et lu dans le temple, mon frère était à peine de ce monde où je n'étais pas encore, et où il me devarça de trois années.

Halévy (Jacques-Fromental-Élie) est né à Paris en l'an VII, le 27 mai 1799, de parents Israélites: après ce qui précède, je pourrais me dispenser de l'ajouter. Chose curieuse! et que je ne puis m'em[iêcher de signaler, mon frère est né rue Neuvc-dcs Mathurins, dans l'une de ces maisons détruites sur l'emplacement desquelles on construit aujourd'hui l'Opéra; et dans une autre de ces maisons abattues (pourquoi ne j)as insister sur ces bizarres rapprochements), il se maria en 1842 (2).

Notre père était Allemand, né à Furlh, petite ville de Bavière, près de Nuremberg. Notre mère, Julie Meyer, était Lorraine, et

(1) A Élie lîalévy.

Qui a célébré d'une manière brillante en vers hébraïques le retour de la paix.

u Au moment de chanter la paix joyeuse qui revient avec la liberté, et ces nouveaux » traités resserrant les liens du monde pacifié, et ce jeune héros qui, seul, surpasse tous » les autres: «0 Muse, t'écrias-tu, donne-moi la force, donne-moi la gloire ! accorde-moi de » faire vibrer les cordes de la lyre de David, à qui Ton doit des acctBts dignes du Dieu » éternel! » Ainsi tu parlais, Élie, pot-'te renomaié au milieu des poëies fils d'Ii-r;.ël ! Mais u bientôt quelle mélodie s'échappe de tes lèvres! Trente siècles se sont écoulés depuis que n David n'est plus, et ca lyre s'est tue, parce qu'aucun autre ne devait en toucher les » cordes! Mais elle cesse de pleurer son poète : o Tu m'as rendu, dit elle, le chantre de » Jessé 1 »

Le vrai nom de notre père était, Lévy. En 1807, les Israélites de France furent invités par mesure gouvernementale, prise de concert avec une décision du grand Sanhédrin, convoqué à Paris, à changer ou à modifier leurs noms de famille, pour éviter la confusion qui résultait sur les registres de Tétat civil de la similitude d'un grand nombre de noms. Noire père ajouta à son nom l'affixe hébraïque ou article hnl, et s'appela dès lors Halévy^ qui avait été le nom de plusieurs talmudistes célèbres, et notamim nt du poëte Jédédias Halévy, qui florisiait au treizième siècle de l'ère chrétienne.

(2) Il y épousa M"' Léonie Rodiigues. et la bénédiction nuptiale y fut donnée selon le rite srnélite.

son lieu de naissance était le joli village de Malzéville , près de Nancy.

Un de nos excellents amis, M. Edouard Monnais, écrivain distingué, que j'aime à remercier ici publiquement de l'amitié constante et inaltérable, de l'admiration dévouée, qu'il ne cessa de témoigner à mon cher et illustre frère, me demanda, peu de temps après que nous eûmes la douleur de le perdre, quelle part avait prise notre père à notre éducation, et quelle influence il avait exercée sur la carrière si différente que nous avions suivie tous les deux, avec tant de gloire d'un côté. Je fus heureux de rendre hommage à une mémoire vénérée^ et j'adressai à M. Edouard Monnais ces renseignements.

Notre père, Élie Halévy, était un homme très-honoré parmi les Israélites pour son caractère et pour sa science ; mais, je dois le dire, cette science était toute spéciale. Il était profond hébraïsant et très-versé dans les connaissances talmudiques. 11 avait fondé en 1818, de concert avec quelques Israélites de Paris, un journal ou Revue mensuelle, intitulé risraélite français, qui avait pour épigraphe cette belle parole de l'Ecriture : Tiens au pays et conserve ta foi, parole prédestinée, qui semble résumer l'avenir universel du peuple juif (1). Poëte hébraïque très-renommé^ comme on l'a vu plus haut, il eut toute sa vie l'estime de l'illustre orientaUste

(1) On doit encore à notre père un petit ouvrage publié en 1824 : Instructions religituses et morales à l'usage de la jeunesse Israélite. Ce sont les principes religieux et moraux de l'Écriture, avec le texte hébreu en regard de la traduction française. Il a laissé manuscrits: 1" an Dictionnaire he'breu- français {dontils'occupsiït au moment de sa mort), ouvrage malheureusement inachevé, et commencé dans des proportions trop vastes; 2° un travail très-ingénieux et très-curieux sur les fables d'Ésope, qu'il attribue à Salomon : les Proverbes seraient, suivant lui, les afifabulations de ces fables, dont le texte hébraïque aurait été perdu. Le mot hébreu Asaph serait l'origine du nom imaginaire du préiendu fabuliste Ésope. Il s'appuie, pour développer son système, du passage suivant de l'Écriture : « Sa- » kmon composa aussi 3,000 pai^abules et il fit 500 cantiques. II traita aussi de tous les » arbres, depuis le cèdre qui est sur le Liban jusqu'à l'hysope qui sort de la muraille; et » il traita de même des animaux de la terre, des oiseaux, des reptiles et des poi>sons. » (.Les fi'ji'?, liv. III, ch. v.) J'ai dans ma bibliothèque un exemplaire des Fables de Lukman, texte arabe et traduction f:ançaisc en regard. Au bus de chaque fable :e trouve, de la main de notre père, le texte hébreu-français de chacun de» proveibcs Je Salomon qui s'y rapportent.

Silvestre de Sacy (père de l'académicien d'aujourd'hui), qui Ihonora d'une constante amitié et d'un intérêt qu'il voulut bien reporter sur moi-même pendant tout le cours de mes études universitaires.

Notre père, très-ardent pour la complète émancipation intellectuelle de ses coreligionnaires, que la révolution avait faits citoyens, ne prit pas à notre instruction une part directe {la spécialité de ses connaissances ne le permettaif^ias) ; mais il se dévoua entièrement à notre éducation, et quoique complètement ruiné par une malheureuse entreprise commerciale, il fit les plus grands sacrifices pour vouer ses deux fils aux études et aux professions libérales.

La vocation musicale de mon frère se prononça de très-bonne heure et fut déterminée par une circonstance singulière. La première pension où nous fûmes placés (car je ne parle pas d'une petite école, enclos du Temple, oij nous reçûmes beaucoup de coups de férule et quelques notions de grammaire) était un externat dirigé par un nommé Cazot, dont le fils, musicien, avait remporté le premier prix de fugue et de contre-point au Conservatoire; il y était répétiteur de solfège. 11 remarqua les brillantes dispositions musicales du jeune élève de son père, et le fit entrer dans sa classe au Conservatoire en 1809. Je crois que de toute façon mon frère aurait été ce qu'il devint plus tard , mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a quelnue chose de providentiel dans ce hasard qui avait placé dans le voisinage de notre père (nous demeurions alors rue Michel-le-Comte, et la pension était rue du Chaume, vis-à-vis des Archives) un maître de latin ayant un fils répétiteur de solfège et lauréat musical du Conservatoire (1).

(1) Cazot (Franrois-Félix), le premier maître d'Halévy, né en 1790, était élève de Gossec et de Catel. Il remporta en 1811 16 2"= grand prix de composition musicale à llustitut, et, en 18iy, le 2^ 1" grand prix en partage avec Hérold. Il est à remarquer que l'année où mon frère sut le 1" grand prix de composition à i'Instituten 1819, il le partagea également avec un lauréat nommé Turina, Italien d'origine : renvoyé en Iialie parle piixde Rome, il y resta depuis et demeura profondément inconnu . Félix Cazot fut un homme d'un mérite réel, pour lequel mon frère conserva toujours des sentiments d'estime et d'affection. Il avait quitté de bonne heure le Conservatoire pour se vouer à l'enseignement privé; on lui doit une excellente Méthode de piano. Il est mort il y a peu d'années.

Le Conservatoire, à Tépoque où Halévy y commença ses éludes, était encore de création assez récente. Il était déjà en pleine prospérité et devait quelque chose d'imposant à son décret d'organisation. Les termes de ce décret l'instituaient « pour la composition et la » reproduction de toutes les parties de la musique et de l'art dra- » malique, l'entretien et l'éducation des artistes, pour la splendeur » des fêtes publiques, pour les armées et les théâtres. » Il avait alors pour directeur Sarrette (1); Gossec, Cherubini et Méhul étaient inspecteurs de l'enseignement et professeurs de composition. Catel et Berton enseignaient l'harmonie; Garât était l'un des professeurs de chant. Rode, Kreutzer, Baillot, professaient le violon; parmi les maîtres de piano était Boïeldieu. A la suite des professeurs figuraient sur le tableau du personnel des membres correspondants à l'étranger : c'étaient Haydn à Vienne, Paesielio, à Naples, Salieri à Vienne, Winter à Munich, Zingarelli à Rome; grands noms, qui, avec les renommées nationales, environnaient l'institution d'un puissant prestige.

En 1811, mon frère était élève de Cherubini pour la composition (il le fut quelques mois de Méhul, pendant une absence de Cherubini). Il suivait la classe de Berton pour l'harmonie, et pour le piano celle de Lambert, aimable et excellent homme, qui se consolait de n'avoir pu faire d'Halévy un pianiste en se glorifiant plus tard du compositeur. Lambert, mort dans un âge Irès-avancé, a légué à l'Institut la fondation du prix annuel d'encouragement qui porte son nom.

Je me suis demandé souvent, et l'on m'a demandé plusieurs foi?, quelle influence directe les leçons de Cherubini avaient pu exercer sur le talent d'Halévy, sur la tendance, sur le caractère de ses ouvrages. Je suis fermement convaincu que l'exemple, l'école et le commerce intime de Cherubini fortifièrent en lui l'amour du grand, et le confirmèrent dans l'instinctif éloignement qu'il eut toujours

(1) Excellent administrateur ; il n'était pas luubicien et a laissé un très-honorable souvenir dans l'art musical.

pour ce qui est bas. vulgaire et trivial. En quoi la science musicale de Cherubini difïérait-elle de celle de Bach, de Jomelli, de Fuchs, de Marpurg? c'est ce qu'un théoricien seul pourrait expliquer. Cherubini enseignait-il mieux le contre-point et la fugue que ne le faisaient Perne et Reicha, ou que ne le fait aujourd'hui Thonorable musicien, son élève, M. Leborne? Je ne sais. Mais ce que je puis affirmer, c'est qu'en musique comme dans tous les arts, comme dans tout ce qui tient aux travaux de l'intelligence, il y a deux choses, la science, et ce je ne sais quoi qui est le style, qui est l'homme. Aussi les premiers organisateurs du Conservatoire avaientils nommé les professeurs de composition /^ro/^^^^^^r-s de style, et ils furent longtemps désignes sous ce litre. D'autres compositeurs ont demandé et reçu avec fruit les leçons de Cherubini^ alors qu'ils étaient déjà en possession de la célébrité : c'est qu'animés d'une louable et modeste ambition, ils voulaient mieux encore, et ils savaient que Cherubini avait le contraire de leurs défauts. Halévy, comme compositeur, avait autre chose sans doute que les qualités de Cherubini, mais il n'avait le contraire d'aucune : voilà pourquoi les leçons du maître ont laissé sur lui une plus forte et plus inaltérable empreinte.

Je reviens aux premières années d'Halévy; et, pour mieux retrouver mes souvenirs, ma pensée se rattache à ces maisons d'autrefois ofi commencèrent les travaux de l'adolescence, les luttes de la jeunesse : j'évoque les vieilles rues et les jeunes années ; je revois ces demeures qui renfermaient le présent et l'avenir, les vieux meubles, les deux petites tables de noyer, couveiles, l'une de papier blanc, l'autre de papier réglé, et le piano d'oii s échappèrent les premières inspirations.

Le premier piano, sur lequel travailla l'auteur de la Juive, était un petit clavecin sorti des ateliers d'un modeste facteur allemand de la rue Vieillc-du-Temple, qui se nomnuiit Roller. 11 avait un fils, élève, comme nous, dans cet externat de la rue du Chaume qui avait été évidemment créé pour déterminer la vocation musicale d'Halévy.

Le jeune Roller faisait un pou de latin avec le bonhomme Cazot, de la musique avec le fils Cazot, de la peinture avec le peintre Gautherot, élève de David, et le moins qu'il pouvait de pianos dans l'atelier de son père. Il devait cependant devenir un jour le célèbre inventeur des pianos droits. Il est inulile de dire qu'il est resté notre ami. Quand il eut fait sa fortune et une foule de pianistes avec son ingénieuse invention, qui transformait le piano en liôte commode des plus humbles réluils, il se souvint qu'il avait été peintre, en fa-sint le portrait de son père. 11 devint bienlôl le portraitiste habile que l'on connaît, fil le portrait de mon frère, le mien et une foule d'auSres (1). Avec ses souvenirs et ce buste si vivant, ouvrage du talent et du cœur que nous avons tous admiré, il termine en ce moment une nouvelle image où Halévy revivra tout entier. Vers 1854, pour satisfaire à un désir de son illustre ami, il redevint facteur, et lui fit un magnifique bureau de travail dont les flancs recelaient un piano : l'un des tiroirs, eu s'ouvrant, montrait un clavier. C'est sur cette table-piano qu Halévy composa ses derniers opéras : Valentine d' A>il)i(j)iij^ Jaguarita^ la Magicienne; Le vieux clavecin du père avait facilité les premières études d' Halévy, entendu ses premiers accords, reçu ses premières inspirations. Le piano du fils avait recueilli ses dernières pensées.

C'est sur le piano du père Roller qu'il essayait un jour quelques mélodies au second étage d'une vieille maison de la rue Michel- Lepelletier, qui était à la veille de perdre son nom et de s'appeler rue Michel-le-Comte, lorsque noire mère elTrayée ouvrit la porte de la chambre oii nous travaillions tous les deux : o Que fais-tu là? ditelle; ferme vite ton jMano, n'ouvrez pas la fenètrect ne bougez pas!... N'entendez-vous donc pas?... » Lu ellt-t, on entendait dans la rue un piétinement de chevaux. Notre mère referma hruscjuement la porte, cl rentra dans la cliaiiibi"e voisine [irès de nos jeunes sœurs

(1) NotammcQt ceux de la famille Hittorfî, ceux de M. LnvaHée, de Ti)énard,deCoriolis, de M. Boitelle, qui obtint tant de suc^,è6 au dernier Salon, et cel li do M. le duc de iMoriiy, qu'il exposera au Salon prochain.

et de notre père : u N'ouvrez pas la fenêtre, » avait-elle dit. Notre désobéissance (la mienne, du moins) fut plus forte que la volonté et prompte comme l'éclair. Je soulevai précipitamment une de ces fenêtres à tabatière comme l'on en voyait alors beaucoup, qui glissaient sans bruit dans leurs rainures. Au cri étouffé de surprise que je poussai, mon frère accourut. C'était le premier avril 1814. La veille, le sénat avait voté la déchéance de l'empereur, et la capitulation de Paris avait été signée. Deux jours avant, nos cœurs avaient tressailli au récit de l'héroïque défense de Paris par les élèves de l'École polytechnique sur les buttes Saint-Chaumont. Or, voici le spectacle qui frappait nos yeux à cette petite fenêtre de la rue Michel-Lepelletier, la seule qui fût ouverte dans la rue déserte et silencieuse. Un long escadron de Cosaques défilait lentement : pas un boutique ouverte, pas un habitant aux fenêtres et aux portes; partout l'apparence du deuil et de la désolation. L'armée ennemie entrait dans Paris, et ce détachement de cavaliers, à l'aspect sauvage, venait reconnaître ce quartier de la ville immense. Le fer de leurs longues lances s'élevait jusqu'à nous. Plusieurs levèrent la tête et regardèrent étonnés ces deux têtes d'adolescents, les deux seules qui apparussent dans la rue populeuse et comme frappée de mort. De ces deux jeunes inconnus qui les regardaient avec une morne surprise, l'un devait plus tard envoyer dans leur lointaine patrie quelques-uns de ces chants qui ont parcouru le monde, et ces beaux chœurs de Charles VI, dont la patriotique inspiration a pris peut-être naissance dans les souvenirs de cette douloureuse journée. « Ferme, m'avait-il dit vivement, en se rejetant loin de la fenêtre, cela fait mal ! » Nous n'oubliâmes jamais l'impression profonde qu'avait produite sur nous cette scène; et plus tard, quand nous lûmes dans certains récits qu'un odieux enthousiasme avait alors éclaté ailleurs, nous nous rappelâmes, pour donner à ce jour néfaste son véritable caractère, ce petit coin muet et désolé du vieux Paris où s'étaient écoulées nos premières années.

C'est dans cette rue Michel-Lepelletier que m'apparaît surtout

notre enfance, car de la rue Neuve-des-Mathurins, où mon frère et moi nous sommes nés, il ne me reste qu'une vague et fugitive impression. La rue Sainte-Avoye (encore une déshéritée : elle s'est absorbée dans la rue du Temple) fut la seconde étape de notre vie intelligente. Notre père s'y était transporté en 1815 (année mémorable où il n'y eut presque pas de France et pas de concours général). Il s'y trouvait plus à portée de remplir les fonctions d'un modeste emploi consistorial. C'est là qu'en 1819 nous eûmes la douleur de perdre notre mère, enlevée par une maladie de poitrine à trentehuit ans. Elle chérissait ses enfants ; elle ne voulait pas mourir et se vit mourir. Ce fut pour nous un voile de deuil jeté sur de premiers succès. L'année où nous fûmes frappés de ce coup, mon frère eut le grand prix de Rome ; il avait eu déjà deux fois le second grand prix, en 1816 (à dix-sept ans) et en 1817. Il n'avait pas concouru en 1818. Notre père, désolé d'une perte cruelle, obtint que le départ de son fils pour Rome fût différé d'une année. Halévy dut à cette circonstance de composer et de faire exécuter en 1820, dans le temple Israélite, un J)p profundis à grand orchestre pour la mort du duc de Rerri. Ce morceau, empreint d'une profonde couleur religieuse, fit sensation et attira l'intérêt sur le jeune lauréat de l'Institut. Ce De profundis fut gravé. Le titre porte: Dédié à Cherubini \idiV F. Halévy, membre du Conservatoire. Il était en effet déjà professeur-adjoint de solfège au Conservatoire, et partit pour Rome, muni d'un congé, à la fin de l'année 1820 (1). Il partagea entre Rome et Naples sa première année de pensionnaire: Rome lui apparut ce qu'elle est encore aujourd'hui, une ville morte au progrès, au mouvement des arts; mais il y vit c^s ruines, il y trouva ces souvenirs qui élèvent l'âme: il y connut Ilossini, t't il y entendit le Miserere.

De Naples, où il me sembla payer à cette ville de plaisir et de

(1) A quinze ans, il était répétiteur de solfège, et il me disait souvent en riant : « Tous mes élèves sont plus grands que moi, et quand j'arrive à la classe, ils mettent des partitions sur mon tabouret, pour que je puisse les accompagner au piano. »

far rtieiilc son Iriljut accoulunié, il m'écrivait en plaisantant qu'il venait de faire ses débuts comme compositeur dramatique, en composant trois airs de ballets pour le théâtre Saint-Charles: « Ils ont fort réussi, » ajoulail-il. Dans la même ville, il écrit ivQ\<,Canzonneile en dialecle napolitain, et il les dédie à raîm'e de nos sœurs. En Allemagne, à Vienne, où il passe une partie de Tannée 1822, ses travaux deviennent plus sérieux : c'est une ouverture à grand orchestre, un psaume à grand orchestre et à deux chœurs, et le finale d'un grand opéra italien : Marco Curzio. La partition porte en note: « L'action du finale est le moment oij Marcus Curlius, cher au pays » par ses exploits, se dévoue aux dieux infernaux pour sauver sa » patrie, et, se précipitant tout armé dans le large gouffre q^ui » s'était ouvert au Forum, satisfait ainsi l'oracle, puisque lahiine » ne devait se refermer que quand Rome y auiait jeté ce qu'elle » avait de plus précieux. » Ce grandiose sujet de finale mdiquait chez le jeune compositeur les tendances d'un talent hardi, vigoureux, confiant dans ses forces. Il annonçait déjà les prédilections de l'artiste pour les conceptions larges et puissantes ; c'était le premier essor d'une imagination élevée, ne reculant ni devant l'appareil pompeux de la mise en scène, ni devant les plus vastes perspectives. En Allemagne, il connut Beethoven, il le vit souvent ; il conserva toute sa vie un souvenir d'attendrisse.nenl et d'admiration pour le grand artiste qu'il avait vu triste, pauvre, dans un réduit champêtre près de Vienne, travaillant toujours, et tirant de son piano des sons qu'il n'entendait plus.

On m'excusera si quelquefois l'on trouve quelque chose de personnel dans ces souvenirs. Nos deux existences ont été tellement juxtaposées, qu'il me serait difficile de placer la vie de mon frère sous son véritable jour, si je n'éclairais à cette lueur quelques parties de la mienne. J'en demande pardon d'avance à mes lecteurs. Ainsi, pendant son voyage en Italie et en Allemagne, comme grand prix de Rome, le compositeur, celui de nous deux qui un jour devait être tout, n'était encore qu'une promesse et une espérance, etl'hum-

ble lauréat du concours général, le répétiteur de rhétorique dans les pensions Massin el Petit, qui avait traduit Horace en vers à vingt ans, était devenu presque quelque chose. M. Daru l'avait accueilli et loué; Raynouard lui avait consacré un article dans le Journal des Savants. J'avais donc l'avance en ce moment; j'ai honte d'en convenir. Quand nous le revîmes à Paris, nous l'embrassâmes tous, père, frère, sœurs (la mère, hélas! n'y était plus), avec d'autant plus de joie quL', parti chélif et presque malade, il nous revenait furt et bien portant. 11 reprit sa classe au Conservatoirvi, retrouva des leçons, chercha des poëmes. Vial, une aimable et douce figure de ce tempslà, l'ingénieux auteur à' Aline, du Premier Venu, des Deux Jaloux (je ne sais quelle circonstance nous avait liés), avait lu pour moi aux Français une petite comédie qui lut jouée queLjues années plus tard. Il confi'i à mon frère un acte dopera comique, ce qui était alors comme aujourd'hui le nec p/us ultra de l'ambiiion des infortuiîés lauréats du prix de Rome. Halévy écrivit rapidement la partition du Jaloux et le Méfiant. Mais, en attendant que son tour arrivât, il tourna les yeux vers le grand Opéra, oij il se sentait attiré. Il avait connu en Italie un jeune maîtie de conférences à l'École normale, Larauza ; ils se retrouvèrent à Paris. Larauza lui fit connaître Patin. Chez Patin, il rencontra un spirituel jeune homme du nom d'Arnoull, dont on voulait faire un notairOj mais qui voulait être poëte. M. Palin, qui a prouve depuis par son enseignement et par un si beau Hvre combien il aimait et comprenait le théâtre, ne dédaigna pas d'écrire avec Arnoult un petit opéra antique, Pyfjmalion. Je mis aussi la main à l'œuvre légère, commençant dès lors cette mission de fière et d'ami qui me fut toujours chère, de refaire pour les besoins du musicien ce qui n'était point conçu selon sa pensée, écrit selon son inspiration, et surtout prosodiquemenl modulé selon son impérieux amour du rhylhme. Quand il eut terminé la partition de Pygmalion, nous nous remîmes au travail, Arnoult et moi, et, à sa demande, nous écrivîmes pour lui un grau 1 opéra en trois actes, Erostrate : il en composa la nuisiqiie avec passion. Le pauvre Ar-

noult mourut jeune ; il n'a vu représenter aucun de ces deux ouvrages; il aurait vécu, qu'il n'aurait pasjoui davantage d'un honneur qui ne leur fut pas accordé : mais j'aime à donner ce souvenir à la mémoire d'un homme excellent et distingué qui m'aida à satisfaire le principal besoin de mon frère, le travail, et à lui préparer la voie des grandes œuvres qui l'ont illustré depuis.

Cependant notre père avait voulu s'éloigner de la demeure où notre mère était morte, et nous avions quitté ce vieux quartier où Israël avait de préférence posé ses tentes. La rue de la Jussienne fut une étape nouvelle entre le séjour des premiers travaux et celui des premiers grands succès, étape deux fois douloureuse : l'aînée de nos trois sœurs y mourut à vingt-trois ans, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beau té; et deux années plus tard, le 5 novembre 1826, un coup non moins affreux nous brisa l'àme ; nous perdîmes notre père. La veille de sa mort, mon frère eut du moins la consolation de lui annoncer qu'il venait d'être nommé accompagnateur et chef du chant au Théâtre-Italien, en remplacement d'Hcrold, qui passait au même titre au grand Opéra. Tout ce qu'il y avait d'Israélites à Paris suivit le convoi de notre père.

La maison de la rue Monlholon fut la demeure consolatrice, recelant l'avenir et déjà riche du présent. Elle s'offre devant moi avec son cortège de vivants et de morts, avec ce monde nouveau qui n'existait pas alors, qui m'entoure aujourd'hui, et qui disparaîtra à son tour, pleuré de ceux qui ne sont pas encore.

Là, dans un modeste (juatrième étage, s'était installée la famille (hélas! cruellement réduite): nous n'étionsplus que quatre, les deux frères et les deux sœurs survivantes. Au-dessous de noushabitait l'habile et déjà célèbre architecte M. Le Bas, sur les plans duquel s'élevait alors l'église Notre-Dame de Loretta. Membre nouvellement élude l'Académie des beaux-arts, il sut que l'un des deux frères, ses voisins, était un musicien lauréat de l'Institut et ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome. La connaissance fut bientôt faite et les deux familles bientôt unies, grâce au voisinage, aux souve-

nirs d'Italie, à deiLx pianos et à trois jeunes filles (car il y en avait une chez l'architecte). Ce dernier quitta la rue Montholon, pour aller remplacer àPlnslilut, comme architecte du palais, son oncle. M. Vaudoyer. Une heureuse fortune fit occuper l'appartement vacant par un ancien ami de notre père, M. Rodrigues, de Bordeaux, le père d'Olinde, à qui j'avais dû d'être l'élève et le collaborateur d'Henri Saint-Simon dans les dernières années de sa vie. Là venaient les deux frères Edouard et Henri Rodrigues, d'une autre famille de ce nom. On voit que l'amitié de M. Edouard Rodrigues pour mon frère est aussi ancienne qu'elle s'est montrée inaltérable pendant sa vie et dévouée après sa mort. Là venaient aussi Emile et Isaac Péreire, tous deux jeunes, pleins d'ardeur; le premier, sous les inspirations de Saint-Simon et d'Olinde Rodrigues, rêvait déjà la domination absolue de l'homme sur la nature et sur la matière (au risque de se faire absorber par elle) ; il voyait déjà la France transformée par les chemins de fer et la vapeur ; il rêvait déjà ce Paris nouveau qu'il a contribué à nous faire, avec ses monuments, ses boulevards et toute l'exubérance, toute l'expansion de la vie sensuelle ; il voulait pour tous, et surtout pour les hommes d'intelligence, le bien-être physique, le luxe même ; il cherchait déjà la réalisation de ses idées de grandeur matérielle, non sans quelques nobles aperçus de grandeur morale. Au milieu de ses rêves, devenus presque des réalités, son mariage le rendait le beau-frère d'Olinde Rodrigues. Halévy se plaisait dans cette société intelligente et passionnée, où brillaient son jugement et son esprit ; mais il n'oubliait pas que, s'il avait près de lui le Conservatoire, oîi son enseignement était aimé et honoré, il y avait non loin de là sur le boulevard, vis-à-vis du Théâtre-Italien, où, avec son aide, l'on répétait des chefs-d'œuvre, un autre théâtre qui en cherchait. C'est là qu'il voulait frapper, mais modestement : il ne pouvait songer à Eros' trate, dont la mise en scène eût exigé de grandes dépenses qu'on n'eût point voulu faire pour un débutant. Il présenta Pygnialion, la porte s'entr'ouvrit, et, en 1827, cet opéra fut mis à l'étude. J'ai

lu dans une biographie que, mécontent de l'effet des répétitions, il en demanda l'ajournement pour retoucher l'œuvre, et que cet ajournement, à son grand regret, devint définitif. Rien n'est moins exact : je sais d'où vint l'obstacle, je sais d'où vint l'ajournement. Je le tiens de mon frère lui-même, qui, non sans regrets, mais sans amertume, m'en fit le confidentiel aveu. Ces souvenirs ne sauraient être une récrimination contre personne ; je m'abstiendrai donc avec d'autant plus de soin de désigner un nom en cette circonstance, que ce serait celui d'un homme qui prêta depuis à Halévy, dans l'exécution de ses œuvres, le concours le plus empressé, le plus efficace, et se montra l'un de ses plus constants admirateurs. Pygmalion fut arrêté presque à la veille des répétitions générales : l'usage était alors de faire imprimer les livrets des grands opéras peu de temps avant leur représentation: j'ai la pièce imprimée. La musique renfermait des beautés de premier ordre, notamment un duo, une bacchanale mêlée de danse, et la scène finale. Cherubini y applaudissait; tout promettait un succès au compositeur, quand l'eiude de l'ouvrage fut soudainement suspendue et ne fut jamais reprise (1).

Mon frère ne se montra pas trop affligé de cette première déconvenue; de prochains dédommagements l'attendaient. D'ailleurs, je dois le dire ici, je ne le vis découragé et abattu que lorsqu'il n'eut plus rien à désirer, ni comme situation, ni comme renommée. C'est qu'alors il ressentait douloureusement, non quelques revers passagers si glorieusement effacés, mais de grands succès injustements méconnus, oublis cruels, noblement réparés depuis, qui le seront complètement, je l'espère, et qui l'ont fait souffrir dans son juste orgueil d'artiste comme dans la fortune de ses enfants. C'est ce que n'a pas suffisamment indiqué l'éminent critique M. Sainte-Beuve dans son remarquable et si bienveillant article sur mon frère (2) ; c'est ce qui ressortira clairement de l'ensemble

(1) Les partitions terminées et orchestrées de Pygmalion, opéra en un acte, et à'Erostrasfe, grand opéra en trois actes, sont entre les mains de su veuve, ainsi que le petit acte d'opéra comique, fes De'n Pavillons ou le Jaloux et le Mf' fiant,

(2) Halévy, secrétaire perpétuel, art. de M. Sainte-Beu\e. {Constitutionnel du It avril 1862.}

de sa vie et de ses travaux, retracé dans ces consciencieux souvenirs.

Je reviens à ces premiers temps, sur lesquels je m'arrête involontairement, parce qu'après des pertes irréparables si vivem.ent ressenties, la vie s'y présentait pour nous avec toutes ses espérances et toutes ses promesses, parce que la communauté des efîorts (et pourquoi ne le dirais-je pas?), des succès, entretenait de douces illusions, si pleinement remplies d'une part. A cette grande et attrayante loterie du travail et de la renommée, il devait bien souvent gagner le quine; moi, j'ai plusieurs fois gagné l'extrait, mais on ne le jouait pas.

En 1829, il avait été appelé du Théâtre-Italien à l'Opéra, pour y remplir avec Hérold les fonctions de chef du chant. Le succès de Cian'aux Italiens, oià M"* Malibran fut si émouvante et si dramatique; celui du Dilettante d' Avignon à l'Opéra-Comique (1); les chœurs et les belles pages àela Tentation [2) au grand Opéra ; la partition brillante et spirituellement rétrospective du ballet de Manon Lescaut; Ludovic^ opéra laissé inachevé par Hérold. et qu'il avait si dignement terminé, ces œuvres diverses et heureuses lui avaient ouvert la carrière ; il n'avait plus qu'à marcher et à grandir; il fit /a Juive (3).

(1) Poëme laissé inachevé par Hoffmaon, l'auteur d'Euplirosine et Corndin, des Rendezcous bourgeois, etc. La pièce m'avait été confiée par le fils d'Hoffmann, pour la terniiuer. La partition do Dilelto.nte d Avignon (1829) est run des chefs-d'œuvre d'Halévy; elle eut plus de cent représentations dans sa nouveauté et de nombreuses reprises, loiijours fructueuses.

(2) Opéra-ballet en 5 actes (aVec M. Casimir Gide).

(3) Voici les titres des autres ouvrages qu'Halévy à donnés à l'Opéra-Comifjue avant le Dilettante d'Avignon^ son premier succès, et ceux qu'on y a joués de lui après le Dilettante et avant la Juive (indépendamment de Ludovic, que nous avons cité plus haut, et sur lequel nous reviendrons) :

Avant le Dilettante d'Avignon :En 1827, l'Artisan, opéra comiqup en 1 acte, p^Ome de M. de Saint-Georges, auquel il a dii son premier ouvrage représenté. Succès encoutageant : une belle romance, avec refrain en chœur, qui fut répétée.

En 1828, le Roi et le Batelier, 1 acte, poème de M. de Saint-Georges, (l-a musique avec Rifaut, pensionnaire de Rome, opéra de circonstance.)

Après le Dilettante : En 1831, la Langue musicale, poème en 1 acte, de MM. Moreau et Gabriel, pièce faible; jolie musique; réussite.

En 133A, les Souvenirs de Lafleur (pour la rentrée do Martin). Poème en 1 acte de

Clari, le Dilettante iV Avignon, Ludovic, furent les gages et les précurseurs de ce succès mémorable. Clari fut représenté aux Italiens le 9 décembre 1828, et précéda de près d'une année le Dilettante cV Avignon. M""' Malibran, l'artiste si grandement douée, aux conceptions soudaines, au jugement prompt, aux amitiés vives, avait eu confiance dans le jeune maître ; elle lui avait demandé un opéra. Clari, c'était la transformation lyrique du touchant ballet de Milon, emprunté lui-même à une Nouvelle qui avait eu sa célébrité. Un réfugié florentin, un poëte, Pietro Giannone, écrivit le livret en vers élégants. Giannone iravaillait alors à son poëme : l'Esule^ où il décrit les regrets de la patrie absente, les douleurs et aussi les devoirs de l'exilé. La Florence de l'Italie nouvelle lui a fait une vieillesse heureuse et honorée (1). La partition de Clari sut plaire à ce public des Italiens, si prévenu, si difficile ; elle sut émouvoir des auditeurs tout surpris d'applaudir. Ils retrouvaient dans l'œuvre du compositeur français, à son début, les accents de leur muse favorite, avec les qualités de notre école : la richesse de l'instrumentation, la variété et la nouveauté dans le rhythme, la mesure et le goût dans la passion. Madame Malibran fut entraînante d'énergie et de verve : un terzetto ravissant, un duo qui transporta l'auditoire et qui fut comparé au duo célèbre de V Eup/irosine de Méhul ; un troisième acte pathétique et sévère où Graziani s'éleva très-haut, assurèrent à cette périlleuse tentative un succès d'autant plus glorieux qu'il était inespéré, et arraché au

MM. Carmouche et de Courcy. Pièce agréable, très-jolie musique. La pièce, comme la rentrée du chanteur, ne devait avoir qu'une durée limitée.

Halévy a laissé en outre la parution manuscrite à'Vella, opéra comique en 2 actes, qui fut sur le point d'être représenté en 1832, et dont les répétitions furent interrompues par les graves embarras financiers qui entraînèrent la fermeture de la salle Ventadour, où était alors l'Opéra-Comique. Le poëme à'Yella, un peu trop tourné au d-ame ou au mélodrame, était de MM. Moreau et Paul Duport. Il y avait dans la musique de grandes beautés.

(1) Une pension a été récemment votée par sa ville natale au vieux poëte longtemps proscrit. Le poëme : CEsule, par Pietro Giannone, l'auteur du libretto de C/ru-i, a été publié Paris, en 1829.

plus dangereux el au plus obstiné des ennemis ; la prévention (l). Le Dilettante cP Avignon, fine et joyeuse satire musicale oîi la mélodie coule à pleins bords, annonçait un talent varié, sûr de sa force, et disposant en maître de toutes les ressources de l'art. Ce fut une heureuse soirée pour Halévy, que celle du 7 novembre 1829 : elle lui ouvrait le théâtre populaire (2). Dans Ludovic, c'était encore l'Italie, son ciel, ses chaudes couleurs. Un sujet corse, une bizarre vendetta d'amour, offraient au musicien des situations oii ne manquaient ni l'émotion ni l'intérêt; Hérold, déjà atteint du mal cruel auquel il devait succomber, avait interrompu l'œuvre après l'avoir ébauchée, pour s'attacher au Pré au.xCIercs; Halévy y sema des beautés nouvelles que notre première scène lyrique n'eût pas désavouées.

Des deux actes dont l'opéra de Ludovic se compose, Hérold a^ait écrit la plus grande partie du premier acte; un magnifique quatuor qui fut constamment redemandé, était d'Halévy, ainsi que le second acte tout entier. L'ouverture, qui est charmante, était d'Hérold, mais elle avait été empruntée à une partition de ce maître, qu'un mauvais poëme avait entraînée dans sa chute (3).

Un jour, je feuilletais sur le bureau de mon frère, un de ces portefeuilles remplis d'autographes, précieux i-ecueils où la vie se retrouve, cheminant à travers les jalons du passé. Mes yeux s'arrêtèrent sur une lettre d'Hérold : la signature, les termes de ce laconique billet, l'époque où il avait été écrit, tout me frappa, et par un mouvement instinctif, j'en pris copie à l'instant. Voici cette lettre :

« Mon cher Halévy, » C'est demain mon jour fatal, je serai donc encore obligé de

(1) En 1843, après Charles F/, nn traité fut signé entre Halévy et M. Léon Pillet, alors directeur de TOpéra, pour transporter Clari sur cette scène. Ce projet ne put s'exécuter, par suite de difficultés dans la distribution des rôles; la traduction était déjà coinmeocép.

(2) Les rôles du Dilettante (VAvig/ion furent créés par Ponchard, Fargueil, Bouhrd, Beltiie; M"" Casimir et jMonsel.

(3) Le Lai»n Blanc, opéra-comique en un acte, qui n'eut qu'une seule représentation.

manquer l'Opéra ce soir et demain (1) ; je vous demande pardon de ces absences prolongées, mais en voilà pour longtemps]

» Voire tout dévoué,

X) Hérold.

» Ce vendredi. »

Pauvre grand artiste! il ne croyait pas si bien dire! Ce jour fatal dont il parle, cette première représentation pour laquelle il s'excuse de ne pouvoir venir à l'Opéra, c'était celle du Vré aux Clercs. En voilà pour longtemps, écrivait-il à Halévy ; un mois après il était mort (2) !

Mais grâce à son habile et dévoué continuateur, l'année même où celte fin prématurée avait été pleurée de tous, l'œuvre nouvelle qui avait occupé ses derniers instants, etdont il avait laissé l'ébauche, paraissait complète et brillante devant le public, et l'illustre mort retrouvait encore, au milieu d'unanimes regrets, des applaudissements et une victoire (3) .

Je reviens à la Juive.

J'avais quitté la demeure fraternelle, la rue Montholon. Mon mariage en 1832 avec la fille de M. Le Bas, l'architecte du palais Mazarin, où. je vins demeurer, nous avait éloignés, mais non séparés. Cette douce communauté de travaux et d'habitudes qui nous avait si longtemps unis n'était pas rompue ; seulement le rayon s'en était élargi. La chaîne n'était donc pas brisée, mais étendue. Mon frère gardait d'ailleurs près de lui, comme trait d'union, nos deux sœurs, héritage paternel qu'il s'alloua généreusement

(1) Tous les deux remplissaient alors à l'Opéra les fonctions de chefs du chant.

(2) La première représentation du Pré aux Clercs eut lieu le samedi 15 décembre 1832; Hérold mourut le 19janvierl833. Néen 1791 (le 28 janvier), il avait neuf ans de plus qu'Halévy. Grand prix de Rome en 1812, il n'attendit que quatre années la représentation de son premier ouvrnge, grâce à la bienveillance et à l'amitié de Boïeldieu, son maître, qui se l'adjoignit pour collaborateur dans un opéra de circonstance, Charles de France, représenté en 1816. Halévy attendit sept ans la représentation de son premier opéra, l'Artisan, joué en 1827,

(3) Lwrfoi!?c(poëmede M. de Saint-Georges) fut joué le 18 mai 1833, quatre mois après la mort d Hérold. Lemonnier,Féréo', M'"" Pradber et Massy y remplissaient les principaux rôles.

tout entier. I\Ion mariage, en un mol, nous tenait un peu à dislance, sans avoir diminué nos constants rapports ni affaibli notre intimité; il n'y avait entre nous que le boulevard et le pont des Arts : c'était peu de chose. Le boulevard, ce centre intelligent de la vie parisienne, nous y étions souvent tous les deux; nous allions, après le travail, y chercher ce délassement qui était un loisir occupé. Quant au ponl des Arts, il prit si bien l'habitude de le franchir, qu'au bout de quatre ans il n'y avait plus entre l'habitant de la rue Monlholon et moi qu'une différence : c'est que je demeurais à l'Institut, mais qu'il en était. D'autres circonstances d'ailleurs rétablirent entre nous, à diverses reprises, ou la vie rapprochée ou la vie commune.

Peu de poëmes d'opéras subirent plus de transformations que celui de ia Juive^ cette beureuse création de Scribe. Dans le plan primitif, la scène se passait à Goa, et l'inquisition tenait la place qu'occupe aujourd'hui dans l'ouvrage le concile de Constance. La conception musicale primitive fut elle-même changée, car une distribution de rôles qui avait été projetée, mais non maintenue, eût donné à la partition un tout autre caractère : dans ces bases premières, qui furent abandonnées, Adolphe Nourrit, au lieu d'être le père, était l'amant, et le rôle du père devait être confié à la voix de basse, à Levasseur. Nourrit, l'artiste supérieur, homme de si excellent conseil et de tant de goût, prit beaucoup de part à ces remaniements du fond. Combien de fois mon frère et lui vinrent-ils discuter, régler près de moi ces modifications consenties par Scribe, qui, comprenant avec un tact exquis le véritable rôle du poëte dramatique à ropér.i, s'effaçait pour se subordonner aux inspirations du compositeur et à celles des artistes éminents, ses interprètes! C'était dans l'été de 1834; mon frère eut bientôt les deux premiers actes de la Ji/ive, et successivement les trois autres. Quand Ton fut d'accord sur le fond, alors commença cette refonte partielle de l'œuvre à laquelle mon frère soumettait ses poëmes, car il se les assimilait, il en faisait sa chose propre et individuelle; il s'y incar-

nait pour ainsi dire ; il les absorbait dans sa création musicale : ici, c'était une scène dont il fallait changer le mouvement, parce qu'il ne répondait pas à sa |)ensée ; là, au lieu du récitatif, il fallait un air; ici, au lieu du récit, un chœur (et il avait le don rare de faire intervenir admirablement les masses vocales). 11 avait aussi Téminente faculté de fondre le récitatif dans le tissu mélodique de l'œuvre, tout en lui conservant son caractère; là, il fallait que le duo fût un trio ou qu'un air vînt se placer dans un finale; ici, il fallait exprimer un sentiment que le poëte avait omis de rendre, et qui lui inspirait un chant pathétique. Venaient ensuite les détails du vers, les innombrables modifications prosodiques, les exigences, pour lui absolues, du rhythme. « Des vers cadencés, modulés, disait-il sans cesse; pas de coupe uniforme ! » De là l'extrême variété de rhythmes qui caractérise sa manière, et qui lui a fait porter si haut l'un des mérites les plus distinctifs de l'école française.

Un mot d'explication devient ici nécessaire.

Scribe, homme vraiment supérieur, du commerce le plus charmant et du caractère le plus sûr, avait, avec la passion du théâtre, celle du travail^ mais du travail toujours nouveau. C'est une de ces fantaisies dans la passion, qu'on peut facilement pardonner, comme la passion elle-même est digne de tout honneur et de toute louange. 11 n'aimait donc pas à s'appesantir longtemps sur le même ouvrage, et sa merveilleuse facilité de conception et d'exécution ne le lui eût pas permis. On ne pouvait, du reste, raisonnablement exiger que cet homme si occupé, si surchargé d'engagements et de travaux, et dont deux ou trois théâtres attendaient sans cesse les œuvres promises et exigibles par traités, après avoir livré un poëme au compositeur qu'il avait choisi, se mît pendant une année, pour d'incessantes modifications, au service de ses exigences, de ses caprices ou même des nécessités de son art. Certes il n'aurait pas refusé à mon frère, qu'il aimait, ce sacrifice, si celui-ci l'eût réclamé ; mais mon frère avait près de lui un coopérateur toujours prêt : j'évite à dessein le mot de collaborateur, et j'emploie l'expression la plus

propre à la modeste mission que je m'étais assignée, mission qui, je puis le dire, n'était pas exempte d'abnégation, et dont le moindre mérite fut le désintéressement. Un accord tacite s'élait donc naturellement formé sur ce point entre nous. De précédents rapports s'étaient d'ailleurs établis entre Scribe et moi, et une circonstance nouvelle vint un peu plus tard les resserrer : Scribe avait été nommé à l'Académie française en remplacement d'Arnault, l'auteur de Marins à Minturnes, de Germanicus et des Fables; il avait bien voulu, pour son discours de réception, me demander quelques documents, quelques aperçus sur la vie et les ouvrages d'un homme qui m'avait voué une constante et affectueuse bienveillance, et dont j'avais été, jusqu'au jour de sa mort, le répétiteur et le suppléant à l'Ecole polytechnique, dans la chaire de littérature où, pendant Irois années, il avait remplacé Andrieux. Scribe n'oublia pas ce léger service, qu'il m'avait été si doux de lui rendre, et il manifesta toujours le plus complet assentiment, la plus franche et la plus cordiale adhésion aux changements qu'à la demande de mon frère j'apportais aux poëmes dont il écrivait la partition, retouches de détails sans doute, mais importantes pour le compositeur, parce qu'il lui suffit souvent de huit vers et môme de quatre lignes rimées selon son oreille et accentuées selon son cœur pour tenir le public en haleine par un magnifique chœur ou un andante passionné. Je débarrassais, il est vrai, d'un grand soin le fécond et ingénieux écrivain, mais il m'honorait d'une confiance dont j'étais touché, en même temps que j'appréciais vivement la faculté de contribuer au succès d'œuvres qui m'étaient chères. Que l'on ne croie pas du reste que Scribe y mît de l'indifférence : il n'aurait jamais accepté un changement mal fait ou qui, dans ses idées, pût nuire à l'ouvrage. Mais, quand il reconnaissait que la pièce et le musicien trouvaient également leur compte à ce qui avait été ajouté ou modifié, il applaudissait le premier et remerciait avec effusion J'en fis mille fois l'épreuve. Placé près d'Halévy à l'une des répétitions deGi/ir/Of et entendant pour la première fois la romance : Pendant la frte uno

inconnue, chantée d'une manière si ravissante par Duprez, il s'écria avec un étonnement naïf et une joie sincère : « Oh ! le délicieux morceau! mais je n'ai pas fait ces paroles-là! Oià est donc votre frère pour que je le remercie? » Je rendrai la même justice à Planard, à qui l'Opéra-Comique doit un si grand nombre d'excellents poëmes, et qui a fait PÈdair avec M. de Saiat-Georges, l'habile et heureux collaborateur de mon frère. Jamais homme ne fut plus agréablement surpris que lui, lorsqu'à l'une des répétitions de TÈclair il entendit une mélodie charmante, qui avait paru faire longueur dans un duo du second acte, transportée au commencement du troisième, sur des paroles nouvelles que mon frère m'avait demandées la veille, et que je lui avais faites dans la nuit. C'était la célèbre romance : Quand de la nuit F épais nuage^ dont la musique est devenue si populaire. Les deux auteurs du poëme me serrèrent la main; ils auraient fait aussi bien, mieux sans doute : mais j'étais là près du piano du compositeur, et, quand j'adaptais mes vers à ses mélodies, je croyois écrire sous sa dictée.

La Juive fut écrite par Halévy d'entraînement et de passion, en partie à Paris, rue Monlliolon, ou dans le cabinet qu'il occupait à l'Opéra comme chef du chant (selon que le prenait l'inspiration), en partie à la campagne, à Crosne, chez M. Duponchel, qui dirigeait alors la scène de l'Académie royale de Musique, et qui régla les costumes, les décorations et la mise en scène de ce grand ouvrage avec un savoir et un goût auxque's tout le monde rendit justice.

Avec la Juive (23 février 1835), s'ouvre la carrière des grands succès et une succession de travaux poursuivis sans relâche, malgré les exigences des fonctions et les devoirs d'un enseignement qui devint si fructueux pour l'école française. Désormais, pour fixer mes souvenirs, je n'aurai plus besoin d'interroger la vie privée etl'in térieur des murs domestiques; je les trouve inscrits au Conservatoire, à l'Institut, sur le fronton de nos théâtres lyriques. La Juive^ avonsnous dit, fut écrite d'entraînement et de passion, mais aussi elle fut composée dans un état de fébrile anxiété, ou plutôt de maladie

^éritable. Halévy était livré à une surexcitation nerveuse qui nous inquiétait tous et l'inquiétait lui-mênne. Cherubini lui rappelait, pour le rassurer, que lui-même s'était vu pendant plusieurs années en proie au même mal. Les éminents artistes, Nourrit, Levasseur, M"® Falcon, auxquels étaient confiés les rôles de la Juive, M. Véron, alors directeur, M. Duponchel, le soutenaient dans ses moments de découragement. Il triompha du mal par le travail même qui l'avait causé et par un effort suprême de la volonté. Le succès du chef-d'œuvre acheva la guérison. Les applaudissements de la foule, les félicitations de ses confrères, la décoration de la Légion d'honneur qui venait de lui être accordée (1 ), lui rendirent moins sensible l'échec inattendu de sa candidature h l'Institut : le 16 mai de cette même année, un peu moins de trois mois après la première représentation de la Juive, l'Académie des beaux-arts avait procédé au remplacement de Boïeldieu. La liste de candidature formée par la section de musique le présentait en preaiier; Reicha cependant, théoricien estimé, mais compositeur peu accueilli du public, fut élu à quelques voix de majorité. C'était une défaite honorable; il avait d'ailleurs alors sur son piano le poëme charmant de F Eclat)', c'est-à-dire du travail et de l'espérance, ses deux consolations su;:rêmes : la première lui eût suffi.

On sait quel fut à l'Opéra-Comiquele succès de P Éclair (16 décembre 1835). Ainsi se terminait l'année, si mémorable pour lui, qui avait commencé par la Juive. Les deux œuvres, si dissemblables par le cadre et par la forme, étaient sœurs par l'inspiration. Dans r Eclair^ point de chœurs, quatre personnages, un drame intime qui ne permettait aucune séduction de mise en scène et demandait tout à la musique (2). Le compositeur ne fut pas au-dessous de cette tâche, En 1836, Reicha laissait vacant à l'Institut le fauteuil où il n'avait siégé qu'une année. Mon frère fut élu à la presque unanimité des voix.

(1) 11 fut nommé Officier de l'Ordre en 1845. Commandeur en 1860.

(2) VÈrhiir fut cri5é pai' Chollei, Coudcrc, M"'" Pradlier et Camoin.

Nous avons dit que ce fauteuil, avant d'être occupé par Reicha, avait appartenu à Boïeldieu (1). Lors de la mort du célèbre compositeur, quand l'art musical et 1 Académie furent affligés de cette grande perte, Cherubini avait demandé à ses confières, dont il devançait le vœu, que le remplacement de l'auteur de la Dame blanche fût ajourné à six mois, comme un juste hommage rendu à sa mémoire; et il avait ajouté, dans sa justice sommaire, avec cette brusque franchise qui lui était propre, et qui connaissait peu les ménagements oratoires, qu'il y avait une autre raison pour que ce délai fût voté, « c'est qu'Halévy faisait la hiive^ et qu'à cette époque elle serait représentée. » Ce langage, qui n'était pas précisément académique, et qui s'éloignait un peu des formes voulues, on le pardonnait à Cherubini, à cause de la haute considération qui l'environnait, de l'autorité de ses jugements et de la sincérité connue de ses convictions. On a vu plus haut comment, au jour de l'élection, qui fut, en effet, difierée de six mois, selon la proposition de Cherubini et de la section musicale, le scrutin trompa de quelques voix l'attente et l'espérance du maître, dont les vœux ne s'accomplirent qu'une année plus tard, quand il vit siéger près de lui son cher élève. Nous ajouterons que Boïeldieu lui-même aurait eu dans Halévy un successeur selon sa pensée et selon son cœur, et nous en trouvons la preuve dans une lettre touchante qu'il lui écrivait peu de mois avant sa mort, lorsqu'il cherchait déjà à la campagne et dans les voyages, soit en Italie, soit aux eaux, d'impuissants remèdes contre le mal qui le minait. Cette lettre fut écrite pendant l'été de 1834. Halévy composait alors la Juive; il était depuis une année environ professeur de fugue et de contre-point au Conservatoire : il avait remplacé dans cet enseignement le savant critique et compositeur M. Fétis, nommé, en 1833, directeur du Conservatoire royal de Bruxelles.

(1) Boïeldieu y avait remplacé, en 1817, Monsigny. Le vieil auteur du Déserteur et de Rose et Colas y avait succédé, eu 1812, à Grétry, qui l'avait occupé le premier, lors de la création de la classe des beaux-ans à l'Institut.

« Jarcy.

» Mon cher Halévy,

» Adrien (Ij me rend compte de son examen; il me dit qu'on a été Irès-content de lui, et que voire même Cherubini lui a fait des compliments. Cela me rend bien heureux, et, dans ma joie, ne pouvant vous embrasser, j'ai le besoin de vous écrire pour vous remercier mille et mille fois ; car, quelles que soient les dispositions de mon Adrien, c'est à vos soins et à vos excellentes leçons qu'il doit ce premier succès, qui nous en fait espérer d'autres.

» Croyez donc, cher bon ami, à la vive reconnaissance d'un heureux père qui vous est bien attaché.

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