‹ F. Halévy, sa vie et ses œuvres. Récits et impressions personelles - simples souvenirsChapitre 2 sur 5 · BOIELDIEU · texte numérisé non relu

BOIELDIEU

» P. S. — Non-seulement je désire qu'Adrien soit un artiste distingué, je veux aussi qu'il soit un honnête homme, un homme de bien; et je vois une preuve de bons sentiments dans l'attachement et la reconnaissance qu'il exprime quand il parle de vous : il me rend bien heureux aussi par sa tendresse et ses soins pour moi : c'est mon ami le plus cher, et, en tout, il est impossible d'avoir un enfant plus rempli de bonnes qualités.

» Vous a-t-il dit combien nous serions heureux de vous posséder quelque temps à Jarcy pendant les vacances, à notre retour des eaux? vous pourriez travailler; vous auriez votre chambre bien à part, un piano et de bons amis qui vous soigneront bien ; laisseznous espérer ce plaisir bien vrai, dont nous vous serons bien reconnaissants. ))

Cette lettre honore à la fois le tendre père qui l'a écrite, le llls qui inspirait un pareil attachement, et qui s'en montra digne, le

(l) Le fils de l'auteur de lu Dame blanche, qui a porté depuis dignement ie nom de son p^re, et a obtrnu d'honorables succès sur cette; se ne do i'Optra-Coaiiqui , (pu; Boicldieu a tant illustrée.

maître déjà renommé, dont la réputation allait encore grandir, et qui se faisait ainsi aimer de ses élèves. Le nom et la position des personnages jettent sur cette scène si simple et si ordinaire : un examen passé par un élève, un singulier intérêt. Le père, c'est Boïeldieu ; ce lils si dévoué, cet élève si reconnaissant, il s'est distingué et se distinguera encore dans cet art où il porte un nom si grand; le maître, c'est Halévy; cet arbitre suprême et rigide qui préside l'examen, et qui a fait un compliment^ c'est Cherubini. Remarquons, en passant, ce curieux el indirect hommage rendu à l'inflexible impartialité de ce juge sévère : une louange, un encouragement adressé par lui au fils d'un de ses plus chers et de ses plus éminents confrères est regardé par Vheureux père comme un insigne honneur pour l'élève qui l'a mérité. Enfin, celui qui écrit ces lignes, où tant d'expressions affectueuses sont voilées comme d'un sinistre pressentiment, il va toucher, avant l âge, au terme de sa glorieuse carrière ; il ne verra plus ce jeune maître qu'il remercie avec tant d'effusion, et qu'il attend aux vacances prochaines^ ce jeune émule pour qui la carrière s'ouvre avec tant d'éclat, et qui, lui-même aujourd'hui, a été enlevé à nos regrets par une mort prématurée.

Halévy ne put, hélas! aller terminer la Juive à Jarcy. Ce retour des eaux, pour lequel Boïeldieu le conviait, fut pour l'illustre artiste le dernier retour. On le ramena à cette campagne pour y mourir le 9 octobre 1834.

Après la Juive et l'Éclair, Halévy vint donc s'asseoir à l'Institut, dans ce fauteuil qu'il pouvait bien regarder comme celui de Boïeldieu, puisque l'auteur de la Dame blanche et de tant de ravissants ouvrages l'avait occupé dix-sept ans, et qu'une mort presque sou^ daine ne permit à l'estimable professeur Reicha d'y siéger qu'une année.

Guida et Ginevra fut représenté un peu plus de deux ans après l'Éclair. Le choix d'un poëme à l'Opéra fut toujours pour mon frère une chose grave et longtemps débattue. On conçoit

d'ailleurs qu'après les deux grands succès qu'il venait d obtenir, il importait pour lui de ne pas déchoir du rang où il se trouvait placé. Aucun ouvrage, pas même /« Juive, n'éprouva dans sa préparation plus de vicissitudes que l'opéra de Guido. Le rôle de Gnido fut primitivement destiné à Adolphe Nourrit; le rôle de Ginevra à mademoiselle Falcon. Mais, avant que l'ouvrage fût mis à l'étude, Nourrit prend la résolution, pour lui si fatale, de quitter l'Opéra, où les débuts de Duprez étaient annoncés; il ne peut supporter l'idée d'un rival, d'un émule de gloire et de succès. Duprez débute, on sait avec quel éclat, dans Guillaume Tell; il joue tour à tour la Muette^ les Huguenots, la Juive; l'année 1837 s'écoule au milieu de ces triomphes de l'éminent chanteur. Halévy écrit définitivement pour lui le rôle destiné d'abord à l'infortuné Nourrit s'exilant pour Naples où il va mourir; mademoiselle Falcon, pendant les répétitions de Ginevra, lutte en vain contre l'implacable mal qui va pour jamais l'enlever à la scène : elle cède son rôle à M"" Dorus-Gras. C'est ainsi que la représentation de Guido se trouva reculée jusqu'au commencement de 1838. Le succès de cette brillante et pathétique partition fut égal à celui de la Juive.

iVous ne prétendons par là établir aucune assimilation entre deux ouvrages de style et de caractère si ditférenls. Nous parlons de ce succès qui se traduit par la présence, par l'émotion de la foule et parla renommée du maître agrandie. Ce succès, plus de cent représentations l'ont consacré; mais, aux dernières reprises de cet opéra, il eut à subir d'inintelligentes mutilations qui en dénaturaient les nobles et grandes proportions; elles furent arrachées à la complaisante faiblesse du compositeur, qui, toujours occupé de l'œuvre présente, ne savait point défendre l'œuvre du passé contre le mauvais vouloir, le caprice ou les conseils peu réfléchis. Il travaillait ses ouvrages avec une admirable conscience, mais il n'eut point ce talent, que d'autres possèdent, de travailler ses succès. 11 ne comprenait pas assez que ce devoir, qu'il pratiquait si bien, de se respecter lui-même dans ses œuvres, en entraînait un autre,

Celui de veiller à la conservation de leur prestige, à l'intégrité de leur renom. L'opéra de Guido et Ginevra, repris dans toute l'ampleur et dans toute la variété de sa conception première, serait un hommage dû à l'œuvre et à l'auteur : il leur sera rendu lot ou taid. * Deux opéras comiques, en 1839, les Treize et le Shérifs n'obtiennent qu'un succès médiocre, malgré de remarquables beautés, impuissantes pour lutter contre les défauts de poëmes dénués d'intérêt. Les Treize avaient été mis d'abord en répétition en un seul acte; l'ouvrage, sous cette forme, parut trop riche de musique; Scribe l'allongea d'un acte, puis de deux. Le Shérifs comme les Treize^ était une comédie d'intrigue, avec des intentions de caractères, laissant peu de place à la passion. Halévy y déploya toutes les ressources d'une facture brillante; on y admira un charmant duo bouffe, un morceau d'ensemble d'une habileté merveilleuse, où la sonnerie d'une montre à répétition intervenait de la manière la plus piquante. Le rôle principal fut un triomphe pourM°"Damoreau (1).

L'année 1840 amena dans la situation de mon frère un changement qui lui fut pénible. Une direction nouvelle à l'Opéra, des combinaisons administratives, auxquelles il dut se soumettre, lui firent quitter la place de directeur du chant, cette place où il avait rendu de si grands services. Il y avait été appelé en 1829, comme nous l'avons dit, pour la mise à l'étude de Guillaume Tell, et il y avait secondé Hérold dans les soins apportés aux répétitions de ce chef-d'œuvre. Il y fut regretté des artistes, pour lesquels il était un ami autant qu'un maître respectueusement écouté.

Pendant que cette révolution d'intérieur s'accomplissait à l'Opéra, et qu'Halévy résignait, non sans regrets, les fonctions qu'il y remplissait depuis onze ans, au Conservatoire il franchis-

(1) Le poëme du Shérif était de Scribe; celui des Treize, qui aurait brillamment réussi si l'esprit au théâtre pouvait remplacer l'intérêt, était de Scribe et de M. Paul Duport, écrivain bien connu du public par ses nombreux succès dramatiques, et qu'un rare mérite, bien supérieur encore à ses succès, place si haut dans l'estime de ses amis. Cliollet et M"« Jenny Colon se distinguèrent dans les Treize ; Roger et M"* Rossi, dans le Shérif.

sait le dernier échelon du professorat, et remplaçait, comme professeur de composition lyrique, l'un de ses confrères à Tlnstitut, l'auteur de laGrisehhi^ de l'Afjnese, de la Camilla, du Maître de chapelle, Paër, qui venait de mourir, à soixante-seize ans. après une longue carrière de travaux et de succès en Italie et en France, sa patrie d'adoption.

Lorsque je résolus d'écrire ces Souvenirs, je pensai que des détails précis sur la carrière si lentement et si glorieusement parcourue par mon frère dans le professorat, depuis l'âge de dix-sent ans^ seraient une instructive et utile leçon, et je réunissais les élémenls de ce travail, lorsqu'un de mes amis entra chez moi et me vit occupé à aligner quelques chiffres : « Quoi ! me dit-il avec surprise ce sont des chiffres que vous écrivez ? — Oui, je dois à l'ohligcancc de l'un des fonctionnaires du Conservatoire cette indication détaillée des divers degrés par lesquels mon frère passa successivement dans l'enseignement; tout s'y trouve, fonctions et traitements, — J'entends; vous voulez voir d'un coup d'œil comment tout a progressé à la fois, l'honneur et l'argent. — Que parlez-vous d'argent? » lui dis-je à mon tour, et je lui mis sous les yeux ce tahleau, relevé officiel qui venait de m'èlre communiqué :

liALliVY.

Ses serclcfs au Conscnaloire.

Répétiteur de solfège, le 1" avril 181C, à .'{00 IV.

— en 1817, cà :;().>

Nommé processeur titulaire de solfège :

Le l" janvier 181 8, à H(J()

Le 1" janvier 182G, cà 1 .ooo

Professeur d'harmonie et d'accompagnement pratique, en remplacement de M. Daussoigne-Méluil, le 1" avril 1827, à, . l,lj{V) Professeur de conU-e-poinl et de fugue, en remplacemoni de

M. Félis, le 1" août 183:3, à l\00i)

Profer^senr de composilion, l(^ 1" janvier 18'»0, en remplacement (le Pncr, à S.oOO

Il n'y avait plus d'échelon à franchir.

Mon ami resta atterré.

0 siècle d'argent! qu'en diras-tu? Glorieux services, vous avez cela de commun avec ceux de l'armée, que vous n'êtes payés que par l'honneur! Et encore, l'officier devenu maréchal de France n'a-i-il pas un traitement conforme à sa dignité, traitement qu'il cumule avec d'autres également en rapport avec son rang? Loin de moi la pensée de contester la légitimité de ces largesses rémunératrices! Je sais trop ce que ce titre représente dans le passé de dévouement, d'abnégation, de responsabilité périlleuse, d'épreuves héroïquement traversées. Mais enfin, le corps des maréchaux de France est toujours au complet; et où trouverait-on les douze maréchaux de l'art musical?

Pourquoi ensuite, je le demandé, celte différence entre la rétribution du professorat des arts et celle du professorat scientifique et littéraire? L'Université, sans parler de toutes les hautes fonctions dont elle dispose, a ses chaires de facultés, ses chaires du Collège de France, ce que j'appellerai l'enseignement de luxe, trop favorisé peut-être aux dépens du laborieux et fondamental enseignement des lycées. Le Conservatoire, centre unique de l'enseignement musical à tous les degrés, cet établissement modèle où l'élève, devenu maîtic, peut s'élever, sans jamais le quitter, jusqu'aux fonctions les plus éminentes, répandant autour de lui par son exemple, quelqueibis par sa gloire, l'encouragement qui stimule, l'émulation qui féconde, le Conservatoire a, pour les sommités de l'art, des traitements qu'aucune administration de l'État n'offrirait aujourd'hui à ses plus modestes serviteurs.

Mais n'ai-je pas tort de me plaindre ici? Si cet état de choses n'existait pas, aurais-je pu présenter ces chiffres, la page la plus éloquente de ces Souvenirs? Aurais-je pu tracer, en regard du nom d'Halévy, ce tableau gradué de traitements s'élevant de 300 fra?ics à 2,500 francs pendant un espace de quarante-trois années? Et puisque la puissance des chiffres est proverbiale, qui sait si les

successeurs de mon frère ne devront pas aux lignes que je viens d'écrire l'aisance de leur vie laborieuse et la tranquillité de leur vieillesse?

Je reviens à mon récit. A l'époque oii le conscrit de 1809, le répétiteur de solfège de 1816, arrivait ainsi au maréchalat, il perdait une bataille. Cela s'est vu quelquefois. Le Drapier ne réussit pas. Mario venait de débutera l'Opéra; il avait joué ou plutôt cbanté Robert le Diable et le Comte Or y. Halévy fui prié par la direction de lui écrire un rôle nouveau, qui permît de le juger sans que des comparaisons, toujours fâcheuses, pussent intervenir dans le jugement; et, dans un délai assez court, il composa le Drapier, opéra en trois actes, représenté en janvier 1840. Là encore il fut solidaire des fautes dupoëte; mais, il faut le dire, chez un homme d'une si haute intelligence et d'une nature si réfléchie, c'était une solidarité consciente et volontaire. Scribe exerçait sur lui un certain prestige, justifié à bien des titres, mais dont il ne se défendit pas toujours assez. D'ailleurs, ne lui devait-il pas la Juive eiGi/ido? 11 avait pour lui de la reconnaissance, et si l'on songe aux trésors de mélodie et de passion qu'il avait épanchés dans ces deux ouvrages, on peut bien dire que jamais reconnaissance n'avait mieux mérité d'être appelée la « mémoire du cœur. » Mario, dans le Drapier, se montra faible acteur, mais chanteur admirable. Un duo niagnitiquc : Ah! devenez mon père, est resté célèbre. Vers la môme époque, Halévy fut nommé directeur de la musique de S. A. R. M^' le duc d'Orléans. Après la mort du malheureux prince, en 1842, la direction musicale des jeunes princes ses lils et le choix des maîtres furent laissés aux soins d Halévy, et il conserva près de M"" la duchesse d'Orléans, musicienne excellente et femme si supérieure, des relations qui comptèrent parmi ses meilleurs souvenirs; il ne prononçait jamais ce nom qu'avec admiration et reconnaissance.

Après les trois grands triomphes de la Juive, de F Eclair, de Grddo et Ginevra, et deux années de travaux moins heureux, nous

allons retrouver une série nouvelle de succès qui, de 1841 à 1849, formera une des plus brillantes époques do la vie du compositeur.

Une intrigue intéressante et romanesque, jetée dans un cadre historique (la restauration des Bragance, le Portugal délivré de la domination espagnole), le ramenait, avec le Gidtarrero (1), dans sa véritable voie, l'expression des sentiments chevaleresques, des accents émus de la passion. Une partition riche et colorée restait dans les limites de l'opéra comique, tout en indiquant de plus hautes aspirations. De môme que Ludovic avait précédé la Juive^ le Gidtarrero, auquel Roger avait prêté sa chaleureuse énergie, semblait annoncer la Reine de Chypre, qui le suivit de près, et qui termina glorieusement une année (1841) si heureusement commencée.

La Heine de Chypre (2) fut le troisième ouvrage en cinq actes dont il dotait la scène de l'Opéra dans un espace de six années; ce fut aussi le troisième grand succès qu'il remportait sur cette scène. Comme dans Guido, c'était encore l'Italie qui avait inspiré le compositeur, mais non plus l'Italie de Florence, avec la peste éclatant soudain au milieu des splendeurs de la cour des Médicis; c'était l'Italie de Venise, sa sombre et mystérieuse terreur, puis Chypre l'Orientale, avec sa pompe et ses fôles. Jamais peut-être il ne s'était montré plus varié dans les rhythmcs, plus animé dans les chœurs, plus mélodieux dans le pathétique. Duprez, Baroilhet, Massol, ]\P® Stoltz secondèrent dignement le maître, et devaient bientôt triompher encore avec lui dans Charles F/ (3).

Si l'année qui sépara ces deux belles œuvres, la Reine de Chypre et Charles VI, fut pour Halévy une date heureuse, celle de son mariage avec ^r'^Léonie Rodrigues, elle amena aussi pour lui un de ces coups qui atteignent l'homme dans ses aiïections les plus chères : le 13 mars 1842, Cherubini mourut. Il perdait à la fois un maître, un

(1) Poëine de Scribe, (-il jainicr 18VI.)

(2) Poëme de M. de Saiut-Georgos. (22 dûcombre 1841.)

(3) Poëtne de Caùmir Delavigiic et de son frère M. Germain Dclavigiie , auteur, avec ; rribe, rie tant de charmants ouvrages et dos tioOmcs de la Muni le et de Roùirt le Dinble.

père, un ami. Ju le vois encore ployant sous le poids de ces trois douleurs, tenant avec Auber l'un des coins du drap mortuaire, dans le trajet du faubourg Poissonnière à Saint-Roch. De grosses larmes coulaient de ses yeux, et, à chaque roulement des tambours funèbres, à chaque plainte des instruments chixnlaïïilesuhVimc Requiem qui accompagnait les restes du grand artiste, il chancelait comme frappé au cœur. Nos œuvres portent toujours l'empreinte des sentiments qui nous animaient au temps qui les vit naître; elles sont comme l'écho et comme le reflet de celle lâche mystérieuse et patiente, une œuvre aussi, que chacun de nous accomplit : la vie de tous les instants et de tous les jours. Les plus helles pages de Charles VI exhalent les souffrances d'une âme blessée; et la pensée du compositeur est comme voilée du crêpe de deuil qui enveloppait cette France du quatorzième siècle, dont il nous déroulait Témouvant tableau.

On connaît le brillant et populaire succès de celte œuvre cminente, représentée en 1843, à celte même date commémoralive du 15 mars, un an, jour pour jour, après la mort de Cherubini; on connaît les vicissitudes qui, à diverses reprises, l'ont éloignée de la scène, d'oii elle semble définitivement bannie ; nous parlons de la scène parisienne, car la province et l'étranger n'ont jamais cessé d'entendre et d'applaudir ce bel ouvrage. La France d'autrefois, évoquée dans ses patriotiques douleurs, dans son abaissement, dans son réveil ; la folie du malheureux roi, éclairée soudain par de magnifiques éclairs ; Odette, sa consolatrice, relevant tout h coup l'orillamme dans la cathédrale de Saint-Denis; jamais plus imposants tableaux n'avaient fourni au compositeur de plus touchanlcs, de plus énergiques inspirations. 11 est regrettable que, dans l'expression de sentiments commandés par l'histoire, et naissant du sujet même, la raison d'État ait pu voir un danger : aucune manifestation publique n'a jamais légitimé ces appréhensions pendant le cours des représentations de cette œuvre, d'une valeur si haute, quoique les souvenirs de 1840 fussent alors vivants dans tous les cœurs. Son éloignomonl du répertoire, jugé nécessaire pour de*

motifs que nous respectons, fut une douleur pour le compositeur et un préjudice pour l'art. Dans ces pages si variées de tons, Halévy s'était montré grand coloriste et mélodiste inspiré. Les scènes de folie, le duo des cartes, le quatuor sans accompagnement du troisième acte, l'apparition du bûcheron de la forêt du Mans, la romance du pauvre fou, du Vieil Enfant, comme il s'appelle luimême, demandant à Odette la ballade qu'il aime : que de beautés d'un souffle puissant, d'un sentiment vrai! Et, au milieu de celte originalité naïve, quel respect de la science et de l'art! Quel style sévère approprié aux mœurs rudes d'une époque sinistre et désolée ! Ce soin religieux de la couleur, nous le retrouverons encore dans le Lazzarone, piquante fantaisie napolitaine qui le délassa des créations successives de la Reine de Chypre et de Charles VI.

A toutes ses œuvres, grandes ou légères, il apportait la même conscience, le même scrupule. Si, entouré des siens et de ses amis, il écrivait de la musique, c'est qu'il orchestrait quelques pages d'une partition attendue : « S'il avait le pouvoir de s'isoler complètement, au milieu du bruit de la famille ou des entretiens du salon, » comme l'a dit M. Boilay (t), qui aima mon frère de tout son esprit et de tout son cœur, ce n'est pas lorsqu'il cherchait l'idée musicale, car il lui fallait alors le recueillement et la solitude. Nous saviotis tous ce que voulaient dire ces mots : « Voulez-vous, mes amis, me laisser seul un moment? » A peine étions-nous dans la pièce voisine, qu'un accord retentissait sur le piano; c'est que soudain était descendue l'inspiration. Je lui ai toujours vu pratiquer son art avec un respect de lui-même, une foi et une ferveur qui auraient ajouté, s'il était possible, à l'idée que je me suis toujours faite de l'excellence et comme de la sainteté de la musique ; art tout idéal qui puise tout en lui-même et n'emprunte rien à la matière; qui sait peindre, et qui n'a ni la couleur ni le pinceau; qui reproduit sans le modèle; qui est la science des sons, et qui s'élève

(1) Article de M. Sainte-Beuve, Halévy, secrétaire perpétuel. {Constitutionnel du Jû' avril 1862.)

à mesure qu'il se rapproche de l'homme moral, comme il s'abaisse s'il veut imiter le bruit matériel ; art divin, qui exalte l'homme ou qui l'apaise, qui s'associe aux fêtes de la liberté, aux douleurs et aux joies de la patrie; entoure le pays de défenseurs, les temples de pompe et d'éclat, et, s'il se livre quelquefois aux serviles adulations, est plutôt complice que coupable. C'est parce qn'Halévy comprenait bien la haute mission du musicien, qu'il ornait sans cesse de conquêtes nouvelles son intelligence et son esprit ; et il dut sans doute à l'amour et à l'étude de cette langue universelle, qui unit et qui rapproche, ce don merveilleux et comme cette science innée des langues qui divisent et qui séparent. •

Le Lazzarone (1844) (1) fut une pause et une sorte de transition entre Charles VI et les Mousquetaires de la Reine, car le tour de rOpéra-Comique était venu, et ce théâtre appelait alors l'infatigable et heureux compositeur. Le Lazzarone, opéra bouffe en deux actes, quoique taillé largement et dans les conditions du grand opéra, sortait un peu des habitudes du lieu. Le succès de l'ouvrage s'en était ressenti, bien qu'il renfermât de délicieux morceaux et un quatuor bouffe ravissant. La réapparition de cet opéra, resserré dans sa marche un peu lente, serait une charmante surprise pour le public d'aujourd'hui.

Nous quitterons ici un moment les œuvres du compositeur pour signaler les premiers débuts de cette plume habile, qui révélait en lui tout à coup un penseur et des qualités toutes nouvelles. Nous passerons rapidement sur les Lettres de Gervasius (2), rêve fantaisiste d'un musicien épris de son art, conception bizarre, mais ingénieuse, d'un style attrayant et coloré; et nous nous arrêterons à une œuvre sérieuse, qui lui fut inspirée par la reconnaissance et dictée par un sentiment tout filial.

Trois années après la niorl de Cherubini, il célébrait ce triste

(i) Paroles de M. de Saint-Georges, à qui l'on doit également les Mousquetaires de la Reine (1846) et le Val d Andorre (1848). deux poOmes excellents. ('-i) Publiées dans le Constitutionnel en 1844.

.mniversaire en datant du 15 mars 1845 et en publiant dans le Moniteur des Arts (1) la première partie d'une Étude^ sur la vie et ies travaux de son illustre maître, el il commençait par ces belles paroles ce toucbant hommage rendu à sa mémoire ;

« Au moment où j'écris ces lignes, trois ans ont passé sur la tombe de Cherubini. C'est le 15 mars 1842 qu'il succomba, charge d'années, mais luttant courageusement contre la mort, comme il avait jusqu'à ce jour suprême lutté courageusement contre la vieillesse; aussi la vieillesse l'avait-elle respecté. Il avait conservé toute l'énergie de la volonté, toute la netteté du jugement, toute la clarté de l'intelligence. Fort, d'un esprit jeune et vigoureux, l'octogénaire se sentait l'égal des hommes qui l'entouraient, et qui n'avaient pas encore, pour la plupart, atteint ou dépassé la maturité; c'est à peine s'il leur reconnaissait le droit d'être pbas jeunes que lui, et, dans sa fierté, le mot de vieillard l'importunait; il lui semblait cacher un piège. Avec ce mot, quelque ménagement que l'on prît, quelque fût .l'éloge dont on le décorât, lui apparaissaient sur-lechamp la faiblesse, la décadence, la pitié des hommes, et il se révoltait. Il n'acceptait delà vieillesse que la déférence qu'elle amène : l'âge pour lui, c'était l'autorité. »

Il continue, et il trace d'une main ferme et sûre ce portrait du maître qui lui fut si cher :

« Mais qu'on ne s'y trompe pas : sous cette apparente fierté se cachait un sentiment tout modeste et qui avait sa source dans l'inlinctde la conservation et dans l'appréciation de soi-même. C'était la crainte, toujours éveillée chez lui, de voir s'altérer, s'amoindrir les nobles facultés de son esprit. Il repoussait la vieillesse par l'orgueil ; c'était sa force et sa résistance. Son génie clairvoyant veillait avec trop de zèle et d'inquiétude pour qu'il ne s'aperçût point des persévérantes attaques de l'ennemi, pour qu'il n'en ressentît pas

(l) Revue littéraire et arlistique, fondée et publiée, en 18/15, par M. Gide, avec le concours d'artistes et d'écrivaing distingués. Cette revue hebdomadaire ne parut qu'une année.

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les froides atteintes; mais il ne voulait pas en convenir avec luimême, sachant bien qu'il serait vaincu le jour où il ne serait pas le

plus fort Les hommes de cette trempe, qui n'estiment de la vie

que l'intelligence, vivent et combattent jusqu'à la fin, et tombent tout armés : « Je commence à vieillir, » me disait-il un jour. Il avait alors plus de quatre-vingts ans. Cette parole, vulgaire dans toute autre bouche, me frappa douloureusement dans la sienne et m'emplit de tristesse. J'y vis le pressentiment et le symptôme d'une destruction prochaine. Pour moi, sa mort commença ce jour-là. Trois mois après, il n'existait plus.

» Sa vie fut donc exempte de cette époque de trouble et d'affaiblissement où les facultés s'obscurcissent, où les lueurs de 1 àme s'éteignent, lente et pénible transition pendant laquelle la mort s'installe. Il épargna à ses amis ce triste spectacle^ plus triste à voir encore, lorsqu'il s'agit de la chute d'une intelligence supérieure. On dirait que cette noble muse, que le pinceau d'Ingres a devinée et placée à ses côtés, Ta jusqu'au dernier jour soutenu de sa main puissante pour le soustraire au péril qui entoure les existences vulgaires

» Soit dévouement, affection filiale ou conviction d'art, j'avoue que la renommée de Clicrubini m'est chère, et je voudrais la préserver de toute atteinte. Il en prit peu de soin de son vivant ; c'est un devoir pieux que de chercher à le populariser après sa mort. H y a dans son style quelque chose de fier et d'honnête comme lui. Nous essayerons de le suivre dans ses travaux, d'en apprécier Timportance, de mesurer l'influence qu'ils ont exercée sur les travaux contemporains ; nous verrons quelle place ils méritent d'occuper dans l'histoire de l'art. »

Il prend Cherubini dès ses plus jeunes années; il nous le montre naissant à Florence, le dernier de douze enfants, fils d'un bon cl obscur musicien, maestro ni cembalo au Ihéâtre de la Pergola , à cette belle époque où naissait aussi Cimarosa; où, aux opéras de Léo, de Porporu, de Hasse, de Pergolèse, aux succès de l'école de

Scarlatti, avaient succédé les œuvres de Jomelli, Piccini, Sacchini, Sarti, Paesiello; il nous dit comment d'heureuses dispositions, au milieu d'une atmosphère toute musicale, fructifient, déposées dans des organes jeunes et intelligents; comment en ce temps (et en Italie surtout), on voyait s'élever un nom quelquefois modeste, plus souvent inconnu, qui jusque-là avait végété dans les profondeurs d'un orchestre. « Nous ne parlerons pas, ajoute-t-il, de la dynastie des Bach, heureuse comme celle des Vernet, puisque dans ces familles patriciennes, le nom se transmet avec le génie et la gloire ; mais nous pourrions citer Mozart, Berton, Paër, Rossini. »

Il n'oublie pas, on le voit, que Berton aussi a été son maître, et il place avec bonheur dans cette illustre énumération le nom de l'auteur de Montana et Stéphanie. Sous ce titre : Chenihim, compositeur italien, il nous raconte toute la vie musicale de Cherubini dans sa patrie, ses premiers essais, ses luttes, ses victoires. Comment résister au plaisir de citer ce passage, oui il met en opposition, d'une manière vraie et piquante, la carrière si libre, si ouverte du compositeur italien, et celle du maître français, si limitée, si restreinte, si environnée d'entraves de toute nature? Laissons-le parler encore :

« La condition des compositeurs italiens est heureuse. Sans cesse en haleine, sans cesse aiguillonnés par la })résence d'un public nouveau, d'artistes nouveaux, ils se renouvellent, pour ainsi dire, sous l'impression de ce mouvement, de cette activité incessante. Dès qu'un opéra est représenté, le maestro est transporté rapidement à travers cette belle Italie, oh toutes les villes sont belles. Il se met à l'œuvre sur-le-champ. Son inspiration, ou, si vous voulez, l'excilation nerveuse nécessaire pour produire un ouvrage d'art, et qui accompagne tous les travaux de l'intelligence , cette excitation, à l'aide de laquelle il terminait son dernier opéra, ne l'a pas encore abandonné, et déjà il en entreprend un nouveau. S'il vient d'obtenir un succès,

Son sucçcs l'accompagne et galope avec lui.

— /t3 — Il est fier, il est heureux, il va faire un chef-d'œuvre. Sa dernière campagne a-t-elle été néfaste? Que de raisons pour l'oublier! 11 fait beau ; un doux zéphyr le caresse au visage; ses chanteurs étaient mauvais ; la prima donna chantait faux ; le ténor ne chantait pas juste; le baryton chantait trop bas; et puis quel libretto détestable, et quel orchestre, quel public malveillant! Qu'il est heureux d'avoir quitté cette ville maudite 1 Quelle différence avec celte ville charmante oii il est attendu! 11 ne risquera plus au moins, en se promenant sur la place publique ou dans le Corso, de rencontrer des visages témoins de son désastre; point de sourires malicieux et moqueurs embusqués sur son passage ; toutes les mains sont amies, tous les ténors parfaits, toutes les chanteuses excellentes! Et puis, au temps dont nous parlons, la presse ne fonctionnait pas comm.e aujourd'hui; mille feuilles imprimées n'allaient pas, rapides et inexorables, se faire l'écho d'une douloureuse catastrophe. Si le succès franchissait l'espace, le bruit de la chute pouvait mourir en chemin. »

Malheureusement, cette belle Etude d'Halévy sur la vie et les œuvres de Cherubini est restée inachevée; elle s'arrête à 1791, époque de la représentation de Lodoïska. Des occupations impérieuses, notamment les Mousr/uetaires de la Reine, qu'il composait alors, et les répétitions de cet ouvrage, l'obligèrent de suspendre ce travail, et, quand il voulut le reprendre, en 1846, le Moniteur des Arts n'existait plus.

Toutefois, si cette Étude est incomplète, c'est du moins sur la partie la plus connue de la vie et des travaux de Cherubini que porte cette regrettable lacune, et l'auteur a jeté une vive lumière sur l'époque la plus intéressante peut-être de cette carrière si honorable et si digne. Le récit est spirituel et attachant; les faits et les déductions qu'en tire l'écrivain sont présentés avec ce tour ingénieux qui lui est propre. A chaque ligne se montrent une rare connaissance de l'art et une haute estime de la grande école italienne, qu'il ne faut pas confondre avec celle que tant d'oeuvres ba-

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nales ont justement déconsidérée. Une large cl impartiale justice est rendue aux grands maîtres de tous les pays et de tous les temps. Cette admiration calme et réfléchie, exprimée avec une conviction si simple et avec l'autorité de la science et du génie, console et repose des admirations frénétiques de ces ennemis des vivants, qui n'admirent que parce qu'ils haïssent, et n'élèvent que parce qu'ils veulent abaisser.

Ce pieux souvenir donné au maître porta bonheur à l'œuvre nouvelle du reconnaissant disciple, et la veine heureuse du compositeur ne se démentit pas.

Les Mousquetaires de la Reine renouvelèrent dans un genre différent le succès de F Éclair. Ce n'était plus un drame intime entre un petit nombre de personnages, d'un lyrisme touchant et contenu, sans l'appui des chœurs et des masses vocales, mais une musique chevaleresque, pleine de mouvement et de patliétique, aux larges proportions, aux sonorités variées, et restée depuis seize ans la pièce de début de toutes les scènes départementales, parce que tous les différents emplois du genre lyrique, et comme tous les timbres de la voix humaine, viennent y converger dans un centre harmonieux. C'était un écho puissant, et non affaibli, de Charles VI et de la Reine de Chypre, comme l'inspiration de la Juive s'était continuée dans F Éclair. Les Mousquetaires de la Reine furent représentés le 3 février 1846. Cet ouvrage fut monté avec beaucoup de goût et d'intelligence, avec un grand soin d'exécution et de mise en scène, par M. Alex. Basset, alors directeur de l'Opéra-Comique (1). Cet administrateur, qui peut également se glorifier du succès à^Hai/dée. de M. Âuber, obligé de quitter deux années plus tard la direction de l'Opéra-Comique dans des jours difficiles (après la révolution de Février), léguait en se retirant, à son habile et heureux successeur, M. Emile Perrin, l'immense succès du Val d'A?idorre, dont il avait demandé la partition à Halévy, et qui fut mis à

(Ij On sait quelle part roviut tlaus, ce succès à des artistes d'élite ; Roger, Mocker, Hermann-L<'on, M"" Darder et Lavoyc.

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iétude sous sa direction. 11 laissait également entre les mains de mon frère le poëme de la Fée aux Roses, et dans celles de M. Ambroise Thomas les poëmes du Cdid et du Songe d'une Nuit d^été. C'était sombrer avec une belle cargaison. Heureusement, elle fut sauvée, ainsi que l'équipage et le navire: le capitaine seul succomba. C'est une raison pour lui donner un souvenir et lui rendre hommage en passant.

La même année qui vit le succès des Mousquetaires de la Reine, Halévy écrit encore les Plages du Nil, cantate avec chœurs, exécutée le 21 mai 1846 dans les salons du ministère de l'instruction publique, pour une fête donnée au vice-roi d'Egypte, Ibraliim-Pacha, par 1g ministre, M. de Salvandy (1); et, dans les premiers jours de ce même mois, le 2 mai, se produisant pour la première fois à la tribune de l'Institut, il avait lu à la séance publique des cinq académies un morceau d'une curieuse érudition, les Origines de ropéra en France, morceau qu'il termine par ce noble hommage à l'un de ses illustres devanciers, dont la gloire, longtemps contestée de son vivant, devait recevoir de nos jours une consécration nouvelle : « Chose étrange! c'est un musicien allemand qui devait achever » à Paris l'œuvre commencée à Florence deux cents ans aupa- » ravant par les hommes les l'ius distingués de la cour de Médicis : » ce que les autres avaient voulu trouver avec leur curiosité, avec » leur amour pour les choses antiques, ce grand artiste le devinait » avec son âme, avec ce sentiment profond qui le guidait vers tout » ce qui était grand, simple et vrai. Cet homme de génie, ce créa- » leur de la tragédie lyrique, c'est Gluck, l'auteur iï'Alceste, à'Or- » phêe, des deux Jphigênie et \V Armide (2). »

Ce sentiment profond du grande du simple et du vrai, nous ne craignons pas de le dire, Halévy le montra au degré le plus éminent dans le Val d'' Andorre^ cet opéra dont la mémorable réussite,

(1) J'avaij tîcrit'lcs paroles de cetle cantate. Klle a été imprimée avec une traduction en langue turque par feu Alix Desgrangos, professeur au Collège do Franct\

(2) Souvenirs et Portrnil'i. Étii>es sun i.ks BEvix-Ams fpago 21).

sous la direction de M. Peiiiii, sauva le théâtre d'une ruine presque assurée, car il fut représenté le 11 novembre 1848, dans les circonstances les plus désastreuses pour les théâtres, que la tourmente politique avait tous frappés . On \ i t avec surprise, pendan t pi us de cent représentations consécutives, la foule remplir la salle de TOpéra-Comique, comme aux époques les plus calmes et les plus prospères. C'était, avec un degré de plus dans l'émotion et dans le pathétique, et une expression plus naïve exigée par le sujet même, la richesse de mélodie, la- puissance d'instrumentation des Mousquetaires. Tout Paris vint s'attendrir aux accents du Vieux Chevrier, ce type musical devenu populaire. Après avoir sauvé dans sa nouveauté l'Opéra-Comique, le Val iV Andorre devait, dix années plus tard, relever un autre théâtre, le Théâtre Lyrique, par cent représentations nouvelles, aussi suivies, aussi acclamées que les premières (1 ). Bientôt après parut la Fée aux Roses [V octobre 1849), le premier opéra-féerie qui soit sorti de la plume d'Halévy. Mon frère avait toujours affectionné ce genre, et, quand il s'agissait pour lui d'écrire un grand opéra, je le vis hésiter souvent entre le plan d'une œuvre légendaire et fantastique ou un sujet sévère, se rattachant aux sérieuses traditions de

I histoire. Je le ramenais, autant qu'il était en moi, vers celte dernière voie, la seule qui me semblât convenir à son talent si mâle, si vigoureux, et qui savait si fortement s'empreindre de la couleur des lieux et des temps. L'Opéra-Comique lui permit de satisfaire son goût pour les gracieuses évocations de la féerie, et la Fée aux Roses prouva une fois de plus la souplesse féconde de son talent.

II venait deux fois, à peu d'intervalle, de réussir sur ce théâtre par la passion et l'intérêt; il y réussit de nouveau par la fantaisie, et fit revivre l'Orient dans ses mélodies colorées, toujours rehaussées par la science. Le succès de vogue de la Fée aux Roses (2), un de ces suc-

(1) Battaille, dont le nom est inséparable de ce succès, y a contribué sur les deux scènes. Citons encore : à l'Opéra-Comique, Audran, Jourdan, Mocker ; M""' Darcier, Lavoye, Révilly ; au Théâtre Lyrique, Monjauze, Meillet, M'"'^ Meillet.

(2) 11 faut encore ici nommer Battaille, et avec lui, Jourdan, Sainte-Foy, M"* Lemerier et M'"'^ Ugalde, pour qui le rôle principal fut un triomphe.

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ces que les directeurs aiment tant, parce qu'ils s'appellent « succès d'argent, » vint clore cette période décennaire d'une fortune constante, que n'attrista aucun échec, et qui fut remplie par des œuvres de premier ordre, continuant dignement la Juive, l'Éclair et Guido.

Cette année encore (18i9), il avait fait exécuter au Conservatoire Prométhée enchaîné, scènes lyriques d'après Eschyle. Il avait eu principalement pour but, dans la composition de ce morceau, de donner une idée de l'effet que pouvait produire l'emploi du quart de ton, élément caractéristique de la gamme enharmonique des Grecs (1). On retrouva dans cet ouvrage toutes ses qualités de style, -une facture sévère, de beaux récitatifs et un chœur ravissant, celui des Océanides.

Dix années nouvelles vont s'écouler, et cette carrière si active, si noblement remplie, va prématurément toucher à son terme. Une circonstance inattendue, un événement à jamais mémorable dans la vie d'un artiste, si haut placé qu'il puisse être, sa nomination au secrétariat perpétuel de l'Académie des beaux-arts, jettera sur la dernière partie de sa vie un intérêt multiple et un éclat* inaccoutumé. Mais quatre années nous séparent encore de ce changement si important dans la situation d'Halévy.

En 1850, une proposition soudaine l'appelle à f.ondres. Il se charge d'écrire un opéra italien, la Tcmpesta, imité de Shakspeare; il est séduit surtout par l'idée de montrer Caliban sous les traits de Lablache. Scribe trace le scénario de l'œuvre, bientôt achevée. La venue du compositeur à Londres est fêtée, l'opéra est applaudi. La partition offrait sans doute des beautés réelles, surtout dans le rôle de Caliban ; mais, écrit pour l'opéra anglais, sur un poëme italien, d'après une tragédie anglaise, l'ouvrage n'avait pas une cou-

(1) Un savant travail de M. Vincent, membre de l'Académie des inscriptions et belleslettres, sur l'emploi du quart de ton dans la musique des Grecs, travail lu à l'Académio des beaux-arts, avait paru à mon frère très digne d'intérêt et lui avait donné la première idée de cette composition. Il me demanda d'écrire les paroles de ces scènes lyriques. La cantate de Prométhée enchaîné a été gravée en grande partition.

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leur fninclie ; c'élail une nnivre brillante, mais composilc, et, san< nuire à la renommée du maître, elle n\ ajouta rien (1). Nous en dirons autant de la Dame de Pique, représentée à l'Opéra- Comique à la fin de 1850. Un grand nombre de charmants morceaux ne pouvaient compenser la faiblesse du poënie. Ce fut pourtant un succès pour le thécilre; ce n'en était pas un pour l'auteur de /a Juive oX iiu. Val d'Andorre. Dans le Juif- Errant, joué à l'Opéra le 23 avril 1852 (2), il cède encore à son goût pour l'opéra fantastique.Toutefoisle personnage légendaired'Ahasvérusestplacédans un cadre historique; une riche mise en scène, une musique pompeuse, des chœurs d'un beau caractère, attirent la foule; on admire une magnifique ballade, on écoute, et le poëme est oublié ; mais ce succès d'un moment ne pouvait être un succès d'avenir. Encore une fois applaudi sur cette scène qu'il affectionne, le compositeur revient à ses essais littéraires, que l'Institut lui redemande, et que la musique seule lui inspire.

Le 28 décembre Jk8 52, il lit, à la séance publique des cinq Académies, une intéressante élude : Britton le Charbonnier, ce bizarre musicien de Londres, donneur de concerts, patron des artistes, collectionneur de curiosités, « recevant avec sa jaquette bleue de belles dames dans un salon situé au-dessus d'un magasin -de charbon. » Pendant qu'il montrait à l'Institut ce piquant et savant tableau des mœurs anglaises au dix-septième siècle, il publiait au Moniteur un morceau non moins remarquable et d'un genre tout différent : Gregorio Allecjri, ou les Miserere de la chapelle Sixtine, où il trace à grands traits l'origine, les nombreuses vicissitudes et les diverses écoles de la musique religieuse en Italie. Ce morceau est l'un de ceux, selon nous, qui pourraient le mieux servir, soit pour le fond, soit pour la forme, à caractériser et à définir son talent littéraire,

(1) La Tempesia iat iou':G l'année suivante (isr)!) au Théâtre-Italien de Paris.

(2) Le poëme de la Dame de Pique était de Sciibe; celui du Juif-Errant, de Scribe et de M. de Saint-Georges. M™* Ugalde brilla dans la Dame de Pique, ainsi que Battaille et Couderc; le Juif-Errant fut exécuté avec un graid talent par Roger, Massol, Obin, M"" ïedcsco et Lagnia.

talent essentiellement lié à l'art qu'il pratiquait avec tant d'éclat. Après avoir fait remarquer que, dans le Miser^e d'Allegri, l'un des deux chœurs est écrit pour cinq voix, et l'autre pour quatre seulement; après avoir signalé l'opposition heureuse qu'apporte dans l'effet des voix cette simple différence d'une partie dans l'équilibre des deux chœurs : « 11 y a là, ajoule-t-il, comme une sorte » d'artifice dans la lumière; on dirait que l'oreille voit et qu'elle » perçoit la sensation des ombres et des clairs. Le chœur à cinq » parties, plus serré, plus compacte, plus étroitement tissu, semble » projeter une ombre plus épaisse ; à travers la transparence du n chœur à quatre voix, on croit voir pénétrer un rayon de cette » pâle clarté qui tombe des étoiles. La réunion des deux chœurs, » qui apparaissent ensemble un moment dans le dernier verset, » produit un effet saisissant, parce qu'il est inattendu. » Nous renvoyons au morceau lui-même (1) le lecteur curieux de connaître avec quelle sagacité le musicien indique, avec quel bonheur l'écrivain exprime oii réside le secret de l'émotion profonde éprouvée par les premiers auditeurs du célèbre Miserere. A la différence de Paleslrina, plus calme, plus uni, plus chaste pour ainsi dire, Allegri avait communiqué l'émotion religieuse, parce qu'il l'avait ressentie. Pourquoi l'impression n'est-elle plus la même aujourd'hui? Halévy en signale les causes : d'une part, l'exécution a dégénéré, le secret des traditions s'est perdu. Enfin il termine par ces paroles si dignes d'attention : « Une autre cause vient s'ajouter ù celle-là, et elle est » toute à l'honneur de notre temps. L'espèce de sonorité douce et » triste, particulière aux soprani qu'on préparait à cette époque, » donnait à cette musique une couleur mystérieuse et empreinte » de douleur, qu'on ne saurait reproduire à l'aide dos voix d'en- » fants. Enfin, la cause la plus puissante et la plus vraie vient du » public et des transformations que l'art a subies. Il Hiudrail, avant » d'entrer aujourd'hui dans la chapelle Sixtine, laisser à la porte

(1) Souvenirs et Porlraits, page 57.

» tous nos souvenirs de musique moder.ne, oublier toutes les fortes » émotions dont les maîtres de l'art ont rempli nos âmes, et en- » tendre la musique d'Allegri i?vec les oreilles vierges des auditeurs » d'il y a deux cents ans. » Ainsi, nous ne saurions trop le répéter, ce talent littéraire, celle aptitude nouvelle qui se révélait chez lui d'une manière si éclatante, n'était que le développement sous une aulre forme de sa science musicale, de ses exquises facultés d'artiste. C'était aussi pour lui le moyen d'exprimer sur son art d'équitables appréciations, de juger, avec une profonde et impartiale intelligence, les œuvres du passé comme les productions du présent.

A la séance annuelle des cinq Académies, le 25 octobre 1853, il lit cette notice sur YOrganiste Frohberger, d'une si rare élégance de style, si riche d'ingénieux et savants détails, et où il s'élève jusqu'à réloqi!^nce dans ce beau passai^e sur r Orgue, dont ton l'écrivain se ferait gloire, mais qu'un musicien seul pouvait écrire :

« L'orgue exige des études sérieuses. 11 faut que l'organiste pos- » sède tous les secrets de la composition; qu'il ail l'imagination » riche, fertile, abondante; que sa main, souple et légère, soit en )) même temps animée d'une force toute virile. L'artiste aux prises V avec l'orgue est un athlète. Ne croyez p'as que l'instrument livre » sans résistance les secrets de son harmonie, il faut lui arracher » les trésors qu'il recèle; mais, lorsqu'on l'a dompté, il paye avec » usure l'effort qu'il a coûté; il excite, il enivre celui qui a su le » maîtriser, et, comme un coursier généreux, il semble donner » une ardeur nouvelle à la main intelligente qui l'enchaîne et le » dirige. Voyez cet orgue silencieux^ ces touches muettes. L'air » captif repose dans le vaste récipient. Qu'une main savante et » habile vienne presser le clavier et ouvrir les chemins au souffle » vivifiant, l'harmonie éclate et se fait jour : un brillant édifice » s'élève; des voix graves et profondes soutiennent sur leur base » soHde les sons les plus élevés de l'échelle musicale; d'autres » sons viennent remplir le vide, et servent de lien à ces voix que » sépare un espace immense; les touches agiles se meuvent avec

» rapidité ; l'air, docile et prompt comme la pensée, court dans » tous les conduits et s'enfuil en chantant ; les accords se succè- » dent, comme le flot succède au flot; l'église est pleine de sonorité. » De même qu'au milieu d'une nuit profonde, on voit les étoiles » remplir l'immensilé des cieux, de même on croit voir les sons » qui s'écliappent de toutes parts, devenus visibles, scfntiller au » sommet des voûtes et briller entre les arceaux. I.a foule, debout n dans la vaste enceinte, s'agite au contact de ces sonorités péné- » trantes, tandis que l'organiste, ému de ses propres inspirations, » frémit lui-même en obéissant à l'étreinte puissante de l'harmonie » qui vibre dans son âme et se presse sous ses doigts (1). »

-Si l'on excepte les éloges de Fontaine, de Blouet, de David d'Angers, de Paul Delaroche, de Desnoyers, de Simart (2), éloges si remarquables du reste, qu'il dut prononcer comme secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, il n'a pas écrit une ligne qui ne lui fût inspirée par la musique, qui n'eût pour objet son art chéri. Nous avons dit ses Lectures à l'Institut; c'est la musique qui les lui dicte. Il donne au Moniteur des Arts cette savante et précieuse Étude sur Cherudmi, dont nous avons parlé plus haut; lors de la mort de Berton, il écrit sur ce compositeur une notice pleine de goût, de finesse et d'esprit; dans la Revue Contemporaine , il consacre à Adolphe Nourrit de touchants articles; dans /'Artiste^ sa lettre supposée de Vabùé Bourdelot est une amusante et érudite chronique du Paris musical sous Louis XIV; dans la Biographie universelle, il raconte la vie de Mozart et analyse les œuvres du grand maître; les fantaisies mêmes, plus spécialement, plus exclusivement littéraires, qu'il publie à diverses époques, les Lettres de Gervasius dans le Constitutionnel, le Baron de Stora dans le Moniteur^ ont pour point de départ, pour développement, pour sujet même, d'ingénieuses théories musicales, de sorte qu'on peut dire

(1) Souvenirs et Portraits, page 08.

(2) Ce? six notices, avec celles des compositeurs Georges Onslow tt Adolplie Ad.iui, sont les huit Èlogns qu'il prononça à l'Institut dans les séaoces publiques annuelles de l'Académie des beaux-arts del85/t à 1861.

que, sans le compositeur, en lui l'écrivain n'eût pas existé. Ces charmants mélanges ont été réunis en 1861 dans le volume que nous citons souvent : Souvenirs et portraits, et dans un volume posthume : Derniers souvenirs ^ qui ne contient pas encore tout ce que cette plume brillante nous a laissé.

Glissons rapidement sur son opéra le Nabab, joué avec succès à rOpéra-Coinique en 1853, et arrivons à ce mois de juillet de l'année suivante, qui modifia si profondément son existence, et fit de l'éminent artiste le secrétaire perpétuel de l'Académie des beauxarts. Pour la première fois depuis sa création, l'Académie appelait l'un de ses membres à remplir cette fonction, dont jusque-là avaient été successivement investis trois membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Joachim Lebreton, Quatremère deQuincy etRaouI-Rochette. Mort le 5 juillet 1854^ Raoul-Rochette fut remplacé par l'auteur de la Juive le 29 du même mois. Si quelque chose peut prouver combien, en se livrant à ses travaux littéraires, il obéissait principalement à ses entraînements et à ses prédilections d'artiste, combien peu il y attachait de calcul, combien toute vue d'accroissement dans sa position était éloignée de son esprit, si quelque chose, disons-nous, peut le démontrer, c'est la surprise, lïndicible étonnement dans lequel il fut jeté, lorsque après la mort de Raoul-Rochette je lui dis le premier que je regardais sa candidature comme possible, et lui en suggérai la pensée : il fallut du temps pour l'accoutumer à cette idée. Il alléguait ses travaux, la difficulté de la tâche, si supérieure à ses forces, la spécialité de son art, le nom de compétiteurs, justement illustres, dans d'autres académies et dans la sienne (1). Son élection même, loin de le rassurer, ajouta à son inquiétude et à ses doutes. Ce ne fut qu'après le succès de sa première notice, celle de Fontaine, qu'il commença à se pardonner à lui-même sa nomination et à espérer que le public la lui pardonnerait à son tour.

(1) M. Vhet, M. Hittorfl; M. R ivaiêson.

Mais, rassuré par cette première et décisive épreuve contrs la crainte de son insuffisance, il pouvait redouter encore que cet insigne honneur, couronnement inespéré de sa carrière d'artiste, ne l'arrêtât dans son cours, et que l'accomplissement des nouveaux devoirs auxquels il se voua avec ardeur ne le détournât du théâtre et ne l'enlevât à d'autres succès qu'il aimait. Cette crainte, que plusieurs de ses amis partageaient avec lui, il n'eut rien de plus à cœur que de la dissiper promptement, et, l'année même qui suivit sa nomination au secrétariat perpétuel, le légitime et éclatant succès àiàJayuarita Plndienne au Théâtre Lyrique (14 mai 1855) vint prouver que le musicien n'avait rien perdu de sa verve, de son originalité |)uissante, et que les obligations, remplies d'une manière si consciencieuse et si élevée par le secrétaire perpétuel, ne nuiraient en rien à la gloire du compositeur.

Jagiiarita, au Théâtre Lyrique (1855), Valentine cVAubigny, à rOpéra- Comique (1856), la Magicienne^ au grand Opéra (17 mars 1858) (1), sont les trois ouvrages qu'il fit représenter depuis son élection en remplacement de Raoul-Rochette, jusqu'au 17 mars 1862, jour de sa mort.

Jaguarita l'Indienne fut peut-être l'une de ses œuvres les plus complètes, le plus justement applaudies, œuvre variée et d'une inspiration soutenue (2). Le Val d'Andorre fit la fortune de deux théâtres différents ;J«^î/«nV« fit, à deux reprises, celle du théâtre qui l'avait mise au jour; et à une époque oîi l'Opéra semblait délaisser le maître qui l'avait illustré et enrichi, la brillante réapparition de Jaguarita fut l'une des dernières joies de sa vie. Valentine d'Àubigny fui encore une de ces erreurs dans le choix des poëmes, erreurs réfléchies (chose étrange!) dont il eut à se repentir souvent, et qui firent méconnaître plusieurs de ses partitions les plus belles.

(1) Le premier de ces poëmes est de MM. de Suint-Georges et do Leuven; le second, de MM. Barbier et Michel Carré; le troisième,, de M. de Saint-Georges.

(2) M"" Cabel s'y montra avec éclat. Monjauzc, Meillet, Junca, partagèrent son succès et celui du maître.

A l'opéra comique bourgeois, se rapprochant du vaudeville, il préférait la comédie d'intrigue, à la manière espagnole, avec des indications de caractères. Quand il ne pouvait exprimer des passions, il voulait que la musique eût à peindre, non pas le grotesque ou le ridicule, mais certains travers d'esprit ou de cœur, avec une nuance d'originalité bouffonne. Dans la contexture d'une œuvre dramatique, il aimait assez la complication et les ressorts, et, par suite de son respect, exagéré peiU-être, pour le travail, il ne reconnaissait pas volontiers la différence entre le simple et le négligé dans l'art. Entre la marche trop unie, trop naturelle, d'une œuvre dramatique et l'invraisemblance qui en eût compliqué la conduite et tendu les ressorts, il inclinait souvent pour le dernier choix, et il le prouva en acceptant le poëme de Valentine d'Auhigny. Il écrivit pour cet ouvrage, dont la réussite ne se prolongea pas, une partition remplie de pages exquises et de beautés de l'ordre le plus élevé (1). La Magicienne., son dernier grand opéra, composé sur la fable de Mélusine, eut du succès. Quoique cet ouvrage eût pour lui l'attrait de la légende, il hésita cependant longtemps avant d'en entreprendre la partition, car il voulait terminer un autre opéra, Yanina fVOrnano, dont il avait écrit deux actes. Il aimait ce poëme : la Corse délivrée du joug des Génois, la mâle figure de Sampietro, le héros corse, la fin tragique de Vanina, le conviaient à ses plus sérieuses inspirations (2). Mais, devant la préférence marquée de la direction, il dut faire taire ses prédilections particulières. Il n'eut pas, du reste, à s'en repentir : pendant un grand nombre de représentations le théâtre retrouva de belles soirées ; et le génie du compositeur éleva jusqu'à la passion, et quelquefois jusqu'au grandiose, la fable puérilequ'ilsavait animer et vivifier(3). L'admirable musique

(1) M""' Vandenheuvel-Duprez déploya un grand talent dans le rôle de Valentine d' Aubiijny. M'"^ Lefèvie, MM. Battaille, Mocker, obtinrent près d'elle leur succès accoutumé.

(2) M. Marclial (do Caivi), qui proposa à mon f.-ère ce beau sujet, et M. de Saint- Georges, ont coopi'ré avec moi au poëme de Vanina d'Ornano.

(3) Le compositeur fut bien secondé par Guejmard, Bonnebée, Bel val, M""'* Borglii-Mamo et Lauters, qui donnèrent à cotte œuvre une exécution magistrale.

du cinquième acte de la Magicienne, si elle eût été appliquée à des sentiments humains, au lieu de l'être à des idées et à des faits de l'ordre surnaturel, aurait soulevé l'auditoire. Elle excita bien l'enthousiasme, mais elle passionnait l'oreille sans toucher les cœurs. Le chœur des damnés, le trio final, n'en rappelèrent pas moins les plus vigoureuses, les plus saisissantes beautés de la Juive. La Magicienne fut le dixième ouvrage qu'Halévy fit représenter sur le théâtre de l'Opéra. Comme on a pu le voir dans cet exposé de ses travaux, il y avait donné successivement : la parlition du ballet de Manon-Lescaut, son premier ouvrage sur sur cette scène ; l'opéra-ballet en cinq actes, la Tentation; l'opéra en trois actes, le Drapier; l'opéra en deux actes» le Lazzarone, et six grands opéra? en cinq actes ; la Juive, Guido et Ginevra, la Reine de Chypre Charles VI, le Juif Errant et la Magicienne. Ces Opéras, représentés à une autre époque, lui auraient valu le maximum de h pension accordée aux auteurs dramatiques travaillant pour la scène de l'Opéra, et dont trois ouvrages avaient dépassé la quarantième représentation. Le chiffre de la pension allait s'accroissant avec le nombre d'opéras ayant atteint cette limite, considérée aulrefois comme la consécration des grands succès. Des dix ouvrages d'Halévy, représentés sur la scène de l'Opéra, deux seulement, le Drapier ei le Lazzarone, sont restés en deçà de cette limite; Guido et Ginevra, la Reine de Chypre, ont dépassé la centième représeulalion; /r//?//tTaétéjouéeprèsdetroiscents fois. L'opéra deCharlesVl avait eu près de cent représentations, lorsque l'interdiction politique dont il avait été frappé à diverses reprises, l'éloigna définitivement delà scène. Cette pension, rémunération recherchée et glorieuse comme tout ce qui est une exception, comme tout ce qui s'acquiert difficilement, avait été instituée en équitable dédommagement de l'abaissement des droilsd'auteur qui, à l'Opéra, à partir delà quarantième représentation, diminuaient de plus de moitié. Après 1830, la pension fut supprimée, mais, contre toule logique et contre toute justice, la réduction du droit d'auteur, quand l'ouvrage avait franchi

cette auaranlième représentation, si rarement atteinte, cette réduction fut maintenue, de sorte que le produit des œuvres était en raison inverse de leur succès (1). Ce fut sous ce régime qu'fïalévy composa tous ses ouvrages, représentés depuis 1831 jusqu'en 1858; et ce fut seulement le T' janvier 1861 qu'un arrêté réparateur de M. le ministre d'État maintint l'intégralité des droits d'auteur pendant toute la durée des ouvrages joués sur la scène de l'Académie impériale de Musique. Ainsi, celte mesure, depuis longtemps réclamée, ne fut prise qu'une année environ avant la mort d'Halévy, et alors que ses plus beaux opéras, la heine de Chypre, Guido et Gmevra, la Juive même (nous ne parlons pas de Charles F/), étaient l'objet d'un abandon inexpliqué. Halôvy était, avec Auber, le seul maître français, qui, depuis Rameau, eût soutenu l'honneur de notre première scène lyrique, et ce titre sans doute porta malheur à tous deux, puisque la Muette était l'objet du même délaissement. Cela est triste à dire, mais pendant les quinze mois qui ont précédé la mort d'Halévy, la Juive, son chef-d'œuvre, a été représenté TROIS FOIS (2); elle n'a pas eu une seule représentation pendant qu'à Nice il s'éteignait lentement; et si le théâtre où il obtint de si grands succès eût fait relâche, à l'exemple de l'Opéra-Comique et du Théâtre Lyrique, le jour de ses obsèques, cette soirée eût été la première que l'Opéra lui eût consacrée depuis près d'un an. Mais ne nous arrêtons pas à ces souvenirs, et jetons un dernier coupd'œil sur cette carrière si noblement parcourue ! Que de travaux nous venons d'énumérer ! Et nous n'avons rien dit de ISoé ,

(1) Prenons pour exemple la Juive. Les droits d'auteur de cet opéra, fixés (comme ceux de tout opéra en cinq actes) à 500 francs par chaque représentation, soit 250 francs pour le poëme et 250 francs pour la musique, n'out plus été que de 200 francs à partir de la quarantième représentation, c'est-à-dire 100 francs pour le poëme et 100 francs pour la partition.

(2) Ajoutez à ces trois représentations de la Juive^le duo de la Reine de Chypre : «Triste exilé, » chanté à la représentation de retraite de Roger, et vous aurez tout ce qui a été donné d'Halévy, depuis le 1«'' janvier 1861, date de la mise en vigueur du nouveau règlement des droits d'auteur, institué par M. le comte Walewski, jusqu'au 17 mars 1862, jour de sa mort. Si nous faisons cette remarque, ce n'est pas au point de vue des intérêts matériels, mais d'intérêts d'un ordre plus élevé.

cette œuvre inédite et presque achevée, sa dernière pensée musicale. Nous n'avons point parlé de ce précieux travail sur le Diapason, que l'Europe entière adopte, et qui est devenu comme le code musical de la voix humaine , code modèle , puisqu'il est destiné, non pas à réprimer, mais à prévenir. Nous n'avons rien dit de ce rapport si substantiel et souvent éloquent Sur les Arts et l'Industrie, inspiré par l'ouvrage de M. le comte Léon de Laborde, ni de cette œuvre théorique, œuvre érninente malgré son titre modeste : Leçons de lecture musicale (1). Nous n'avons point rappelé le Dictionnaire de la langue des beaux-arts, dont il avait organisée! dont il dirigeait la publication avec ardeur; ni tant de travaux pour toutes ces commissions, soit permanentes, soit temporaires, oii l'administration invoquait ses lumières et l'autorité de son nom; ni ces consultations savantes, que, toujours prodigue de son temps, il donnait aux débats judiciaires qui intéressaient l'art musical; ni de brillants morceaux de musique religieuse; ni tous ces chœurs écrits pour V Orphéon, et applaudis dans ces solennités qu'il aimait et dont il augurait tant de bien. Il me répétait souvent : La musique n'a pas dit son dernier mot; et, quand il s'exprimait ainsi, ce n'était pas seulement de la musique considérée comme art qu'il entendait parler, mais de la musique comme instrument de progrès pour la civilisation et la sociabilité humaines. Aussi est-ce avec une conviction véritable qu'à la fin de ses Leçons de lecture musicale, il s'adresse aux jeunes gens, auxquels l'ouvrage est destiné, pour les exhorter à aimer ce noble délassement dont il leur ouvre l'accès, plaisir qui occupe et qui moralise, doux et salutaire exercice, compagnon du travail, qui charme la vie et qui la console, art que « Dieu semble nous avoir donné, dit-il, pour que » toutes les voix, confondant leurs accents, lui portent les prières » de la terre unies dans un rhythme harmonieux. »

(1) Ce travail, demandé à Halévy en 1352 par la commission de renseignement du chant dans les établissements scolaires delà ville de Paris, ne fat terminé et publié qu'en 1857. Une seconde édition, augmentée d'exercices in de soifégos, a été publiée en 1860.

L'artiste qui a écrit ces belles paroles a donc pu quelquefois, sans déroger à sa croyance, à la foi que nous avions reçue de nos pères, composer pour les temples catholiques ces chants religieux dont je parlais tout à l'heure. Pourtant, il y mettait une restriction commandée par un scrupule honorable, et qui sera approuvée de tous. Un jour, à la campagne, je le vis occupé à écrire un Agniis Dei pour la petite église du lieu, et nous échangeâmes quelques mots sur cette question de tolérance religieuse : « Ne trouves-tu pas, me dit-il, que VAgnus Dei, le Gloria in excelsis Deo, sont de tous les cultes? D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, tu as dû remarquer que je n'ai jamais fait de Credo. » Le Credo, en effets est une profession de foi véritable, et, s'il l'eût mis en musique, lui qui composait avec son âme et avec son cœur, il eût cru faire acte d'abjuration.

Pour le poëte, le prosateur, /a grande pensée qui 'cient du cœur est l'éclair d'un instant. L'intelligence, l'esprit, la raison, viennent ensuite la formuler à la lueur de cet éclair. Il illumine et guide toutes ces qualités d'habileté, d'expérience et de mise en œuvre qui sont le talent. 11 en est ainsi dans les arts. Le Poussin conçoit son idée sublime : une mère élevant son enfant au-dessus des flots, puis la solitude, la mer immense. C'est le déluge : le cœur a parlé. Mais le peintre ensuite posera le modèle; il copiera les flots; il montrera l'arche dans le lointain ; une barque et un homme perdus dans l'espace; l'époux cherchant à saisir l'enfant qu'il ne peut atteindre; il exécutera dans le calme l'idée sortie tout émue des profondeurs de l'âme. Dans \eLaocoon, un instant le marbre a pleuré ; puis c'est l'anatomiste qui triomphe. Dans les œuvres de l'architecte, où est le cœur? Oii csItII dans le patient travail du burin? Mais que Rossini chante et s'écrie : Mon père, tu m'as dû maudire] il va palpiter et pleurer pendant toute la durée de l'immortel trio. C'est que, pour le compositeur, la grande pensée qui vient du cœur ne se formule qu'avec le cœur. Le musicien la chante avec le cœur, la dit au piano avec le cœur, l'écrit et la développe avec le

cœur. Tel fulHalévy. Ces incessantes el nobles émotions usent les forces, et quand viennent s'y joindre quelques-unes de ces blessures qui saignent à l'intérieur, le cœur tout à coup se brise avec la vie. Cependant tant de travaux, de fonctions impérieuses, ne lui faisaient pas oublier ce qui était aussi pour lui une obligation, en même temps qu'un penchant naturel : le devoir d'obliger. Dans ces journées dont les heures ne pouvaient lui suffire, il avait toujours quelques instants en réserve pour rendre un service. Pouvaitil oublier tant de clients (car le talent a aussi les siens) qui recouraient à sa position influente dans l'art, et à sa bonté toujours accessible, la plupart, musiciens intéressants et recommandables, quelquesuns, anciens condisciples, restés en arrière dans ces positions secondaires , dans ces rangs obscurs qu'il n'est pas donné à tous de franchir? Ces existences modestes, il a su les peindre avec un grand bonheur d'expression, avec une sorte de sympathie et d'amour, dans un délicieux passage resté dans la mémoire de ses lecteurs, et oii il retrace le rôle de Valto dans nos orchestres (1). Depuis ses premières années d'études, depuis le temps où il concourait pour le grand prix de Rome avec son condisciple et ami, le regrettable compositeur Balton, mort avant lui, à combien de luttes, de travaux, d'espérances couronnées ou déçues n'avait-il pas assisté ? Il avait vu commencer une génération nouvelle de musiciens, pendant que celle dont il était le glorieux représentant, poursuivait sa marche laborieuse et s'avançait dans la vie avec des chances inégales et des fortunes diverses. Il tendait également la main aux vieux et aux jeunes. Il avait des paroles de consolation et d'encouragement pour les désillusions du passé , comme pour les illusions de l'avenir. Heureux quand il pouvait apporter autre chose que des paroles à de courageuses infortunes, à des disgrâces imméritées! L'aimable et spirituel directeur du Conservatoire qui savait à combien de sollicitations souvent indiscrètes il était exposé, con\bien d'instants

(1) Souvenirs et Portraits, p. 188 (Éloge de ràrcliitcctû Bhitef.)

précieux elles lui dérobaient souvent, disait plaisamment :«Halévy a tort de demeurer chez lui; il devrait demeurer ailleurs. » Mais cette précaution impossible, et indiquée avec tant d'originalité et d'esprit, n'aurait pu même lui servir, car ceux qui n'avaient pu le voir chez lui allaient l'attendre au Conservatoire, à ses jours de leçon, certains de le rencontrer, soit à son arrivée, soit à sa sortie. 11 ne quittait jamais sa classe, sans passer au secrétariat, chargé de recommandations et de requêtes. Aussi M. Auber (qu'il nous pardonne de le faire parler encore ; nos lecteurs nous en remercieront) , dit-il un jour à M. de Beauchesne (1) : « Faites tout ce qu'Halévy vous demandera pour ceux qu'il croira devoir vous recommander ! N'est-il pas d'ailleurs mon successeur désigné? » Parole charmante que nous sommes heureux d'enregistrer , et qui mérite d'être conservée, car elle peint d'un trait le caractère et les rapports mutuels de deux hommes illustres, et leur fait honneur h tous deux.

La consigne qu'il était obligé de donner souvent pour fermer sa porte aux importuns, quelquefois même aux personnes qu'il aurait eu plaisir à recevoir, exposait ceux qui étaient chargés de l'exécuter à un blâme presque inévitable, soit qu'ils suivissent cette consigne à la rigueur, soit qu'ils prissent sur eux de la faire fléchir. Je le vis un jour recevant de son domestique la carte d'un jeune homme qui demandait à être introduit : « — Je vous ai dit que je n'y étais pour personne. — Monsieur, c'est un de vos élèves. » Il jeta les yeux sur le nom : « — Que me veut-il? Je l'ai vu ce matin au Conservatoire, dit-il avec assez de brusquerie. Dites-lui que je ne puis le recevoir... » Puis, rappelant le domestique qui s'éloignait : « — Après cela... le pauvre garçon !. .. Il vient de si loin!... Qu'il entre. » Le jeune homme introduit s'approcha timidement, un rouleau sous le bras : « — Bonjour.. . Je vous ai vu ce matin à ma classe ; que me voulez-vous? » (Il fallait que le dérangement fût grand, et il l'était en effet, pour que ces paroles fussent dites.) — Je voulais, mon-

(1) Secrétaire du Conservatoire impérial de Musique.

sieur, vous montrer un travail. — Il fallait me l'apporter ce matin au Conservatoire. — Je craignais... Je n'ai pas osé... — Quel est ce morceau? (Et il écrivait toujours.) — C'est un acte d'opéra. .. — Vous faites un opéra? (Et il ne levait pas la tête de sa musique, et les notes couraient sous sa plume )... Vous avez un poëme? — Un poëme d'un jeune homme, d'un de mes amis... — Voyons... » Il déposa entin la plume et prit le rouleau qu'il ouvrit. Il examina avec attention le travail de l'élève; de temps en temps il jetait d'un air inquiet les yeux sur la pendule, mais il continuait sa lecture. C'était un acte de grand opéra, ou plutôt un grand opéra en un acte. Le sujet en eût exigé cinq pour le moins. Il s'arrêta à un détail historique, sur lequel il me demanda mon avis et fit au jeune homme, ou plutôt au poète absent^ une observation utile. La musique eut bientôt son tour ; il encouragea l'élève par de bienveillantes paroles, comme s'il eût voulu lui faire oublier la sévérité involontaire et inaccoutuméedeson premier accueil. « — Cela est bon comme étude, lui dit-il en lui rendant le manuscrit, mais n'y attachez pas d'autre importance... Il y a des idées et de bonnes choses... Au revoir; mais une autre fois, quand vous aurez quelque chose à me communiquer, il faut me l'apporter à ma classe... » L'élève se retira tout confus... Quand il le vit près de la porte : « — Continuez, cela ira bien. » Et l'élève partit charmé.

Dès que nous fûmes seuls, son premier regard fut pour la pendule ; il se leva : « — Il m'a fait perdre une demi-heure, dit-il trèsmécontent... Me voilà bien en retard!... Je manquerai mon rendezvous. » Et il répéta encore : « — Après cela, le pauvre garçon!... il vient de si loin! — Et où demeure-t-il donc? lui demandai-je enfin. -;- 11 vient d'Orléans, me répondit-il. — D'Orléans! et il suit ta classe? — Oui, comme élève-auditeur. Je l'y ai fait admettre à la demande de plusieurs personnes notables de sa ville. Il a quelque aisance, un petit emploi ; il prend tous les jeudis le chemin de fer, et retourne à Orléans, après la classe. »

Il avait manqué son rendez-vous ; mais il n'avait pas voulu ren-

voyer, sans le voir, ce pauvre jeune homme qui venait de si loin, et il avaitdonnéquelques encouragements à cet élève voyageur, qui faisait cliaquesemaine soixante lieues enchemin de fer pour assister à sa leçon.

Plein d'admiration pour les maîtres et pour les chefs-d'œuvre du passé, il avait néanmoins cette foi dans la perfectibilité de l'art, cette croyance au progrès, sans laquelle, selon moi, le droit à l'enseignement n'existe pas. Aussi, tous les moyens tendant à faciliter et à encourager la production, à mettre l'artiste, le créateur en évir dence, à le rapprocher du public, trouvaient en lui un partisan chaleureux et convaincu. Il voulait abaisser les barrières, aplanir la route, ouvrir l'espace aux débutants. 11 étendait sur tous son intérêt ; mais ses élèves (qui l'en blâmerait?) étaient particulièrement l'objet de sa constante sollicitude. Ceux qui avciient franchi les innombrables obstacles qui, en France, ferment aux jeunes compositeurs les avenues du théâtre, ceux pour qui le grand prix de Uome n'avait pas été une déception et un leurre, il les soutenait de ses vœux, de ses conseils, il prenait part à leurs succès. Gounod, Massé, Bazin, Deffès, Deldevez, Gastinel, d'autres encore (car je ne puis les citer tous), savent ce qu'il avait pour eux de sympathie, d'encouragement, de fraternelle affection. Pour ceux qui, moins heureux, frappaient aux portes, il employait sa protection, sa haute influencée leur obtenir pour l'avenir des garanties toujours impuissantes, des promesses toujours illusoires, d'insignifiantes clauses insérées dans un privilège de théâtre, et trop facilement inexécutées, c'est-à-dire une lettre morte. Se reportant en arrière, et retrouvant ses élèves au même point oij il s'était vu lui-même il y a quarante ans, il comprit enfin que de vains palliatifs ne sauraient porter un efficace secours à une situation désespérée, et qu'après tant d'inutiles efforts, un remède radical et ex trèrne pourrait seul tout sauver. Or, ce remède suprême, cette panacée souveraine, c'était celle qu'indiquait le simple bon sens : la liberté des théâtres.

Aussi, quand son concours lui fut demandé, quand l'appui de sa parole et de ses actes fut sojlicité pour obtenir du pouvoir cette

liberté des théâtres, si nécessaire à Tart musical, quand il fut prié par un grand nombre de compositeurs de faire agir la section de musique de l'Académie des beaux-arts, cette Académie dont il était l'organe aimé et l'éloquent interprète , non-seulement il accueillit ce vœu et promit de le seconder avec ferveur, lui, l'homme parvenu aux positions les plus hautes; mais encore s'identiliant, se substituant, pour ainsi dire, à ceux dont l'avenir était fermé, et qui venaient se briser contre l'écueil, le compositeur illustre, le secrétaire perpétuel de l'Académie se fit de lui-même, et pour un moment, le secrétaire des musiciens qui invoquaient son secours. 11 écrivit, au nom de tant d'existences découragées, ce projet de requête à ses confrères de l'Institut :

A MM. les membres de la section de mvsiqne de V Académie des beaux arts.

Messieurs,

« Les compositeurs de musique soussignés s'adressent à vous, leurs protecteurs naturels.

» Tous les arts reçoivent de l'Étal des encouragements. Les peintres, les sculpteurs, les architectes, trouvent dans les expositions le moyen de faire connaître leurs travaux. Les compositeurs de musique sont seuls exclus de ces conditions favorables. Ils n'ont aucune part aux commandes faites par le gouvernement. Ils ne trouvent que de rares et difficiles occasions de faire entendre leurs ouvrages. Les théâtres lyriques leur sont, pour ainsi dire, fermés. Les grands prix de composition musicale, à leur retour de Rome, ne sont pas mieux traités, et perdent, dans une vaine attente, les plus belles années de leur jeunesse, malgré les dispositions qui les protègent, dit-on, dans les privilèges des théâtres lyriques subventionnés.

» Vous connaissez comme nous, messieurs, cette triste situation,

et nous savons que vous vous en êtes plus d'une fois préoccupés ; c'est pourquoi nous vous demandons voire appui. l\ous ne voyons de remède au mal que nous vous signalons que dans la liberté des THÉÂTRES, puisqiic le régime actuel nous est si contraire, puisqu'il nous abandonne dans le présent et atteint notre avenir, nous frappant à la fois dans nos intérêts et dans nos espoirs d'artistes.

» Nous pensons que l'autorité supérieure étendrait sur nous le bienfait de la sollicitude et des dispositions bienveillantes dont elle est animée pour les beaux-arts, si notre fâcheuse position lui était connue »

Je ne suis pas de ceux qu^effraye le mot A' utopie. J'ai vu réussir tant de projets, salués de ce nom par d'infaillibles augures; j'ai vu tant de fois la chimère devenir vérité ; tant de barques qui devaient se briser contre les récifs devenir de puissants navires et arriver au port triomphalement! Aussi n'hésiterais-je pas, si j'avais à définir dans un dictionnaire le mot : Utopie^ à écrire hardiment : « Chose praticable, souvent facile, regardée comme impossible. »

Ceux qui aiment la liberté d'un véritable amour, et qui, par conséquent, croient en elle, ceux-là sont convaincus qu'elle porte en elle-même ses lois d'équilibre et sa propre réglementation. La liberté ne supprime rien; elle n'impose rien; elle modifie, elle multiplie, elle transforme. Si je demande une place égale à la vie de l'âme et à la vie de la chair et des sens, je ne m'érige pas pour cela en censeur morose; si je demande qu'on soit aussi tolérant pour la satisfaction des jouissances intellectuelles et morales que pour celle des besoins matériels , je ne veux pas pour cela que l'on ferme ces cafés babyloniens aux galeries splendides, aux étages superposés, où se perdent souvent les épargnes et la santé de l'ouvrier ; mais je veux que l'on puisse élever à côté une « Académie populaire de musique, » qui sera subventionnée par le public. Respectez ce café chantant, et laissez la chansonnette s'ébattre joyeusement au milieu de la fumée des cigares; mais per-

mettez qu'à deux pas, une troupe inconnue chante l'opéra d'un débutant ou celui d'un maître, en attendant que le café chantant se transforme lui-même, et écrive sur sa façade : « Opéra-Comique, Théâtre sans privilège. » Car la liberté est ingénieuse, et elle a quelquefois autant d'esprit que le monopole. IS'appelez plus dérisoirement « ouvrages du domaine public » une foule de chefsd'œuvre dramatiques confisqués au profit d'un ou deux théâtres richement subventionnés pour jouir d'un trésor dont ils usent peu. Mais laissez jouer partout Corneille, Racine, Molière, Regnard, Dufrény, Dancourt, Marivaux, Voltaire, Beaumarchais, Picard, aussi bien que Gluck, Grétry, Monsigny, Berton, Nicolo, Paër, Catel, Méhul, Cherubini, Lesueur, Spontini. J'entends déjà bon nombre de lettrés et même d'illettrés crier à la profanation, au scandale : « Ces chefs-d'œuvre seront mal joués, mal exécutés. » — D'abord, qu'en savez-vous? mais je vous l'accorde, et je vous demanderai ce que vous diriez d'une loi qui ne permettrait d'imprimer que sur vélin nos grands écrivains et nos grands poètes ?

Mais j'espère qu'on ne tiendra pas compte de ces Iristes défaillances dont ne souffre pas seulement la politique, ni de ces hypocrites sollicitudes qui vont sans doute aussi déplorer « le gouffre où s'engloutiront les fortunes privées. » Ces âmes compatissantes poussent-elles les mêmes clameurs quand s'ouvre un restaurantmonstre, un hôlel-palais grand comme une ville pour les voyageurs opulents, un gigantesque bazar pour le velours, la dentelle et la soie? Ces alarmistes, prophètes de malheur, qui annonceront à plaisir, pour les nouvelles entreprises dramatiques et musicales, les faillites et les catastrophes commerciales, devraient songer que ce sont là des crises passagères dont l'on se relève, mais que l'abaissement des lettres et des arts est aussi une faillite, et que celle-là amène la déchéance morale des nations.

Prononcez ce mot magique : liberté ! et à la place de cet Kldorado, qui existe, mais qui n'est pas l'Eldorado depuis si longtemps rêvé par nos jeunes lauréats, vous verrez s'élever peut-être le

« Théâtre des grands prix de Rome. » Ils y auront accès, à celui-là; mais ne croyez pas qu'ils en abusent ; la liberté est généreuse. Ils sauront compatir aux maux qu'ils ont soufferts. Au bout d'une année, de six mois peul-ôlre, ils ouvriront leur porte à quelque talent inconnu, à quelque jeune confrère sans couronne, qui viendra demander la sienne au public. Ne leur reslera-t-il pas d'ailleurs le théâtre Grétry, le théâtre Berton, le théâtre Sedaine, le théâtre Scribe, le théâtre Méhul, le théâtre Cherubini, le théâtre Boïeldieu, le théâtre Adam, le théâtre Halévy, le théâtre Hérold, et plus tard, le plus tard possible, les théâtres Auber et Rossini? Utopie! va-t-on s'écrier. Vérité, répondrai-je. Que l'on essaye.

Oui, l'on s'en souviendra : si l'on en vient enfin à traiter sérieusement, dans les sphères administratives, de la rrforme des institutions qui régissent en France l'art musical, étouffé par tous les liens qui l'enserrent, et comprimé dans les plus incroyables entraves, on n'oubliera pas que la dernière et définitive pensée d'Halévy sur cette question a été : la liberté des théâtres. Oui, ce fut là le dernier mot d'un homme pour qui, exceptionnellement, nos trois scènes lyriques, et même la scène italienne, s'étaient ouvertes avec éclat. Quelle protestation plus éloquente et plus désintéressée pourrait s'élever jamais contre cette plaie mortelle du privilège !

C'était peu de temps avant son départ pour rsice, qu'il rédigeait avec une si vigoureuse précision cette si n? pie et irréfutable exposition des tristes effets du monopole lyrique, et qu'avec un dévouement si noble, si détaché de tout intérêt personnel, il sollicitait, il préparait pour ses jeunes confrères cet avenir qui se réalisera peutêtre un jour, cette liberté du travail, cette part à la lutte et aux succès, le seul rêve, toujours trompé, de leur légitime ambition. Ses efforts, nous le croyons fermement, n'auront pas élé infructueux ; mais il ne devait pas voir la réalisation de ses généreuses espérances. C'était d'une main déjà affaiblie qu'il traçait ces lignes, car le terme fatal marqué à cette existence si féconde approchait.

L'homme n'accomplit pas impunément de si rudes labeurs

au milieu des agitations inséparables de la vie de l'arlisle, même en ses plus beaux jours. Halévy dépérissait, et cette haute intelligence, toujours si vivace et si active, ne rayonnait plus que dans un corps languissant. L'altération de ses trai'.s, Tamoindrissemenl progressif de ses forces, avaient frappé tous ses amis, et indiquaient une lésion profonde. Un voyage dans le iMidi fut ordonné par les médecins. Lui-même désigna Nice, et s'attacha avec une sorte d'obstination au choix de ce séjour. Il partit avec sa famille le 23 décembre 1861. La science espérait tout de ce changement de climat ou feignait de tout espérer, pour rassurer les siens. Peu de jours avant son départ, il avait écrit l'exposé sommaire et comme la préface d'un travail sur la Musique, destiné à V Encyclopédie nouvelle, ouvrage important préparé sous la direction de MM. Emile et Isaac Pereire, par une Société de savants et d'écrivains. Nous détacherons ce passage charmant de ce travail inconnu, et qui ne sera jamais publié, car il n'en a laissé que quelques pages. Après avoir exposé que chaque peuple a possédé d'abord une musique qui lui était propre, sa musique nationale, sa musique maternelle, il ajoute : « Faites entendre les airs écossais les plus chéris des higJin landera aux lazzaroni de Naples ou de Palerme, ils n'y trouvew ront que des intonations incompréhensibles, barbares. Ce qui est » populaire a des racines profondes et se transplante difficilement, .) Et puis il faut le temps de l'acclimatation. Il n'y a pas longtemps » que les Italiens n'admettaient pas les compositeurs allemands, » qui le leur rendaient bien, ni les compositeurs français, plus tort lérants cependant, et dont le cœur ne garde pas de rancune ; car, » si le musicien français se montre parfois, comme musicien, scep- » tique, exclusif et railleur, comme Français, il est curieux, ami » de la nouveauté, éclectique et hospitalier. Les trois branches » principales de la musique européenne sont très-caractérisées, » chaque peuple aime de préférence sa musique, parce qu'il l'a » faite à son image. Une mélodie de Cimarosa est de la même fa- » mille, du même sang qu'une strophe du Tasse. Le Français aime

» que le chaut soit transparent, qu'il laisse voir la pensée, qu'il en » dessine le contour. La phrase allemande, puissante et fortement » tissue, a le ton lumineux d'un nuage. Mais aujourd'hui l'avenir » de la musique n'est plus douteux. L'éducation musicale se com- » plète dans tous les pays et dans toutes les classes de la société. » l.a France seconde ce mouvement et lui donne une impulsion sa- » lutaire. L'harmonie n'est plus une science mystérieuse, réservée » aux habiles; elle se dévoile à tous. La musique sera bientôt ce » qu'elle doit être, une poésie universellement comprise; et déjà » des beautés, réputées jusqu'à ce jour inaccessibles au vulgaire, » se sont ouvert le chemin d'intelligences étonnées et charmées de » ces jouissances nouvelles. . . La peinture, l'architecture, la rau- » sique, tous les moyens dont l'homme dispose pour exprimer sa » pensée ou lui donner un corps, ont élé soumis à des intluences » semblables, et ont reçu l'empreinte profonde des époques et des » races. Ces influences diverses n'ont jamais touché que l'aspect, » l'apparence de l'art, sans s'attaquer au fond, qui est invulné- )) rable, puisqu'il n'est autre que la pensée elle-même et le senti- » ment poétique que Dieu a mis dans nos cœurs. Elles s'exercent » encore aujourd'hui; mais, grâce à la facilité merveilleuse des » communications, elles n'ont plus rien d'exclusif; on les discute, » mais on les admet; on les combat, mais on les respecte. Elles se » prêtent un secours mutuel : les idées ont constitué à leur profit » le libre échange. »

« Je vous remettrai le reste à mon retour, » avait-il dit à j\L Busoni (1), en lui donnant ces quelques pages. 11 n'a pu terminer ce travail, oii il se proposait de caractériser les différences, d'écrire l'histoire des idiomes musicaux et des écoles diverses. On comprend tout ce que sa science profonde, son goût, son rare talent d écrivain et sa personnalité même auraient jeté d intérêt sur une pareille œuvre-: la mort ne lui a pas permis de l'achever.

(1) Secrétaire, avec M. Ch. Duveyrier, du comité de rédaction de V Encyclopédie.

Le séjour de Nice ne lui fut pas favorable. Il y arriva fatigué du voyage, bien qu'il l'eût fait depuis Toulon à petites journées; les difficultés d'une installation qui n'avait pu être arrêtée à Tavance ajoutèrent à la fatigue; enfin, une charmante villa, rue de France, reçut l'illustre voyageur et sa famille. Bientôt une société choisie l'entoura; le préfet des Alpes-Maritimes, M. Gavini^ lui prodigua les soins les pins empressés. Le commandant du génie, M. de Rivière, M. Alfred Leroux, M. Lubonis, d'autres personnes distinguées, lui témoignèrent la plus cordiale sollicitude. Le célèbre chanteur Tamburini, alors à Nice, passa chez lui de nombreuses soirées; il chantait de sa voix toujours jeune, toujours belle, accompagné quelquefois par mon frère lui-même. Mais une saison exceptionnelle à Nice, un temps inégal, variable, n'apporta qu'une amélioration passagère à une santé si gravement atteinte. Sa faiblesse lui rendait le travail presque impossible; le découragement s'était emparé de lui. Loin de ce monde parisien qu'il aimait, loin des distractions qui lui étaient chères, et au premier rang desquelles il plaçait les obligations toujours renaissantes d'une vie si bien remplie, il se trouvait face à face avec les préoccupations de la maladie, sans cesse entretenues par les prescriptions d'un régime sévère. A défaut du théâtre, exclusivement occupé par une troupe italienne, et qui ne pouvait représenter ses ouvrages, la musique militaire jouait tous les dimanches sur la promenade publique les plus beaux morceaux de ses opéras ; il fut très-sensible à ce délicat hommage, qui lui fut constamment rendu pendant son séjour. Dans les lettres qu'il m'écrivit, je remarquai le soin qu'il mettait à garder sur sa santé le silence le plus absolu, et j'en conçus de tristes pressentiments.

Indépendamment de ce silence, qui était par lui-même comme un affligeant aveu, je ne reconnaissais pas dans sa correspondance son liabituel enjouement. Une seule fois, il parut revenir à sa gaieté d'autrefois: j'avais eu à lui transmettre plusieurs lettres qui lui étaient adressées de Florence par le président de la Commis-

sion italienne, instituée dans celte ville pour le monument projeté à la mémoire de Cherubini. Pour éviter la transmission des missives elles-mêmes (chose fort inutile) et avec la pensée que je pourrais lui épargner un embarras, en me chargeant d'y répondre, je m'étais borné à l'informer de l'objet et du contenu de ces lettres; et je n'avais pu m'empécher de plaisanter un peu sur la quantité de seigneuries et surtout à' illustrissimes dont l'honorable correspondant s'était montré prodigue (très-justement sans doute), mais en sacrifiant peut-être un peu trop à l'usage du pays. Voici quelle fut sa réponse :

Nice, 10 février (après la poste).

Mon cher frère,

« Voici ce que je te prie de faire. Prends la peine d'écrire au seigneur Ferdinando xMorini. Dis-lui que mon illustrissime seigneurie est à Nice pour rétablir sa santé, que c'est à l'illustrissime M. Auber, président du Comité et directeur du Conservatoire, qu'il doit s'adresser pour connaître le produit du graud concert (1) ; que l'illustrissime prince Poniatowski est seulement vice-président, comme j'ai l'honneur, non mérité, de l'être. Quanta savoir ce que le Comité parisien se propose de faire encore, Auber, toujours Auber. Dis-lui aussi que, quant au morceau qu'il s'agit de composer (2), dès que ma santé le permettra, je serai à sa disposition. Informe-le aussi que tu t'es empressé de faire remettre à leur adresse toutes les missives qu'il me chargeait de distribuer aux diverses célébrités. Ce faisant, tu m'obligeras beaucoup, et tu feras une chose très-convenable et toute naturelle

(1) Le concert qui avait été donné au Conservatoire par les soins de la Commission parisienne du monument, et au profit de la souscription.

(2) Le Comité florentin, à l'exemple du Comité de Paris, se proposait également de donner à Florence un concert, dont le produit devait être destiné à la souscription, et M- le président Morini demandait à Halévy, ainsi qu'à plusieurs de ses confrères de l'Institut, de composer un morceau pour ccte solennité.

» Mon cher Léon, j'ai écrit à Couder (1), ma deuxième lettre qui, à mon compte, a dû arriver à l'Institut Vautre samedi, c'est-àdire le 1" février. Quelques points de cette lettre pourraient donner lieu à une réponse ; mais comme je n'ai reçu aucune nouvelle, faismoi le plaisir de t'informer auprès de Pingard si cette lettre est parvenue. Demande-lui par la même occasion si une lettre que j'ai écrite à M. Mignet à peu près à la même époque, et que j'ai adressée aussi à l'Institut, lui a été remise. M. Mignet m'a fait la gracieuseté de m'envoyer ici sa 'Notice snr Hallam avec une aimable inscription, et je lui ai écrit pour le remercier.

» Dis à Anatole (2) que ses Prévost-Paradol font mes délices. Ses deux Schewtchine, le dernier surtout, sont deux chefs-d'œuvre qui m'ont rempli d'une véritable admiration.

» Excuse-moi auprès de Ludovic (mon fils). Je pense toujours à lui dans mes lettres à la famille. Les siennes sont charmantes et me font grand plaisir. Je le prie de ne pas me laisser chômer.

» Je t'embrasse, mon cher frère, et Flore, Mélanie (nos deux sœurs) et tous les tiens.

P. S. — « Si tu peux m'envoyer les deux derniers Iwidis du Constitutionnel (3), c'est-à-dire celui du 3. le début de Nestor (M. Roqueplan), et celui d'aujourd'hui, lu me feras plaisir. Je vais in'arranger dorénavant pour les trouver ici. Voilà bien des choses!»

Comme je l'ai dit, parmi les lettres qu'il m'adressa, celle-ci fut la seule où nulle trace de découragement ne se faisait sentir, et où se montrait cette grâce naturelle et enjouée qui lui était familière.

(1) Président de l'Académie des Beaux-Arts, en 1862.

(2) M. Prévost-Paradol.

(3) Pour les articles de M. Sainte-Beuve, dont il était fort curieux. L'éminenl critique, qui lui a consacré depuis un si touchant s'>uvenir, n'eut pas de lecteur plus assidu ni plus charmé.

Dans toutes les autres, perçait une sorte d'abattement involontaire qu'il s'efforçait en vain de déguiser.

Les lettres de ma belle-sœur, au contraire, celles de mes deux nièces, renfermaient de favorables assurances et donnaient tout lieu d'espérer. Vers le commencement du mois de mars, il fut mêmequestion de revenir à Paris. Le docteur Pressât, qui avait entouré mon frère des soins les plus assidus, et le docteur Maroncelli, de Nice, qui s'adjoignit à lui dans les derniers temps, firent mander près de la famille mon fils et l'un des excellents et dévoués parents de ma belle-sœur, M. Henri Vieyra. Ce motif si consolant, si plein d'espérance, le départ (quand il signifie le retour), écarta pour nous toute idée d'alarme de cet appel précipité : il s'agissait de nous ramener notre cher et illustre malade. On va voir par l'extrait suivant d'une lettre adressée par mon fils à sa mère, en date des 17 et 18 mars, ce que fut ce départ, ce que devait être ce retour. On ne lira pas sans attendrissement ce simple et émouvant récit des derniers moments de l'homme excellent, du tendre père, du grand artiste, à qui la mort ne laissa plus que des admirateurs et des amis :

« Un assez grand soulagement a suivi cette crise de la nuit,

et ce matin (le 17), de sept à neuf heures, il a été mieux qu'il n'avait été hier; il a un peu parlé, nous a remerciés de nos soins et s'est beaucoup attendri sur Léonie (ma belle-sœur), sans que rien cependant nous donnât à penser qu'il se rendît compte de sa situation. Nous avons dû empêcher Léonie de reprendre quelque espoir, car nous comprenions bien que ce calme et cet apaisement même étaient le signe de la fin. Vers dix heures, il a voulu se lever, et on l'a mis près de la fenêtre sur le canapé. C'est de dix heures à trois heures qu'il s'y est éteint. Il n'y a pas de mot pouvant mieux rendre ce qui s'est passé. Il est impossible d'imaginer une mort plus douce, plus calme, plus exempte d'angoisse et de trouble. 11 nous entendait et nous répondait. Nous lui disions : « C'est un spasme comme celui que vous avez eu cette nuit; cela ne sera rien, ne vous inquiétez pas. » Il était si tranquille à ses derniers moments, que

le médecin, qui était là, a dû nous prévenir que tout était lini. J'insiste sur ces détails à cause de toi, mon pauvre père. J'ai vu de près cette triste scène ; je ne me fais pas plus fort que je ne suis, et j'avoue que j'en ai été déchiré. Cependant, il y avait une véritable consolation à voir que nous étions seuls à souffrir. Esther (l'aînée de mes nièces), qui a été très-forte et très-courageuse, a demandé à entrer une dernière fois, et elle n'a plus quitté sa mère J'espère avoir terminé demain toutes les formalités et tous les préparatifs du départ. »

(Vest ainsi qiril nous revint, et nous n'avons pu que rendre à ses restes ces derniers devoirs, auxquels s'associèrent les regrets et les hommages d'une population tout entière dans la mémorable et touchante journée du 24 mars.

La mort lui arriva donc paisible et calme comme elle s'était approchée lentement, sans secousse et sans aucun de ces effrayants symptômes qui d'ordinaire la précèdent. Il ne laissa supposer par aucune de ses paroles qu'il eût le sentiment de sa fin prochaine. Dans cette crise de la nuit qui précéda son dernier jour, il dit, il est vrai, à la femme de chambre qui les avait suivis à Nice : a Ma pauvre fille, je vous ai donné bien du mal ...» Mais, comme s'il eût craint que l'on donnât à ces mots une interprétation sinistre, qui n'était peut-être pas dans sa pensée, il se hâta d'ajouter : « Je vous en récompenserai à Paris. »

L'un de ses derniers caprices de malade fut une riante fantaisie musicale. Un matin, il demanda tout à coup /a Donna del Lago, de Rossini, et/<z Serva Padrona, de Pergolèse («m ne songeait pas encore à Paris à la reprise de ce charmant opéra). Il fallut qu'à l'instant même on lui cherchât les partitions chez les marchands de musique de Nice. On les lui apporta; il se mit lui-même au piano, et il accompagna quelques airs de Pergolèse, que lui chanta l'aînéede ses filles.

Peu de jours avant sa mort, quelques paroles, qui semblaient l'effet d'un délire passager, n'étaient que le résultat d'une modification soudaine dans sa manière de s'exprimer et de sentir. Lui,

- 7/. — qui, d'habitude, avait toujours mieux aimé parler littérature, philosophie, peinture, politique même, que parler musique, dans les derniers temps, au contraire, il employait de préférence les expressions et les images qui rappelaient l'art qu'il avait tant aimé, tant illustré. Un soir, il cherchait à prendre un livre placé sur une table un peu trop loin de sa main pour qu'il pût l'atteindre sans un effort qui l'eût fatigué : « N'est-ce pas que je ne fais rien dans le ton? dit-il à sa fille qui lui donna le livre?... Conviens-en, ma chère Esther, je ne fais plus rien dans le ton. » Le malin même de sa mort, il fit une application plus imprévue, plus bizarre, et plus touchante encore de ce langiige musical qui lui redevenait cher et familier. Il était assis sur son divan; il voulut s'y étendre et reposer sa tête sur l'oreiller. Mais il n'y serait pas parvenu de luimême, et il fallut l'aider : « Couchez-moi en gamme, dil-il à ses deux filles... » Elles le comprirent; elles l'inclinèrent lentement, doucement, et comme en mesure, et, à chaque mouvement, il disait en souriant : Do, ré, mi, fa, sol, la, jusqu'à ce que sa tête reposât sur les coussins. Ces notes, dont il avait fait un si merveilleux usage, lui avaient servi une dernière fois, mais pour reposer sur un oreiller sa tête mourante à l'aide de ses deux filles chéries. Le soleil, ce jour-là, fut l'un des plus beaux qui se fût levé sur Nice ; il entrait à pleins rayons par la fenêtre, près de laquelle il avait voulu qu'on le plaçât. Les enfants d'une dame polonaise, qui habitait aussi la villa, jouaient à quelque distance dans le jardin, et si, f!e temps à autre, leurs rires joyeux n'eussent monté jusqu'à lui, si les oiseaux n'eussent chanté, rien n'eût troublé cette indéfinissable harmonie du silence qui s'exhale d'un beau ciel par une douce matinée de printemps. A contempler cette figure sereine, qui reposait, pâle et calme, sur ce canapé inondé de lumière, et vers lequel s'élevait le parfum des citronniers et des fleurs, personne n'eût songé à la mort, à moins qu'on ne se fût rappelé cette parole du Psalmiste : n Onne verra point la tombe, quand on verra les bons qui meurent. » C'est ainsi que le maître aimé s'acheminait

vers ce cliamp du repos que l'Italie nomme « le champ sacré, » que nous appelons tristement le cimetière, et que les Hébreux, n'ont jamais appelé que de ce nom consolateur: la maison des vivants. Je ne rappellerai pas cette impression profonde que produisit à Paris la douloureuse nouvelle, si imprévue, quoique redoutée : on sentait qu'un homme était mort qui avait occupé une grande place dans l'estime et dans l'affection de tous. Je ne dirai ni cette solennité du dernier jour, ni cette immense afftuence, ni ces chants funèbres par lesquels il semblait lui-même parler à la foule émue et la conduire à ses obsèques; ni cette triomphale re[>rise de la Juive, si longtemps, trop longtemps attendue; ni ce buste, ouvrage de sa veuve, couronné sur la scène qu'il avait illustrée; ni l'Académie des beaux-arts s'associant, par une noble initiative, à la haute et sympathique pensée d'une récompense nationale, votée par les grands Corps de l'Etal; ni enfin cette souscription qui lui élève une statue et un monument, et que je puis dire aussi nationale, puisque le chef de l'État, plusieurs de ses ministres, l'élite des citoyens et la fervente milice de l'art y ont apporté leur tribut. Une parole habile et convaincue a retracé ces souvenirs, qui ne s'effaceront plus (1). Je remercie Dieu de m'avoir, au milieu d'une si grande douleur, réservé une semblable consolation, qui est le privilège d'un bien petit nombre. J'ignorais combien d'immenses regrets peuvent s'adoucir quand tout les ressent et les expriraeautour de nous. Quand je vis celte terre fraîchement remuée, oij une partie de moi-même allait descendre; quand j'entendis autour de son cercueil tant d'éloquents hommages dictés par lecœur(2), je compris que mon nom , ce nom que nous nous étions partagé, allait s'ensevelir avec lui dans sa tombe, raais pour en ressortir tout glorieux et lui appartenir tout entier.

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