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Ces instraments indiquent aussi dans quelles localités on doit chercher à préserver les marins qui débarquent des variations trop brusques de température et d'humidité. Ainsi, à la baïe des Chiens-Marins, où l’on nota, dans les 2/4 heures, une différence de 20° au thermomètre et 33° à l’hygromètre, les hommes couchés à terre furent atteints d’une violente dyssenterie. Ces mêmes motifs améneront les chefs à mieux raisonner les branle-bas ou expositions à l’air des effets des matelots et les ablutions trop considérables d’eau de mer. Les particules salines déposées, surtout le chlorure de calcium, entretiennent la plus funeste humidité , attestée aussitôt par l'hygromètre. Un grattage à sec serait bien préférable, dans nombre de cas. Ces lavages de chaque jour, selon Péron, contribuèrent beaucoup au scorbuat , dans les explorations de la terre Napoléon et de la Tasmanie. Il regarde comme un préservatif excellent d'allumer fréquemment des feux et de les porter aux divers points du navire, d'essuyer et frotter les parois et surtout les affüts et ustensiles d'artillerie, recouverts d'humidité stagnante et non absorbée. (Réglement du 1° janvier 1786, art. 23 et 24.)
La notice de Péron obtint une approbation complète du corps médical et vint corroborer les résultats obtenus par M. de Morogues sur la frégate [a Solbay (Mém. des Sav. étr., t. I). Ainsi conclut le rapport de M. Kéraudren (Bull. des Sci. méd., t. IL, p. 481).
Ces diverses précautions , remarque encore Péron, ne paraîtront minutieuses qu'aux hommes étrangers à tout ce que les longues navigations offrent de péril sous mille formes. Il cite cette phrase remarquable de Vancouver : « C’est à cet » inestimable progrès {il s’agit de l’hygiène navale perfec- » tionnée par les soins assidus de Cook) que l'Angleterre doit,
CEE » en grande partie, le haut rang qu’elle tient aujourd’hui » parmi les nations. »
Heureux, pour le jugement de la postérité, le commandant du Géographe, s’il eût eu envers ses subordonnés l'humanité touchante qui honore le nom illustre de Lapérouse !
Nous rapporterons ici, comme un annexe éloigné des travaux anthropologiques de Péron , une question de l’hygiène générale des pays tropicaux, celle des masticatoires stimulants du tube digestif (41). L’insalubrité des climats chauds et humides pour les Européens, ainsi à Timor, à Batavia , aux Moluques, à Madagascar, etc., consiste comme on sait en une exagération extrême de la transpiration cutanée et de la sécrétion sudorifique. Par un balancement naturel, les sécrétions urinaire, salivaire et nasale diminuent, et le fluide lubréfiant manque bientôt dans le tube digestif. Au dégoût des aliments solides et à une constipation excessive succède la dyssenterie. Souvent elle se complique de fièvre putride qui exigerait un traitement opposé. Le médecin est réduit à des palliatifs impuissants, le malade succombe.
Que faire sous le rapport médical ? évidemment s'opposer aux excrétions débilitantes externes et rappeler le fluide aux parois du tube digestif. La pratique journalière des Malais de Timor et des Moluques obéit à cette double nécessité. Des bains froids réitérés réveillent la tonicité de la peau ; des frictions haileuses ferment, comme mécaniquement , le passage à une trop forte transpiration et remplacent le pigmentum gras de la race éthiopique , la mieux appropriée aux climats brûlants. Enfin les Malais ajoutent à ces moyens externes l’usage du piment, du poivre, de la muscade, du girofle, du
(1) Mém. sur la dyssenterie des pays chauds et l’usage du bétel. — Journ. de méd., de Corvisart, t, IX, p. 57. — Voy. aux t. aust., t. IT, p. 314.
gingembre dans les aliments et surtout la mastication continuelle da bétel. Ce produit est formé pour moitié de noix d’arec (areca catechu ou mieux areca betel ) , fruit des plus riches en acides tannique et gallique, de feuilles de tabac (à Timor seulement) et de feuilles du piper betel (parfois du fruit jeune), enfin, pour un quart, de chaux madréporique, d’une grande causticité. Ce mélange est tellement actif que les dents, promptement noircies, sont corrodées jusqu'aux gencives, la salive et les matières fécales colorées en rouge brique ; ces colorations n’existent pas pour les enfants et les jeunes gens qui ne font pas encore usage du bétel et ont les dents fort belles.
Il ne faut pas se livrer tout d’abord à des diatribes contre une coutume répugnante, dit Péron, mais remarquer qu’un . motif hygiéniqae doit sans doute entrer en sérieuse considé-
ration quand on voit l’usage du bétel répandu des Moluques ‘au fleuve Jaune , de l’Indus et du Gange aux bords de la mer Noire et à Constantinople même, chez certains individus des classes riches. Péron n’a pas hésité à attribuer à l'emploi du bétel la conservation de sa santé dans la relâche funeste de Timor. Il remarque que les Européens aisés, même les femmes, établis dans les régions chaudes, ont adopté le tabac à fumer et les stimulants culinaires les plus énergiques. Il attribue à l'absence de cette précaution hygiénique l’affaiblissement des soldats bataves dansles colonies néerlandaises.
Nous citerons un certain nombre de faits à l’appui de l’opinionde Péron. L'hygiène n’aurait-elle pas appris aux anciens Caraïbes, ainsi qu’on le rapporte , l’usage du tabac à fumer ? Les masticatoires ne sont pas seulement employés en Asie ; dans le Nouveau-Monde, MM. de Humboldt et Bonpland ont vu les Indiens de Quito et de Papayan mâcher la feuille très àcre de l’erythroxylum peruvianum, mêlée à la chaux vive.
Labillardière , dans le voyage à la recherche de Lapérouse, rapporte que les sauvages des îles de l’Amirauté mâchent de la chaux vive en poudre fine. Des praticiens distingués ont prescrit de nos jours le bétel contre les cas graves de dyssenterie opiniâtre. La pharmacopée indienne se sert, comme stimulant du tube digestif, un électuaire liquide où entre la noix d’arec. Journellement le cachou , dont l’action astringente est analogue , à l'intensité près, à celle du bétel, est mis en usage contre une pernicieuse atonie. L'eau de chaux coupée de lait, s'emploie dans les cas de diarrhée chronique et de dyssenterie ; les calciques solubles, en général, sont des stimulants.
D'une autre part, nous ferons certaines réserves. Lorsqu'il préconise et signale les excitants digestifs, Péron ne nous paraît pas avoir compris le rôle des alcooliques. Ils produisent une excitation passagère suivie d’un affaiblissement considérable. Ils sont funestes surtout dans les climats excessifs: Quant au bétel, M. Lesson assure que sa mastication n’a rien de désagréable et que, bien qu’il noircisse l’émail des dents, il n’attaque pas les membranes buccales. 11 ajoute qu’il cause un peu d'ébriété au début, mais que bientôt on éprouve une sorte de bien-être. Nous nous demanderons, en conséquence, si l’on ne doit pas supposer que l’action narcotique et énivrante a contribué, au moins autant que l'hygiène, à répandre le bétel. Les hommes ont toujours recherché ces fruits du lotus, qui, suivant Homère, faisaient perdre le souvenir de la patrie. Nous ne croyons pas que le poète antique fasse allusion au jujube, comme le pensait un peu naïvement le botaniste Desfontaines, mais bien à quelque préparation analogue au hatchis, à l’opium ou au bétel.
Un sujet plus humble, mais d’un haut intérêt scientifique, est traité dans un Mémoire de Péron et Lesueur, dont il ne
reste qu'un fragment. |Voy. aux t. austr.,t. 1f, p. 373.) Péron s’occupe de l’art de conserver les animaux pour les collections zoologiques, et des moyens de les rapporter des lointains voyages dans le meilleur état. De préférence à la porcelaine ou au bois, il recommande les bocaux de verre à large ouverture, rejette, pour la fermeture, la cire molle, le mastic de vitrier et le parchemin, et conseille d'employer des bouchons de liége avec un lut de résine {brai sec des marins), d’ocre rouge, de cire jaune et d’essence de thérébentine. II donne à ce mélange le nom de /ithocolle. Pour les liqueurs conservatrices, le sublimé dissous est trop cher et trop dangereux, l’eau salée complétement inefficace. L'huile a réussi pour quelques petits mollusques , et mieux encore le vinaigre salé et imprégné de poivre et de piment ; mais l'alcool est toujours préférable. 1] rappelle qu’il s’en procura à tout prix, par les emprunts les plus onéreux, et qu’à ses instances, les officiers consentirent généreusement à abandonner leur ration de tafia. (Ce liquide est excellent pour les mammifères , et c’est ainsi qu'est parvenu au Muséum, en parfait état, le gigantesque exemplaire du gorille du Gabon.) Péron recommande d'employer la liqueur spiritueuse la plus incolore possible et affaiblie de 16° à 22° Cartier. Le camphre est très utile à ajouter dans les pays chauds, surtout pour les reptiles.
Il ne faut pas immerger simplement les animaux, à nu ou dans une chemise de toile, car les mucosités ainsi retenues ne tardent pas à altérer l’objet. On ne doit pas superposer dans le même vase plusieurs animaux séparés par des linges, car la corruption d’un seul entraîne celle des autres. Péron avait eu l'excellente idée de faire flotter les animaux au moyen de liéges et de maintenir verticalement, par des anneaux de liége espacés , les longs reptiles ou poissons. On a conservé aujourd'hui les mêmes précautions, seulement on emploie
comme fiotteurs, des ampoules creuses de verre, préférables au liége. Les grandes espèces exigent, dit Péron, l’éventration, l’éviscération même, et mieux les injections.
Par un de ces contrastes auquel ce talent flexible nous a déjà habitués, les travaux de Péron se terminent par un Mémoire administratif et économique intitulé : T'ableau géncral des colonies anglaises aux terres australes, en 1802. [Voy., t. I, p. 393.) Ces pages n’ont rien perdu de leur intérêt et peuvent encore fournir d’utiles aperçus à l’homme politique et au philosophe. Elles se prêtent peu à une analyse succincte. L'auteur vante les bons résultats de la liberté des convicts et de leur union avec les prostituées devenues honnêtes et fécondes, les mesures habiles du gouvernement anglais, et prédit la splendeur future des colonies australiennes.
Maintenant, devons-nous parler du style de Péron? Nous avons déjà eu occasion d’en faire une mention fréquente en analysant ses propres écrits et les écrits de ceux qui se sont occupés de lui. Nous courons donc le risque de paraître nous répéter. Toutefois, notre tâche semble nous imposer le devoir d’une appréciation plus développée.
Il est certain que, dans quelques parties des ouvrages de Péron, dans les premiers surtout, on trouve quelque chose de ce ton un peu emphatique , déclamatoire qui déparaît assez souvent , il faut bien l'avouer, les plus belles productions littéraires du xvrrr° siècle, et qu'avait encore exagéré la langue des passions révolutionnaires. Mais, à part ce défaut, beaucoup plus rare qu’on ne l’a prétendu, quel style coloré, plein d'images, plein de mouvements nobles ou pathétiques ! C'est de l’éloquence véritable (1). Comme l’a remarqué un
(L) Voir la Phosphorescence de la mer, (Voy. aux terres austr., t. 1. p. 38.) — La Nouvelle-Hollande et la terre de Diémen. (Id., p. 463, ete.)
00e critique, quelquefois on croirait entendre Buffon lui-même. Quelquefois aussi on pourrait dire de lui, comme de Bernardin de Saint-Pierre, qu’il a le don si rare d’une organisation qui égale la fidélité du style à la vivacité des impressions, et qui reproduit au dehors tous les contours, et, pour ainsi parler, tous les éléments des images qui sont venus les frapper (A). Mais Péron n’est pas seulement un écrivain qui excelle dans les descriptions ; pour les démonstrations, pour les discussions scientifiques, il a une parole nette, lucide, précise, sans exclure l'élégance. Et ces qualités solides ou brillantes, il les portait encore dans d’autres questions, comme on pourra en juger par les quelques lignes que nous nous faisons un plaisir de transcrire (2).
« Toujours sublime dans ses opérations, la nature semble ; S'être assigné à elle-même ses lois immuables qu’on ne sau- » rait impunément la forcer à franchir. Toujours sûre d’at- » teindre le but qu’elle se propose, elle y marche d'autant » plus certainement qu’elle s’en approche plus lentement. » Vouloir l'y précipiter, c’est la retarder, c’est contrarier et » ses plans etses moyens d'exécution. Le temps est le premier » de ses moyens; il faut luien laisser la disposition toutentière. » Transportés tout-à-coup des régions tempérées de la » Seine sous les régions brûlantes des tropiques, les arbres > que nous portions avec nous, peu préparés à cette tempéra- » ture fécondante , privés du repos ordinaire’ que la nature » leur accordait pour réparer leurs forces épuisées, nos ar-
(1) Dussault, Annales littéraires.
(2) L'éducation prématurée , fragments inédits de Péron. (Magasin pittoresque, 26° année p. 147.) Puis, en note, l’éditeur ajoutait : Un savant professeur à la bonté de nous communiquer ce fragment inédit trouvé dans les papiers de Péron. Il y a tout lieu de penser que ces pages du célèbre Péron ont été écrites, en 1801.,à l'Ile-de-France.
A bres, dis-je, se Hivrèrent rapidement à une végétation trop subite ettrop grande pour qu’elle ne leur devint pas funeste. » De longs jets s’élancèrent tout-à-coup de leurs troncs, les bourgeons se tuméfièrent , les feuilles parurent, les fleurs s’épanouirent, et les fruits bientôt leur succédèrent.… précocité funeste !.. Absorbée par cette végétation extraordinaire, la sève s’épuisa dans ses canaux ; les organes destinés à son élaboration n’étant pas préparés, les arbres languirent ; leurs feuilles, amoïlies, délicates, se flétrirent ; les fleurs se fanèrent ; les fruits, à peine formés, maigrirent et tombèrent ; et si la main intelligente du jardinier n’eût re-
tranché promptement toutes les productions prématurées,
les troncs eux-mêmes, languissants déjà, n’eussent pas tardé
sans doute à périr.
» Parentsindiscrets, qu’un amour trop aveugle égare, puisse cet exemple vous épargner des fautes et des regrets! De même, en effet, que la bonté, que la perfection des fruits d’un végétal dépend essentiellement de la vigueur et du tronc et des rameaux, de même, dans l’homme, le développement des facultés morales doit toujours être subordonné à celui des forces physiques, etc., etc. »
L'autographe de ces ingénieuses pensées a été donné per
Lesueur à M. [.-G. Saint-Hilaire.
Pour nous résumer : comme savant, Péron est un de ces
chercheurs infatigables, sagaces , pleins de ressources, qui trouvent souvent et mettent les autres sur la voie ; il tient un rang des plus honorables, pour ne pas dire le premier rang, après les maîtres de la science, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Cuvier, les Lacépède, qu’il aime, du reste, à appeler toujours ses maîtres, dont il suit constamment la direction, les instructions avec une respectueuse docilité. V. Appendice , note if.)
Comme écrivain, il n’est pas non plus au premier rang.
mais il a des beautés de premier ordre. Il portait dans son style le feu d’une imagination qui quelquefois dépasse le but, mais aussi qui donne aux objets et aux pensées l’éclatetla vie.
Comme homme, il réunissait toutes les qualités qui, même isolées, font le charme de l’existence. Il possédait au plus haut degré les sentiments de la famille ; il était excellent fils, frère tendre et dévoué ; il avait cette puissance sympathique qui attire et enchaîne les âmes : témoin cette amitié inaltérable’ du compagnon de ses remarquables travaux ; témoin cette autre amitié d’un frère d'armes, qui, encore aujourd’hui, après tant d'années, ne peut parler de lui que le cœur gonflé et les larmes aux yeux ; témoins tous ces souvenirs si vivants que nous retrouvons partout, dans la famille de son protecteur qui, à force de généreux attachement , semble elle-même reconnaissante de tout le bien qu’elle lui a fait ; dans les conversations particulières, comme dans les éloges publics de ceux qui ont eu le bonheur de l’approcher. Entouré de ces témoignages toujours si honorables, quelquefois si touchants, nous qui, depuis quelque temps, vivons, pour ainsi parler, dans l'intimité de ses écrits, où, à côté des considérations scientifiques de la plus haute portée, nous avons rencontré si souvent des lignes de la plus profonde sensibilité, nous nous prenons malgré nous à regretter, au fond de notre âme, de n'avoir pu vivre dans l'intimité de son affection. Heureux du moins, nous disons-nous, le noble pays qui le compte parmi ses plus dignes enfants, la belle province qui l’a vu naître, tous ceux qui l’ont connu et aiiné ! Heureux nous-même si ce modeste travail ne trompe pas trop l'attente des uns et des autres, et s’il peut contribuer, pour sa faible part, à acquitter la dette commune de la reconnaissance !