ADIEUX
Adieu, que les destins, madame, vous soient doux, Que les deux orageux, où le tonnerre gronde, Épargnent votre asile et réservent pour vous Une sérénité qu'ils refusent au monde.
Partout où vous serez, soit qu'au sein de Paris Vous demandiez de l'ombre à la verte tonnelle Où le vent, parfumé par les arbres fleuris, Murmure encor l'écho de la voix maternelle;
Soit que, vous confiant à de meilleurs climats, Vous respiriez l'air vif des montagnes lointaines Qui, le front couronné d'immobiles frimas, Voient fumer à leurs pieds l'eau des chaudes fontaines ;
Puissiez-vous ignorer les amères douleurs ; Que vos lèvres jamais n'apprennent à maudire ; Qiie la santé du corps y pose ses couleurs ; Que la santé du cœur y pose son sourire.
Puisse l'été pour vous tempérer son midi.
Les oiseaux vous chanter leur chanson la plus douce
La montagne amollir pour votre pied hardi
Ses rochers anguleux sous un tapis de mousse.
Les plaisirs vous suivront attachés à vos pas ; Tantôt vous siégerez comme une souveraine Parmi des courtisans, sachant rire aux éclats Et conter galamment la chronique mondaine.
Tantôt, belle amazone, un coursier qui fend l'air Fera flotter les plis de votre longue robe. Et ceux qui vous verront passer comme un éclair Se plaindront du coursier qui trop tôt vous dérobe.
Ainsi fuiront vos jours que rien n'aura troublés; Ainsi s'envoltra la jeunesse rapide.
Mais l'ennui gît au fond des plaisirs redoublés Qui remplissent l'esprit et laissent le cœur vide.
Je vous souhaite encor, par mes derniers souhaits Au nom d'une amitié dont j'ai connu les charmes De détourner parfois vos yeux de vos jouets, Et de goûter un peu la volupté des larmes.
Adieu donc. Moi je pars; je vais dans mes vallons ; Je suis trop villageois pour une capitale ; J'ai mal étudié la langue des salons, Sa vivacité froide et sa grâce banale.
Je ne sais pas cacher un sentiment profond, Et quand j'ai le cœur gros, rire du bout des lèvres; Un mot glacé me tue, un regard me confond. Un signe mécontent me donne un iour de û'ene.
Plus je me sens maussade et plus je le deviens; Ma parole se meurt, le silence me pèse, Je m'en vais retrouver ma maison et mes chiens, Devant qui je puis être ennuyeux à mon aise.
Là, réveillé d'un songe, oublié, j'oublierai: J'oublierai jusqu'au nom d'un journal ou d'un livre, Et, s'il se peut, combien on a le cœur navré D'un moment d'amitié que la froideur doit suivre.
François Ponsard est là tout entier. Très-malheureux, très-abandonné;, sans courage et sans espoir, quand il revint de cette expérience malheureuse, il ne croyait plus à son génie ; il était comme un fantôme ; il ne reconnaissait plus les chers sentiers qui menaient chez son oncle et chez sa mère. Hélas ! la mère était mourante ! Avec quelle joie attristée elle revit ce cher enfant qui avait dépassé ses plus beaux rêves ! Elle mourut en le bénissant.
Lui, cependant, pressé par la dette, implacable ennemie, il diminua cet humble héritage qu'il avait promis d'agrandir. Son pré fut vendu ; sa vigne délaissée s'ajouta au domaine du voisin. Qu'il était à plaindre, et qu'il était malheureux ! On eût dit ce berger de Virgile appelé Mœris,
dont la voix s'est perdue? Lupi Msrim videre priores... Tel il était quand il nous revint, semblable à l'esclave fugitif dont la chaîne est rompue, et qui traîne à ses pieds endoloris le bout de ses fers.
OUTES ces choses se passaient, si nous en croyons les souvenirs de Ponsard, mais il n'en parlait guère, dans ces lieux de fêtes et de plaisirs que les jeux de hasard attirent chaque année au bruit des sources sacrées. On y mène une vie à part, entre toutes sortes d'oisifs et de camarades improvisés pour les délassements de la journée. Vivre ainsi, ce n'est pas vivre; on se montre aux gens, tout au plus. Ni hommes ni femmes, tous comédiens. Chaque matin on s'habille d'après les gravures
de Martinet; chaque soir on débite à l'auditoire le rôle appris dans la journée, et l'on se couche à minuit, par l'ordre du médecin, pour recommencer le lendemain, jusqu'à l'heure oi!i l'argent manque avec la santé. Alors la musique est finie ! Adieu paniers , vendanges sont faites! Que messieurs les barons, les comtes et les marquis, avec mesdames les marquises , mènent cette vie à grandes guides, et qu'ils y soient aidés par des hommes ruinés, des jeunes gens sans emploi, et de petites dames sans aveu, quoi d'étonnant! Mais que le malheur et, disons tout, leurs instincts mauvais, amènent dans ce monde interlope un vrai poète, un orateur, ou quelque grand artiste, et qu'il se mette à marcher sans inquiétude sur les bords des lacs maudits, voilà d'où vient notre tristesse à cette heure, et nous sommes d'autant moins rassuré pour tant d'esprits qui nous sont chers, qu'un ami du poète, un enthousiaste, il est vrai, a reconnu tous les abîmes dans lesquels il pensa tomber.
Mène-t-on ainsi la vie à grandes guides, est-on toujours si prêt à dépasser le but, recherche-t-on si
vivement l'éclat et le luxe, passe-t-on avec une telle mobilité d'une scène de deuil à une scène de fête, en suit-on constamment le brillant tourbillon sans soulever la poussière et sans s'égarer ? Le plus habile et le plus fort y perdrait sa peine et son chemin...
Qui parle ainsi ? c'est lui, c'est le poëte, c'est Béranger imprudent , qui fut un instant le rivai de Ponsard.
Le malheureux Ponsard , très-jeune et trèsignorant de ces dangers qu'il avait à peine entrevus, y donna tète baissée. Il s'était figuré que ce nouveau théâtre et ce rendez-vous turbulent des comédies, digne objet des mépris de Béranger, n'était guère plus dangereux pour son repos que le foyer des comédiens au Théâtre- Français, ou le salon de danse à l'Opéra. Si le danger n'est pas plus grand, se disait-il, j'en serai quitte à bon marché. Même il avait rencontré dans les salons du Paris oisif, amoureux de poésie, et surtout jaloux des renommées nouvelles, plus d'une vraie dame qui l'avait prié de la compromettre, afm que le lendemain on pût dire : Elle appartient à l'auteur de Lucrèce. Mais ces amours de la vanité n'avaient pas laissé de trace en l'es-
prit du jeune homme. Au bout de vingt-quatre heures, sa complice et lui s'étaient fatigués de cet étalage ; la dame était revenue en son logis avec une moue adorable, et le monsieur ne s'était pas vanté de sa bonne fortune... Au fond de la Savoie, et sur les bords du lac de Lamartine, on ne badinait point avec l'amour. Ce n'étaient pas des liens qu'on pouvait rompre à plaisir; on n'était pas un amant, on était un esclave, une enseigne , et chaque jour la chaîne était plus lourde. Certes, nous n'avons pas raconté toutes ces péripéties douloureuses, mais nos indications sont certaines , et pour peu que le lecteur soit touché facilement de ces souffrances à la Werther, il nous semble, en effet, que nous en avons dit assez : Glissez, mortels, n'appuyez pas.
Nous voulons pourtant citer encore une de ces élégies que nous nous rappelions au commencement de cette histoire , et dont beaucoup se sont perdues par la négligence du poëte. Celle-ci est peut-être la plus belle de toutes. Elle fut écrite en 1 8 5 6 , à l'heure où il s'éloignait pour la dernière fois.
Laissez-les faire, disait Voltaire, les mauvais
vers SONT les beaux jours des amants; mais ici les vers étaient excellents, donc l'amour n'était pas bien tenace. Voici, d'ailleurs, cette pièce admirable et touchante. Elle fut imprimée et vendue au profit des pauvres , qui n'auront pas trouvé, j'en ai peur, qu'elle se vendit bien.