LES CHAR METTES
C'était un jour brumeux et gris ; Le brouillard montant des vallées Pesait sur les monts assombris Dont les cîmes étaient voilées.
La fauvette et le gai pinson Ne chantaient plus dans les futaies ; On n'entendait que la chanson Du rouge-gorge dans les haies.
L'églantier, parmi les sureau.^ Dont la bise effleurait les branches, Changeait en colliers de coraux Sa guirlande de roses blanches
Mais au plus beau ciel des étés Je préférais ce ciel sans flamme.
Ca.'' je marchais à vos côtés, Et la joie était dans mon âme.
Tous deux, ô souvenir divin !
Nous suivions une route étroite Que côtoie, à gauche, un ravin Et que borde un buisson, à droite.
C'est au bord de ce frais sentier Que Rousseau, gravissant la côte.
Vit poindre au pied de l'églantier La pervenche dans l'herbe haute ;
Et cetle maison, dans les champs, D'où l'on voit le glacier splendide Qui rougit aux soleils couchants Ainsi qu'une vierge candide ;
Ce salon dont vos petits pieds Foulaient la dalle humide et nue; Cette terrasse oii vous grimpiez Au bout d'une verte avenue,
C'est la terrasse et la maison Où le philosophe morose Vécut une douce saison Au souffle de l'amour éclose.
Le souvenir de ces beaux Jours Charmait ses heures les plus sombres, Et dans son cœur vivait toujours Comme une fleur dans les décombres.
Aimer, être aimé : tout est là.
C'est la loi; c'est pourquoi nous sommes.
Celui que l'amour consola
Brave les choses et les hommes
S'il est blessé par quelques traits, Qu'importe ! dit-il en lui-même :
Le ciel est bleu, l'ombrage est frais, La nature est belle, et l'on m'aime !
Comme les coteaux éloignés Changent d'aspect et de figure.
Dans l'azur éclatant baignés Ou plongés dans la brume obscure,
Ainsi, par l'amour transformé, Tout nous paraît meilleur ou pire :
Sans lui, tout semble inanimé ; Avec lui, tout semble sourire.
Mais celui que l'on n'aime pas Contre le sort est sans défense; Voyageur sans but ici-bas, Chaque objet le blesse ou l'offense ;
La haine et les ressentiments Couvrent ses penchants les plus tendres Comme un feu privé d'aliments, Son cœur ne chauffe que des cendres.
0 Rousseau ! tu grondes à tort Contre l'humanité traîtresse :
Plains-toi, plains-toi plutôt du sort Qui te refuse une maîtresse !
Pleure Madame de Warens, Ta première et ta seule amie, Et brise les tristes burins Qui gravèrent ton infamie.
Auprès d'elle tu fus heureux, Donc tu fus meilleur auprès d'elle .
C'eût été d'un cœur généreux De l'honorer, même infidèle.
Plus tard, un juste châtiment Vengea cette action mauvaise, Et Jean-Jacques, l'ingrat amant, Tomba dans les bras de Thérèse.
Quelle amertume dans ton sein, Lorsqu'en tes rêves fantastiques Passait un élégant essaim De jeunes femmes poétiques !
Puis ces fantômes enchantés S'envolaient, vision légère; Banni du ciel, à tes côtés Tu retrouvais ta ménagère!
Je comprends, ô pauvre songeur !
Oui, je comprends ta fièvre ardente :
Le génie est un feu rongeur.
S'il n'a pas une confidente.
Quant à la gloire, on n'est pas fier D'un nom qu'on garde pour soi-même :
C'est un joyau que l'on n'acquiert Que pour en parer ce qu'on aime.
Si dans l'ombre de ces étés, A l'heure des langueurs secrètes, Quand la lune aux molles clartés Glissait sous les feuilles discrètes ;
Ah 1 si madame d'Houdetot A tes vœux eût été facile ; Si tes larmes... ou si, plutôt, Celle qui vient dans ton asile...
Si celle à qui le ciel bénin Donna, dans un jour de largesse, Un esprit mâle "et féminin Et la beauté d'une déesse ;
Si la blanche fille d'Ërin,
Si la fée aiix cheveux d'ébène,
Aux yeux bleus comme un flot marin,
Eût vécu ta contemporaine.
Et si ton cœur s'était ému
De ta solitude sauvage,
O Rousseau ! tu n'aurais pas bu
La mort dans ton dernier breuvage !
Ceci dit pour la dernière fois, par lassitude et sans regret, le triste Ponsard comprit qu'il fallait nécessairement rentrer dans la vie ordinaire et dans les sentiers de la sagesse. Il songeait parfois — songes fugitifs ! — que cette vie errante ne pouvait pas durer plus longtemps. Il songeait que peut-être en ces abîmes il pouvait être sauvé par cette admirable mcnagcre, qu'il devait rencontrer charitable et forte au moment
- 43 — suprême. Il n'avait plus pour lui que Vépouse. 0 majesté de la femme légitime ! toi seule peux tout sauver à l'heure où tout semble perdu. C'est ainsi que nous avons vu s'incliner naguère tout un peuple enthousiaste, à l'aspect de la jeune et superbe M'"^ Ponsard, tenant par la main ce bel enfant de ses brièves et chastes amours. C'est pourquoi, lorsque nous apprenions, par un triste hasard, ces publications intempestives que défendait le plus simple respect des lois sacrées de la maternité, nous avions
pensé tout d'abord instruire un grand procès
Nous aurions chagriné M'"^ Ponsard, et chargé d'un nuage ce front sévère et charmant.
Alors nous avons retenu nos plaintes, imposé silence à nos colères. Un mot nous a suffi, indiquant nos dédains pour la dame vieillissante qui se pare encore, après la mort du vaincu, des larmes et des louanges d'un pareil malheureux. Nous lisions tantôt dans les élégies de Dorât (ce beau livre est orné des plus belles images d'Eisen et de Chauffard) une pièce assez jolie, adressée à l'Iris inconnue. Elle était dans un moment d'oisiveté ; pour se distraire et se reposer, elle vou-
ait emmener Dorât à la campagne; il refusa comme un sage^, et voici les vers qu'il écrivait à sa peu dangereuse enchanteresse :
Ton front brillant des roses du bel âge, Ton doux sourire, tes talents.
Sont-ils faits pour un ermitage ?
Il vaut mieux sous ta main avoir tous tes amants. On peut vouloir être volage ; Cela s'est vu de temps en temps :
Que devenir alors dans un antre sauvage?
Entre les deux poètes^ voilà toute la différence : Dorât s'amuse, et Ponsard se meurt.
\ 1 ^^ Aïs cette fois nous n'avons pas le
Év/ 1^ projet de revenir sur ces amours qui ;j^^ n'étaient plus de l'âge des amours. Ponsard a payé son tribut : laissons en paix sa tristesse et ses repentirs. Son compagnon et son rival, Eugène Sue, a mérité, lui aussi, qu'on lui pardonne. Il vivait, en silence, dans cet injuste exil, demandant au travail le pain de chaque jour; revenu, lui aussi, de toute espérance, à l'exemple de ses amis les plus chers :
Etienne Arago, Edgar Quinet, Victor Hugo, et ce brave homme auquel on ne songe plus guère, qui d'un trait de plume abolissait l'esclavage en 1848, l'indomptable Schœlcher, le digne ami de M. Legouvé. Tout faisait silence autour de ce vaincu des révolutions. Lui-même il ne songeait plus qu'à bien mourir, car il sentait que la mort était proche. Eh bien, tout d'un coup, ces domaines silencieux où l'historien du Juif errant avait posé ses tabernacles furent envahis par la fée Etoile , et voilà perdu à jamais le repos de ce brave homme. Un sourire, un regard vinrent à bout de cette volonté défaillante. Il était à l'âge où les hommes les plus vaillants d'ordinaire ont cessé de combattre, et tout d'un coup, le voilà qui se réveille en proie aux tortures de la jalousie, et, disons mieux, de l'espérance. On suivrait facilement, dans cette correspondance d'Eugène Sue, empreinte de toutes les passions de la jeunesse, une suite horrible des plus cruelles tortures. A Dieu ne plaise que nous entreprenions une pareille tâche ; il faudrait entrer trop avant dans ce chagrin nerveux, d'une espèce toute particulière, Le chagrin nerveux d'Eu-
gène Sue est digne de Vâcrc baiser de Saint- Preux. Nous nous contenterons, s'il vous plaît, de quelques citations que seul l'amour le plus violent pouvait dicter :
Dimanche [pas de date).
Hélas! pauvre chère enfant, je disais hier : « Votre Altesse s'amuse,» pensant qu'en effet vous vouliez me tourmenter un peu en feignant de croire à mon oubli, et cette plaisanterie de votre part était à mes yeux un heureux symptôme de votre retour à la santé. Il n'en est rien, votre lettre d'hier au soir m'apprend le retard inexplicable de mes quatre lettres qui vous sont parvenues à la fois, et me prouve qu'en effet vous avez dû, non pas m'accuser d'oubli et d'indifférence (vous me connaissez trop bien pour cela), mais être très-surprise, et très-sincèrement surprise, de ce silence pour vous inexplicable.
Adiea bien tendrement, chère enfant bien-aimée. J 'ai tout espoir et bon espoir dans votre belle et pleine jeunesse, si verte et si vivace, dans ce beau sang vermeil et chaud qui colore vos joues et vos lèvres. Votre excellente et saine constitution triomphera de ce malaise. J'en suis certain, je le sens. Adieu bien tendre-
ment. En tout cas, à lundi, puisque j'aurai d'une façon ou d'une autre des nouvelles.
Je pense qu'il arrive souvent de si incroyables retards qu'il se pourrait (ah ! quelle joie 1 1 !) que votre lettre que j'attendais aujourd'hui jeudi ne me parvienne que demain vendredi pour me dire :«Venez...» En ce cas la poste n'arrivera ici qu'à trois heures. Je partirais tout de suite, et j'arriverais pour dîner avec vous à sept heures chez Guiliand. Je saisis cette occasion de poste supplémentaire pour vous dire combien je vous aime et aimerai toujours quand même: le présent et l'avenir sont à vous, mais le passé est à moi.
Quel que soit l'avenir, chère enfant bien-aimée, bien tendrement aimée, de près ou de loin, présent ou absent, je suis et serai toujours à vous, du plus profond de l'âme. Encore adieu tristement et tendrement. Si dans le courant de la semaine prochaine vous avez un moment à perdre..., un petit mot, n'est-ce pas ? '
Voilà pour les chagrins. L'amour de la dame errante était fécond en désespoirs. Cet amour était un mensonge , et , ce qui est pire , un
prospectus. Cette femme dangereuse se vantait dans les journaux, même des batailles soulevées par ses tristes humeurs... Le chapitre des ennuis n'est pas moindre , et nous pourrions citer un passage à propos d'un duel qui fit grand bruit pendant vingt-quatre heures. A la fin l'affaire fut arrangée entre les deux hautes parties contractantes, et notre amoureux s'en réjouit :
Samedi, 1 1 heures.
Bonne nouvelle, bonne nouvelle; après cinq heures de discussion aussi ardue, aussi épineuse, aussi pointilleuse et ergoteuse que celle du plus inextricable des protocoles, j'ai trouvé enfin une rédaction satisfaisante pour tous, et, grâce à une douzaine de mots, deux braves gens, de qui l'un m'est bien cher, ne se couperont pas la gorge; et je n'aurai pas à craindre, question secondaire, mais quant à moi très-capitale, de quitter ce pays, où tant de liens m'attachent. Je ne saurais vous dire combien j'ai été touché de l'intérêt que vous et notre ami m'avez témoigné à ce sujet, et je vous l'assure, j'ai eu le cœur tristement serré durant le trajet d'Aix à Annecy. L'égoïsme humain est tellement incurable que , malgré mes tristes préoccupations, je regrettais mon sacrifice héroïque d'une ou deux journées passées a Aix, me
souvenant, hélas I de ces bonnes causeries du soir, heures charmantes si vite écoulées, où nous parlions de tout et de rien.
Il y a là toute une lettre assez dangereuse. Eugène Sue, en ce moment, se souvient de son habileté à faire un drame avec peu de chose, et, malgré sa douleur apparente, on voit qu'il n'est pas fâché du désastre de son ami. Nous donnons cette lettre ici, parce qu'en effet, s'il y eut désastre, le désastre fut réparé dignement aux frais du joueur qui avait perdu son argent. Si la publication de cette lettre n'était pas une pure imprudence, elle serait un vrai crime, et le sous- entendu d'Eugène Sue serait l'écho d'une atroce perfidie. On se rappelle à ce propos l'irritation et l'éclatante réplique d'Alphonse Karr :
Vendredi.
Je suis atterré, pauvre chère enfant, et cependant sans prévoir toute l'étendue du désastre que vous m'annoncez. J'avais appris avant-hier, d'un témoin oculaire, que notre malheureux ami avait joué à Aix; cela m'avait attristé, sachant la juste et extrême impor-
-pitance que vous attachez à sa bonne résolution ; mais grand Dieu, que j'étais loin de m'attendre à un pareil sinistre! Votre lettre m'a navré, m'a arraché des larmes des yeux, bonne et généreuse et noble femme que vous êtes! Quel déchirement, quel cri de l'âme douloureusement frappée au plus vif de sa tendresse! Ah! vous êtes bonne, et cela pour moi, voyez-vous, Marie, je vous l'ai dit, c'est le plus grand éloge que je puisse faire de votre cœur! Oh! combien je bénis mon naturel de ne m'avoir jamais laissé connaître ce hideux égoïsme, cette féroce personnalité que l'on décore du nom d'envie! Je peux sincèrement, en âme et conscience, et la douleur dans l'âme, compatir à l'affreux chagrin de notre ami de vous avoir blessée, bon cœur, brave cœur et loyal pourtant, malgré son apparente déloyauté en ce qui touche sa promesse à vous faite.
Arrive ensuite l'excuse éloquente et presque désintéressée de ce joueur manquant à la parole qu'il avait donnée à son bon génie. Eugène Sue aurait fait une belle page de bonne copie avec cette déclamation :
Il n'avait pas conscience de lui-même, il avait la fièvre, cette horrible fièvre du jeu, qui vous égare, vous rend fou. Non, il n'avait plus conscience ni de vous, ni de sa mère, ni de son génie, ni de sa foi.
C'était un fou, et des fous il faut avoir compassion ; il faut les soigner, les calmer, les guérir, et surtout, avant tout, éloigner d'eux tout ce qui peut réveiller leur folie. Voilà pourquoi il faut que notre ami fuie l'occasion; ah! l'occasion, l'occasion, spectre fatal, entremetteuse infâme. Je. suis navré, Marie, parce que, je vous le répète, je vous l'affirme, notre ami souffre en homme de cœur, à qui ses remords, ses reproches contre lui doivent être affreux; mais de grâce, je vous en conjure, ne désespérez pas, ne désespérez pas; ce serait le décourager, il faut au contraire lui dire la vérité : qu'il a commencé à peine à produire tout ce que l'on attend de son génie, qu'il est homme de caractère ; qu'il n'y a point de passion invincible; que le sentiment du devoir qu'il a, lui plus que personne, lorsqu'il est dans son état normal, triomphe de ces égarements lorsqu'on le veut; qu'il trouvera la plus noble, la plus douce, la plus maternelle, la plus féconde des expiations dans le travail. Mon Dieu, combien je voudrais pouvoir, j'en jure Dieu, lui donner quelque peu de cette obstination invincible que j'ai pour le travail, et à qui j'ai dû, je dois tant de consolations. Justement, lors de notre dernière promenade, en conduisant votre voiture, nous causions de cela; il s'étonnait de mon labeur constant, de ma puissance de solitude, et je lui disais: «Essayez, fixez-vous chaque jour une heure de travail, vous poète. L'inspiration ne viendra pas, certes, chaque jour, mais la chercher, mais l'attendre, c'est déjà s'occuper. » En parlant du jeu je lui disais : « N'avez-
vous pas la plus belle, la plus noble, la plus palpitante et brûlante partie de jeu engagée avec le public lors d'une première représentation ? Sont-ce les émotions, est-ce le gain que vous cherchez ? Où trouvezvous des émotions plus vives, plus violentes, une chance de gain plus favorable ? Que pouvez-vous perdre? quelques mois de travail, il est vrai; mais chez les grands poètes, comme chez les grands hommes de guerre, les défaites mêmes ne sont pas stériles : elles enseignent. »
Arrêtons-nous ici^, nous n'irons pas sans cesse et sans fin tourner dans ce dédale élégiaque, où reviennent, à chaque page, les grâces, les enchantements, les perfections.