Racine, Bajazet^ acte V^, scène I
Ainsi M*** Rachel et François Ponsard s'emparaient à la même heure, et chacun de son côté, des dieux et des héros de l'antique Olympe.
Ces fils des dieux, de qui nattront des dieux.
Et le poète ajoute à cette prédiction son célèbre M acte nova virtuîe puer.
C'est même une chose incroyable que les premiers conseillers de la Lucrèce* aient négligé d'en faire part à M^^^ Rachel; mais ils se fiaient à la beauté de l'œuvre. Ils avaient hâte de s'adresser au vrai juge, au jeune peuple. Ils trouvaient la porte ouvertedu second Théâtre-Français. L'Odéon appartenait à un jeune homme, un aventurier dans le meilleur sens du mot aventure. Ainsi, en moins de huit jours, la pièce était à l'étude, et déjà les moqueurs, les parodistes se moquaient de Lucrèce : — « Où prenez-vous Lucrèce ? où prenez-vous Tarquin,? Ils sont morts, on n'en veut plus... » Même un de ces rieurs (M. Méry), qui était un bonhomme après tout, composa, en deux fois vingt-quatre heures, une Lucrèce en cinq
I. Sur mon aemplaire est éait, de la main du poète : A son premier hôte, Lucrèce, Ponsard,
actes^ en vers, et ses amis applaudissaient à cette incroyable parodie. Oui, mais le jour de la première représentation, dès la première scène, au moment où Phéroine, en ce beau langage que Ton prendrait pour un digne écho de Tite-Live, exprimait si bien les nobles sentiments de la dame romaine :
Par mon aïeule, instruite aux mœurs que je tiens d'elle, Les femmes de son temps mettaient tout leur souci A surveiller l'ouvrage, à mériter ainsi Qu'on mtt sur leur tombeau, digne d'une Romaine : Ci Elle resta chez elle et fila de la laine. »
il y eut soudain, dans la salle émue et charmée, une attention sans exemple. Un nouveau poète, évidemment, venait de naître. On n'avait pas entendu , depuis le règne de Casimir Delàvigne, une plus ingénieuse et plus éclatante poésie. Après les premiers doutes, la salle entière appartenait à ce contre-révolutionnaire; enfin toute résistance avait cessé après la grande scène entre Tullie et Brutus, son époux. Même il y avait des gens qui disaient qu'André Chénier n'était pas, tout ensemble, et plus antique et plus nouveau :
Dites-moi donc, Tullie, est-ce là le tableau Que devait éclairer le solennel flambeau ?
Est-ce donc pour cela qu*à la main du flamine Vous avez présenté le gâteau de farine, Et qu'offrant à Junon des victimes sans fiel, Vous l'avez attestée au-devant de Tau tel, Quand la tête voilée et ceinte de verveine, La robe jointe au corps par un bandeau de laine, La quenouille à la main, vous avez pénétré Au delà de ce seuil à Vesta consacré?...
Désormais la bataille était gagnée^ et le plus grand succès^ le plus légitime^ le plus mérité, couronna cette œuvre excellente. Le lendemain, dans tout Paris on disait : « l'auteur de Lucrèce », comme on eût dit : « l'auteur d'Hernani ». Les plus doctes maisons et les salons les plus lettrés se disputaient ce jeune homme inconnu la veille ; et de même qu'il avait été très-simple en son entrée, il fut très-modeste en son triomphe. Il quitta la ville aussitôt qu'il put s'arracher à ses louanges^ et s'en revint en toute hâte apporter à sa mère, à son père, à son oncle maternel cette palme si bien gagnée. Il aimait d'instinct ces doux rivages ; il en parlait peu de jours avant sa mort, et ces noms charmants : Sainte-Colombe, Ampuy, Condrieu, Annonay, Malleval,
toutes ces îles éparses, ces joyeuses Cyclades, qui vont et qui viennent au caprice de l'eau courante, avaient dans sa bouche un charme inexprimable.
En dépit de toutes ces élégances qui lui venaient dans son discours, il était né un paysan : son âme était de Rome et son corps était des montagnes du Vivarais. Il se levait avec le jour, et, son fusil sur l'épaule, il parcourait des espaces incroyables à Paffût sur un lièvre, ou ses tablettes à la main; le soir venu, il avait tué quelque alouette; en revanche, il rapportait les plus beaux vers... « Je remplissais à la fois mes tablettes et mon camier, » disait Pline le Jeune, un mauvais chasseur, un grand écrivain !
TROIS ans de distance de Lucrèce, apparut, en ce même théâtre de POdéon, ^ Agnès de Méranie; et cette fois, malgré le trouble et la confusion du premier jour, les connaisseurs comprirent que ce jeune homme était en progrès dans Part de raconter l'histoire aux hommes assemblés. La terreur même était croissante, et nous nous rappelons le frisson général de la grande scène où le roi Philippe- Auguste, seul au milieu de sa cour déserte, impuissant spectateur de ces terribles événements,
se plaint^ d'une voix h^ute et superbe, des chaines dont il est chargé :
Mais lorsqae nous partions, un moine est survenu ! Un moine, un homme en froc, tête rase et pied nu ; Il a dit quelques mots, et devant ses paroles, Glaives retentissants, flottantes banderoles, Casques et boucliers dont Tœil est ébloui.
Chevaliers, gens de pied, tout s'est évanoui. Un moine suffisait pour Êiire autant de lâches De tous ces chevaliers portant haume et panaches
Ponsard ne manquait guère à ces grands aspects de la politique; même dans sa Lucrèce il avait expliqué, comme un vrai Montesquieu, l'organisation du pouvoir à venir et l'institution des deux consuls renouvelés tous les ans :
sparte divise en deux l'autorité royale; De ces deux rois rivaux la puissance est égale; En sorte que chacun, sur Tautre ayant les yeux. Lui sert de frein au mal et d'aiguillon au mieux.
Mais un règne uop long foit des loisirs trop grands.
L'habitude du trône engendre les tyrans.
— Il vaut mieux en cela suivre la loi d'Athènes.
Dans Agnès de Méranie, on pourrait citer le
beau parallèle entre le pape et le roi, et ces tendresses d'Agnès au désespoir :
Philippe ! mon seigneur, chère âme de ma vie, Va, c'est bien à toi seul que je me sacrifie.
On s'agitait, on prophétisait beaucoup autour d^ Agnès de Méranie. « Il a grandi ! « s'écriaient les fanatiques. « Il ne fera jamais mieux que le songe de Lucrèce ! » répondaient les obstinés qui ne veulent pas que le succès aille en grandissant, et qui s'en tiennent aux expériences du premier jour*.
1 . Peut-être, en ces derniers moments de littérature, nous sera-t-il permis de citer de M. de Sainte-Beuve, à propos d'Agnès de Méranie, un passage honorable à mon endroit : « Quand il se mêle d'avoir du bon sens, il en a, et du meilleur, du plus franc. Il a de la dignité, du naturel; il aime Molière : ce sont là des garanties. Je noterai tel feuilleton de lui (celui du jeudi 24 décembre 1846, par exemple, sur Agnès de Mirante) duquel, après Tavoir lu, j'écrivais pour moi seul cette note que je retrouve, et que je donne comme l'expression nette de ma pensée : « Excellent feuilleton. C'est r« plein de bon sens et de justesse , d'un bon style et nourri « de mots fins et heureux. Janin, décidément, est un vrai '( critique, quand il s'en donne le soin et qu'il se sent libre, « la bride sur le cou. Il a le goût sain au fond et naturel, « quand il juge des choses du théâtre. Il est d'esprit aussi,
Après le succès peu durable, il est vrai, d'Agnès de Miranie , un certain découragement s'emparait de l'auteur de Lucrèce. Il avait triomphé si facilement, et si complètement le premier jour^ qu'il ne comprenait pas la moindre hésitation du public à le reconnaître en cette œuvre avec soin travaillée. Après Agnès^ il était revenu en toute hâte dans sa province bien-aimée, et sous ce beau ciel^ dans la vieille maison paternelle, à côté de sa mère heureuse et fière, il s'était repris à son existence rustique^ appelant à son aide ces grands anciens qu'il aimait plutôt par son bel instinct de poète que par sa science de rhétoricien. Le« bonheur voulut qu'il se remit à lire Homère, et qu'il Tétudiàt avec le même profit que le poète Horace enivré de toutes les grandeurs de Viliade et des grâces de VOdyasée, Il voulait, tout d'abord, écrire un poème à la louange d'Homère. Il écrivit en effet
a comme de toute sa personne, bien portant et réjoui, un fc peu comme ces personnages gaillards de Molière, ces « Dorine ei ces Marton qu'il aime à citer, et qui disent des « vérités le poing sur la hanche. » Voilà mon impression toute crue sur un des bons et solides feuilletons de ce critique qui en a tant fait de vi£s et de jolis. »
un vrai livre que l'on retrouvera dans ses œuvres; mais sitôt qu'il eut satisfait à la légitime admiration pour V Iliade, il voulut^ adoptant l'Odyssée, 2iCComp\h un nouveau draine. Ainsi, dans l'apothéose d'Homère, une œuvre admirable de M. Ingres, Viliade et V Odyssée appellent en témoignage de leur gloire la terre et le ciel, la nuée et le soleil.
Ulysse, un beau drame où l'antiquité ressuscitait dans son poème comme autrefois Lucrèce était ressuscitée en son histoire, devait marquer Padoption du Théâtre- Français pour François Ponsard. Le théâtre, ambitieux de cette heureuse conquête^ n'avait rien négligé pour le succès de Tœuvre et le contentement du poète. Il avait fait mieux (c'était trop faire) , il avait appelé en aide à Ponsard la verve et le talent du grand musicien Gounod, et nous comptions que ces chœurs de Gounod seraient d'un grand charme.
Ulysse, encore cette fois, n'obtint pas le succès de Lucrèce; en vain le poète était resté fidèle à la vérité d'Homère, jusqu'à ce point qu'il avait reproduit ce détail naïf : « Les bergers amenèrent la victime la plus grasse, c'était un cochon
de cinq ans... » Il a pris tout simplement le mot d'Homfère, une espèce de dieu qui se souvient. En fin de compte, c^est si rare et si charmant un écrivain sans tapage; un véritable et sincère écrivain, ennemi du bruit stérile, et qui redoute, à l'égal d'une honte, l'à-peu-près, cette plaie, et le hasard, cette muse en haillon! Le malheur de cette éloquente et gracieuse tentative, c^était sa simplicité même. Ici tout est calme , apaisé, mesuré, d'un accent exquis, d'un goût parfait ; courtoisie ingénieuse, accord de la pensée et des paroles, élégance^ esprit, beauté. « La poésie est préférable à l'histoire, a dit Aristote en sa PoétiquCy elle touche au monde entier. » Voilà ce que Paris ne savait pas; que de vers char* mants ont échappé à son inintelligence, et comme il échappe à cette louange des grands poètes^ quand ils se servent des fables reçues comme il faut s'en servir!
N ce moment de sa vie , il ressentit à son tour l'ennui poétique. Ils sont très-rares, les grands esprits qui ne se détournent pas de leur voie un seul instant. Peu ou prou, l'inconnu les attire ; ils ne savent rien de mieux que ces distractions de la Muse obéissant à leurs caprices. Certes, l'auteur de Lucrèce aurait pu, mieux conseillé, ne pas quitter le grand chemin du drame où sa gloire eût voulu le maintenir. Mais il était jeune et très-recherché des oisivetés d'alentour. (( Dans un gouffre ou-
yevty oui, Suzon, je m'y jetterais », disait Chérubin, avant de chanter la Romance à Madame.
Il y a cependant d'honnêtes gens qui chantent à leur tour la douce complainte :
J'avais une marraine; Que mon cœur, mon cœur a de peine !
Et, disons mieux, celui-là serait injuste qui négligerait de recueillir ces molles élégies du dernier printemps.
Ce fut donc en Tété de 1852 que François Ponsard, par oisiveté, par fatigue, et l'ennui le poussant, ce triste mal dont le fond de sa vie était fait, s'en fut de sa ville natale et de son domaine paternel du Mont-Salomon. « Où vas-tu? disait sa mère, ô cher enfant, mon unique espoir. Trouveras- tu quelque part une maison plus clémente, un jardin plus aimable, une montagne où de plus haut tu puisses con* templer le Rhône et les vignobles lointains?
Reste avec moi 1 tu me liras le soir les vers de la journée, et quand viendra septembre, on le verra dans nos vignes vendangées forcer le lièvre
avec le concours de Thisbé el de Phanor. »
Douces paroles maternelles ! Elle connaissait si bien son fils ! <c Mon doux poète, disait-elle, n'est complètement inspiré que sur sa montagne. De
ces hauteurs il écoute, heureuK et triomphant, les bruits de sa gloire agrandie et renouvelée ; il admire en même temps sa maison réparée et son jardin augmenté; il était pauvre en partant, il est riche à son retour!... » Honorable et sainte propriété du génie ! Elle est à l'abri de l'inondation, de l'incendie et de la grêle. Elle ne redoute ni les automnes stériles, ni les étés brûlants; elle n'a besoin ni de manœuvres, ni de laboureurs, ni de réparations, ni de haie et de fossés; elle n'est sujette à aucune des charges de la propriété foncière; elle n'a pas de mendiants autour d'elle; tout au plus quelques planaires qui brisent quelques branches dans cette forêt luxuriante, sans jamais lui tien ôter. Aussi quelle joie, au milieu de ce lieu rustique, de se dire à
I>même, en frappant du pied cet humble do-
line où tous les esprits sont les bienvenus ;
na quant calco mia est !
« La terre que je foule est bien à moi ! n
Plus tard, quand il iiit revenu de ces dangereux voyages, il se plaisait dans cette maison de paysan où sa mère n'était plus qu'une ombre, un ange qui veillait sur lui. Hélas I it revenait, malheureux, à ses rêves enchantés. Il agitait dans sa tète féconde, tantfit le nouveau drame et tantAt la comédie à venir, ajoutant, retranchant, dans le rire et dans les larmes. C'était là sa vraie et féconde passion. Tel autrefois Corneille, après ses chefs-d'osuvre, invoquait le roi Louis XIV :
J« sens }t mtmc feu, je 9«ni I* mttat audjcs Qui fit pUindie te Cid et lil combattre HoMce ; Et je ne tens tacot II ouia qù oarootu L'Ame du gnaà Pompée et l'esprit de dnni.
Choisis-inai seulemetit quelque nom dans lliiitcH» Pour qui tu veuilles place au temple de U gloire, Quelque non (avori qu'il te plaise machci A \i nuit de 11 tombe, aux cendres du bûcher.
Il était » bien dans ce lieu de calme et de repos I il jouissait si complètement de sa gloire ! Hélas! prévoyant de tous les maux qui le pouvaient atteindre, il hésita longtemps avant de quitter tes chastes rivages de son fleuve bien-
aimé. Enfin, poussé par celte oisiveté funeste, et trouvant que la vie était austère dans son pays natal, il partit pour ces lieux de fête et de plaisir : Aix en Savoie, illustré par ce lac du Bourget que célébrait Lamartine en ses plus beaux vers :
lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et sur les bords heureux où tu la vis s'asseoir...
Ce lac est un enchantement ; il attire à sa grâce éternelle et les doit attirer jusqu'à la fin du monde, le poête^ les rêveurs, l'amoureuse et son amoureux. Tant que ce flot couleur de ciel redira le nom d'Elvire, les poëtes viendront saluer ces Alpes souveraines, ces ruisseaux jaseurs, ces peupliers harmonieux.
C'est pourquoi nous ne saurions reprocher sévèrement à l'auteur de Lucrèce d'avoir obéi aux aveugles instincts qui le poussaient. Il était jeune 1 il venait de livrer et de gagner ses premières batailles ; il avait traversé, sans regret, l'admiration^ la gloire et les louanges de Paris. Son projet, à son départ, n'était pas d'oublier longtemps la maison paternelle : à peine, il s'é-
tait accordé six semaines de vacances. Enfin, dernière excuse ^ il était loin, lorsqu'il rencontra ces distractions dangereuses^ des conseils de l'ami de sa jeunesse, l'aimable et bon Reynaud. Ah! s'il avait eu seulement, pour le conduire et le conseiller, le premier ami, le premier soutien de Lucrèce^ Achille Ricourt 1
Le digne Achille Ricourt, inconnu pour tout le monde, est une espèce de puissance dans le camp des lettrés. Il voit juste ; il voit bien ; il comprend toute chose. Critique à barbe blanche, expérience incontestable, il est revenu des passions et de leur tumulte; il ne comprend plus guère que les amours innocentes. Il parle à la façon de Diderot lui-même, aujourd'hui, demain, toujours , et des plus belles choses : tableaux , théâtre et poésie. On doit le compter parmi les meilleurs et les plus sincères amis de Ponsard/^ Quand il le revit si changé après son long pèlerinage à travers les plaisirs de ces cités oisives, son œil avait peine à le reconnaître :
i< Est-ce toi, mon enfant, d'où viens-tu?
Qu'as-tu fait? » Et lui, sans répondre, honteux de lui-même , il balbutiait et rougissait. C'était,
malgré sa forte apparence^ une âme faible, un esprit timide. A l'entendre, à le voir, on n'eût jamais dit qu'il était l'auteur de ce terrible et fabuleux troisième acte de Charlotte Corday, dont nous parlerons bientôt.
N'importe; il avait fait^ oisif, d'assez belles choses^ pour que nous en ramassions les débris. On n'est pas impunément un tel poète. Il avait en lui-même^ et sans le savoir, les feux de Properce et l'accent de TibuUe. les molles élégies! les idylles galantes ! et comme il réalisait ce conseil de Despréaux :
C'est peu d'être poète, il faut être amoureux !
A ces causes nous citerons quelques-uns de ces vers charmants. Certes^ nous n'aurions pas commis cette indiscrétion malséante, si nous avions été le maître de laisser dans l'ombre et sous le secret ce qui sera bientôt le secret de tout le monde. Mais comment faire? On ne criera pas sur les toits ces frêles amours emportées par le temps, mais on peut les dire à voix basse. Un murmure suffira :