‹ F. Ponsard, 1814-1867: portrait à l'eau forteChapitre 3 sur 5 · LE LAC DU BOURGET · texte numérisé non relu

LE LAC DU BOURGET

Sar les cimes vaporeuses La lune étend sa clarté ; Quatre rames vigoureuses Fendent le lac enchanté, Et la rapide nacelle Fait jaillir une étincelle Sur le flot qui derrière elle Garde un sillon argenté.

Une jeune femme assise Promène un regard distrait Sur cette ligne indécise Où rhorizon disparaît. Devant la céleste voûte Elle est rêveuse : sans doute, A rétoile qui Técoute Elle dit un doux secret.

Quel nom sa lèvre soupire, Étoiles, le savcz-vous ?

Où va Taimabie sourire, Étoiles, dites^le-nous > Non, laissez>non$ TignoranCe ; Ignorer, c'est Tespérance.

Cachez une préférence Qui ferait trop de jaloux.

Cependant, la nef agile Déjà rentre dans le port; Déjà sur Ponde immobile La rame oisive s'endort, Et la belle passagère S'élançant, vive et légère, Vers la rive hospitalière, Pose son pied sur le bord.

Que le gazon qu'elle foule De ses deux pieds délicats S'amollisse et se déroule Comme un velours sous ses pas ; Et vous, brises du rivage, Rafraîchissez son visage Et portez-lui le message Que je murmure tout bas.

Un autre jour, il rencontre une voyageuse inconnue^ et, dans le même sentiment que le grand poëte, honneur de notre âge, et qui restera dans notre ciel brillant autant que l'étoile du berger, il racontait au rivage indiscret ses émotions de la veille , dans ces vers : Jouet des vents j LuDiBRiA ventis; mais l'écho de ces montagnes en a gardé le souvenir :

Vous demandez un chant aux muses disparues.

Quel chant peut-on mêler au tumulte des rues

Et quelle mélodie aux éclats du canoft ?

déesses d'Horace, ô muses de Virgile.

Grâces qui dansiez le soir d'un pied agile, Nous ne savons plus votre nom.

Comme en un clair miroir, dans son cristal limpide Le lac réfléchira la nature splendide, Et vous verrez trembler sous le frisson des eaux Les contours renversés du grand amphithéâtre, Qui des rives du lac à l'horizon bleuâtre Monte par degrés inégaux.

Depuis la touffe d'herbe et l'arbuste qui penche Sur le lac paternel la paresseuse branche, Depuis le toit prochain qui fume dans les prés Jusqu'aux lointains glaciers, au soleil invincibles. Qui couvrent les sommets des monts inaccessibles Jusqu'aux vastes cieux azurés.

Mais au bout de vos doigts rafraîchis dans son onde Si le baiser du lac laisse une perle ronde, Vous n'y verrez plus rien du magique tableau : La pensée est le lac où le ciel se reflète A chose sans couleur, la parole incomplète Est l'incolore goutte d'eau.

Que c'est rare et charmant, tout cela ! Vieille est la chanson, l'air est tout nouveau. Volontiers on dirait à ce peintre ingénu : Salut, jeune homme! Hélas 1 de tous ces bqnheurs d'un inst§int, on

serait fâché d'en*arracher un seul à la mémoire. Avant toute chose^ il était surtout un poète ; il courait comme un amoureux après la poésie.

Un sourire, un soupir, un frémissement de ta main dans ma main frémissante ; un chant d'oiseau, un bruit d'insecte. Ehl que dis-je? une goutte de pluie après l'orage, il en va faire une élégie. Écoutez encore celle-ci^ dans un accent parfait, si ces beaux vers s'adressaient à Vipouse^ à la jeune et vaillante femme légitime dont la force et la vertu devaient tout sauver.

LA BRANCHE d'aUBÉPINE.

C'était au mois de mai, je vous donnais le bras, L'orage nous surprit et la pluie apaisée Suspendit, en fuyant, des gouttes de rosée Sur le feuillage vert des printaniers lilas.

Alors, vous, saisissant une branche d'en bas Vous la fîtes pencher sur ma tête arrosée.

Et puis vous vous sauviez, quand d'une bouche osée Je vous pris deux baisers pour punir vos ébats.

Et pourtant, je disais dans le fond de mon âme : la douce vengeance 1 oh! de grâce, madame, Faites que je la puisse infliger de nouveau.

Et je disait encore : Et vous, branches voisines, Plenvez snr moi, lilas, çt pleuvez, aubépines, Un baiser est an fond de chaque goutte d'eau.

Bientôt ce jouet des vents prend un ton plus triste. Ils ne durent guère les printemps amoureux! A peine s'ils ont la durée et le parfum d'une branche delilas^ ou d'une rose desquatresaisons. Un souffle, un rien^ suffisent à froncer ce front couronné du laurier poétique. Il bat si vite et si cruellement, ce cœur blessé que rien n'apaise! Il est jaloux, il fait pitié à tout le monde^ et les indifférents suivent leur chemin. •• C'est bien fait. Il ne faut pas trop insister sur ces enfantillages, tant que l'heure n'a pas sonné de revenir aux émotions sérieuses. Les Médita' tions poétiques, le monde les a chantées quand Elvire fat au tombeau et que le poète, à son tour, marié à la jeune fille qu'il aimait et père de famille, prit congé de ses passions dont on ne savait pas le mystère. C'est la loi des poésies fugitives. L'heure arrive enfin, bientôt, l'heure des adieux. Adieu donc ! c'est fini 1 le fleuve a cessé de gémir, l'oiseau de chanter, le soleil de resplendir dans les cieux réjouis. Tout est

sombre et tout est mort. Quittons*nous, puisqu'enfin nous n^avons plus rien à nous dire.

Ici, là-bas, partout, soyons-nous désormais deux simples connaissances. A peine un peu d'amitié^ si jamais, dans ces heures pleines de regrets, dans ces devoirs tout nouveaux, nous avons le temps de nous souvenir.

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