‹ F. Ponsard, 1814-1867: portrait à l'eau forteChapitre 5 sur 5 · DU MÊME A LA MÊME · texte numérisé non relu

DU MÊME A LA MÊME

Je VOUS aime, en effet, Marie, non parce que par la jeunesse, par la beauté, par Tentrainement passionné du cœur, enfin par votre rare esprit , vos invraisemblables talents vous êtes la femme la plus complète que j'aie connue, mais parce que, dès le premier jour^ nous avons pris l'habitude d'une telle franchise, d'un tel dédain du convenu, du faux, du simulé, que nous sommes entrés de prime abord dans une voie de confiance absolue que les meilleurs amis n'ont, je crois,

— H — lanuisetieetn'aurontjamaisJ'un pour l'autre. Esi<t

DU mal ? est-ce un bien î Je crois que c'est ud bien, en cela que nous sommes un peu comme us amants qui n'ont qu'à gagner i se déshabiller jusqu'à la chemise luclusivemcDl aux regards l'ua de l'autre.

Eugène Sue parlait ainsi, déjà pressentant le dernier jour ; mais nous ne comprenons guère que la même femme à qui ces choses Énormes paient adressées ait eu le courage de les imprimer. .11 fallait donc qu'elle fût bien courageuse, étant imprudente «i ce pointi et se cwinaissant si peu. Pauvre Engine Sue, et malheureux Pensardl dans quels pièges étiez-vous tombés ?

A la fin, quand il n'a plus rien à dire à la fie Bonheur, ces agitations se calment, la passion s'apaise. On dirait de l'Océan après la tempête, quand les flots obéissent encore aux vents qui soufflaient le matin.

On voit cependant que la tempête a passé pai là. Eugène Sue et Béranger, bnlllant des mêmes feux, resteront comme un nouveau témoignage [ne l'amour est vraiment le lot de la jeunesse.

n a beau faire, on ne remplace pas la trendème année! lU sont morts toua les deux, di-

gnes de porter une longue agonie, et tout à fait oublieux de ces dernières et ridicules passions. Vous savez comment Ponsard est mort ! plein de gloire, et laissant une renommée impérissable. Sa statue est l'ornement de sa ville natale. A l'heure de minuit, par ces clartés silencieuses, j'entends encore l'agonie et les plaintes du poète infortuné.

gf'^^ UR l'entrefaite, une révolution terrible ^^^|l avait encore épouvanté le monde, et ^^^1^ François Ponsard,grand ami des libertés nouvelles, se mit en quête d'un sujet qui p6t convenir à cette nation bouleversée. Il chercha son nouveau drame au beau milieu de la Révolution française, dans ce Paris aoulant, au pied des échafauds et d'une immense spoliation de s les fortunes. Quelle histoire et quel ave- On a le vertige rien qu'à les sonder. Tout erdu, tout est parti ; l'exil et l'échafaud se

— S7 — sont tout partagé. Il n'y a plus de diâteanx, phis d'hôtels, plus d'égUses, et plus lîen des grandeurs d'autrefois! Il n'y a plus de marquis, plus d'armoiries ; il n'y a plus de if, il n'y a plus de saint, il n'y a plus de poudre à poodrer et plos de boucles d'argent aux souliers.

Les habits en velours brodés sont rem|riacés par la ratine couleur sang de Foulon. C'est on dépouillement complet. On arrache an valet sa livrée, au tombeau son cadavre, an m son sceptre; son voile à la reine, à Dieu son temple. En même temps voilà tout d'un coup qoe cette société française se rue en mille excès tout nouveaux : la Carmagnole et le Ça ira, la MarseU" laise et le Veto, le bois d'acajou (6 meurtre!) et la chaise curule (6 vandales !) ; comment donc ! vingt théâtres , cent journaux et je ne sais combien de chroniques dans lesquels la vie et llioih* neur des honnêtes gens sont voués au bourreau et à l'infamie l

Dans les champs de blé le bœuf s'anète, indigné de labourer le dimanche ; on n'entend plus battre en chœur ces métiers merveilleux. On dirait qu'elles sont mortes, les cités laborieuses.

Elbeuf» AbbeviHe, Amiens, Marseillei Roueni Saint-Quentin! plus de beaux draps, monsieur le marquis; plus de dentelles et plus de velours, madame la marquise; plus de tapisseries des Gobelins, plus de pâte tendre à Sèvres, plus d9 batiste de Valencienhes ; eQ revanche, des assignats tant qu^on en veut et des demoiselles errantes à foison, et plus qu'on n'en veut. C'est le grouillement universel !

filles ont cessé de régner par la grâce et la beauté, ces divinités de Versailles, ces reines de TrianoQ, ces beautés des Tuileries, ces gaietés de Choisy ; ces élégances, ces parfums, ce doux rire, ont passé l'Achéron. Plus de fêtes, plus de chansons, on ne rit plus, à peine on ose respi*» rer, chacun tremble en sa maison suspecte.

Au ddiors, la guillotine; au dedans, les pourvoyeurs de guillotine. On joue au Vaudeville ni malin : la CmUoliae. d'amour! Ah 1 que de sang 1 Des drames à faire rire et des comédies à faire peur : La Mort de Marat^ la Royauté abolie. Encote -an Caré^ le Pire jacobin, le$ Princes de k fiodaiitil Telle étaitl'œuvre et ¥k était l'art dramatique. Et me le son, me le son du canon!

le Ça ira, ça ira / sans compter le Jagement der-^ nier des rois, de Sylvain Maréchal.

En ces temps affreux^ des sauvages qui ne savaient pas même rimer prisons et poisons refaisaient tranquillement /^ Misanthrope kV^x^ngt des Célimènes de guillotine 1 On a voulu mettre

Cinna à la lanterne. Au lieu de dire (c On

loge à la place Royale », il faut dire (ou la mort) : « Elle loge à la place des Piques ! »

Mort au génie et au bon sens! L'art est parti avec la liberté ! la Terreur a brisé les esprits, elle a égorgé les poètes, elle abolit l'Académie, elle â rempli les prisons, elle a brûlé les livres, elle a déchiré les tableaux ; elle est la ruine, elle est le vandalisme, elle est l'esclavage^ elle est... la Terreur!

Ajoutez à ces aimables incidents Texil et la famme 1 Où est le pain? Paris meurt de faim à cette heure et tend la main à l'aumône; il£»t queue à la porte des boulangers; il a faim, il a soif, il a froid ; il n'a pas d'autre asile que la prison et pas d'autre espérance que la mort. La prison et l'échafaud se tiennent. Chaque matin ra-* mène un massacr^. misérables! le même

jour où tomba Robespierre, on vit le tombereau chargé suivre en silence le chemin accoutumé ! honte ! ô misère I ô crime des lâchetés publiques ! dans cette foule atterrée il n*y eut pas un homme (un seul suffisait) pour arrêter cet abominable viatique... et le tombereau poursuivît son chemin, et Téchafaud eut sa proie accoutumée ! — Il y eut parmi les morts de ce dernier jour un poëte, André Chénierl

Tel était le triste sujet de Pétude et des contemplations de Ponsard, lorsqu'au mois de mars 1 8 jo il fit représenter ce*fameux drame, une des plus belles choses sorties de sa tête et de son cœur! qui devait vivre longtemps et qui n'a pas vécu, tant le malheur poursuivait cet homme heureux.

Toutefois, à propos de Charlotte, il y eut rupture entre M"* Rachel et son poëte. Elle ne tenait pas toujours ses meilleurs engagements, M"* Rachell Si M. Legouvé ne l'y eût forcée, en lui faisant accepter un certain tribunal d'appel, elle n'eût jamais consenti au rôle d'Adrienne Lecouvreur, une tâche illustre qui la renouvelait et l'a fait entrer de plain-pied dans la

prose et dans le drame. Après avoir sollicité (c'est le mot) le rôle de Charlotte Corday et retiré l'auteur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, qui lui proposait cent mille francs^ à lui si pauvre et ruiné par toutes ces passions que nous vous racontions tout à l'heure, elle finit par renvoyer au malheureux poète le poignard vengeur de Charlotte Corday, et ni les prières, ni les menaces, ni la peine et le tort qu'elle faisait à ce jeune homme, et toutes les représentations de Reynaud, son ami, ne furent suffisantes à combattre une si funeste résolution. Ponsard, affligé, s'éloigna de la trompeuse comédienne , et lorsqu'enfin ils se furent assez boudés l'un l'autre, elle exigea qu'il lui ferait un p'etit drame où elle fût tout à fait charmante.

Le grand succès du Moineau de Lesb'Uy et le charme irrésistible de M"« Rachel souriante, inspirèrent bien des poètes, qui voulaient tenter la fortune d'un petit acte avec M"« Rachel pour interprète. Ainsi , M. Barthet, l'auteur du Moi-neau de Leshie, peut compter, ceci soit dit à sa gloire , au premier rang de ses imitateurs Fauteur même de Lucrèce^ M. Ponsard, lorsque,

dans un moment d'oisiveté, il improvisait, pour servir de pendant au Moineau de Leshie , une saynette romaine, Horace et Lydie, une comédie innocente et tout<e faite : depuis tantôt trois mille années, elle se retrouve dans tous les colombiers et dans tous les poèmes de l'amour.

M^**^ Rachel, devenue en ce rôle une grande coquette, se contemplait à son miroir vénitien avec un bonheur ineffable ; elle souriait, charmante, à sa propre beauté, et par toutes les grâces qui étaient en elle elle se vengea des sévérités de la critique. Elle était vraiment une femane; elle en avait toutes les aspirations, et quand elle se mêlait d'être belle uniquement, elle accomplissait sa tâche à merveille. Ainsi elle a joué plus souvent peut-être le rôle de Lydie que le rôle de Lesbie; elle n'y était certes pas plus applaudie, seulement elle s'y trouvait plus charmante, on lui disait plus longtemps qu'elle était belle; elle avait accepté Horau et Lydie comme un cantique à sa jeunesse, à sa beauté!

Il devait s'attendre... il s'attendait en effet qu'à la même heure il rentrerait dans les bonnes grâces du Théâtre-Français, et, pour metti[e 4

profit le saccès d'Horace tt Lydie, il écrivit sur l'heure une comédie en cinq actes, en vers, qu'il intitula, sans souci de l'affiche et de la curiosité publique, Georges, ou VÊpreuve. C'était, sans contredit, le plus mauvais titre et le moins attrayant qui eût jamais été posé à la porte d*un théâtre : Georges qui? Qui donc, Georges? Et l'épreuve de quoi ? Il y avait depuis cent ans au théâtre une heureuse comédie : ^Épreuve nouvelle. Aussi bien un ami de Ponsard (cet hommelà. Sire, c'était moi-même!), voulant annoncer Georges, ou VÊpreuve, écrivit fièrement l'Honneur et l'Argent, A ce nouveau titre, on vit les curieux accourir et s'informer. Mais, hélas ! le Théâtre- Français fut impitoyable (on lui peut reprocher plusieurs fautes du même acabit : Les Vêpres Siciliennes refusées; dernièrement encore, la pièce de MallefiUe indignement refusée). Hélas ! le malheureux Pensard, 3 jouait son va-tout dans ce jeu du hasard du théâtre, et je le vois encore apportant dans notre logis attristé cette incroyable déconvenue. Il y avait en ce temps-là un portier de la Comédie, homme intelligent et grand observateur. Je courus m'infbrmer du sort

réservé à la nouvelle comédie : « Oh ! bien, me dit-il, je ne sais pas s'ils l'ont reçue. En descendant Tescalier, M"' une telle riait aux éclats. Ce rire était d'un fâcheux présage. »

Heureusement un brave et bon comédien de l'Odéon, M. Tisserant, s'en vint le lendemain de ce jour funeste me demander la pièceau nom de son théâtre, u II ne faut pas, disait-il, oublier le succès de Lucrèce, en ces lieux fréquentés par la jeunesse libérale, et volontiers nous répondrions du succès. » Bref, l'Odéon adopta la nouvelle comédie, et la critique et le comédien eurent leur bonne part dans ments durables et mérités.

EU de temps après, attiré par le succès de l'Honneur et l'Argent, Ronsard écrivit une nouvelle comédie en beaux vers alexandrins^ la Bourse. Or la Bourse était l'histoire d'un joueur, et ses amis devaient s'attendre à quelque tableau dramatique et funeste. Hélas! nous savions tous qu'il était plein de son sujet. — D'abord, la comédie eut grand' peine à se faire adopter dans ce comité de lecture qui se forme, à la volonté des poètes^ aussitôt qu'ils sont en doute de leur ouvrage. Absolument, et coûte que

coûte, il faut tout reprendre en 30us<^uvre.

Alors , frappé de nos remontrances, il s'enfuit au Mont-Salomon^ et là, tout seul, découragé, il refit en fort peu de temps le quatrième et le cinquième acte. Cette version n'était pas trèsbonne, elle valait mieux que la première. En toute h&te, la pièce fut jouée et réussit le premier jour au delà de toutes les espérances ; mais la comédie était languissante, et, sinon vide, au moins aeuse. On la loua beaucoup, on ne la joua pas longtemps. « Je comprends bien, nous disait Ponsard, que j'ai lassé le public, et qu'il ne &ut pas le solliciter trop souvent. »

Pourtant, dans cette nouvelle comédie on trouve encore de belles choses, et, malgré soi, l'on s'intéresse au spectacle animé de tous ces joueurs qui s'en viennent sous ces voûtes funestes hasarder toute leur fortune. Tout y passe à la fois, le passé, le présent, l'avenir, La mère y vient jouer la dot de sa fille, et le père au désespoir le pain de ses enfants.

On a beau dire, on dit trop souvent que le public n'a pas le droit de franchir le seuil de la vie privée. Au contraire, il a tous les droits du

monde, et, sitôt qu'il veut deviner un mystère, il le devine. Il eût compris bien vite les tristesses, disons mieux, les ennuis de Ponsard. Le malheureux succombait sous la peine; il demandait grâce et merci aux événements. Mais l'événement est implacable. Hélas! sur l'entrefaite , il avait perdu sa mère; il avait perdu son humble fortune; il ne pourra plus» comme autrefois, se réfugier dans le petit domaine, à l'ombre étroite de la vigne paternelle. Il n'aura plus, toujours présente > la providence maternelle, attentive à deviner ses blessures^ et les pansant d'une main si légère. Il est seul, le malheureux, et voici maintenant qu'il entend des voix exigeantes.

Hélas 1 la question d'argent est implacable!

Vous en êtes la proie et la nuit et le jour. Elle vous menace et vous poursuit sans cçsse, en tous lieux, dans le travail, dans le repos, si bien que la renommée en est diminuée, et que même la gloire en est oubliée !

Il y eut un jour, dans ces désespoirs douloureux, où le malheureux regrettait (qui l'eût dit?) son oisiveté d'autrefois. Quand il menait la vie errante, dans ces fêtes si vite oubliées,

il s^était blasé sitôt de ces passions malséantes. Il ne voulait plus être un jouet de ces caprices dont il comprenait la vanité. Ses amis étaient au loin, attendant, pour qu'il les rappelât, les heures clémentes. Ils invoquaient la Liberté ; il ne voyait que l'Empire. A son tour, M"^ Rachel, son espoir, était vaincue et s'en allait, mourante, en Egypte, où le ciel est si doux, où les eaux sont si tièdes; mais le ciel et le fleuve, et ces bonnes gens qui, la voyant passer dans ces restes de splendeur, la saluent comme on saluerait une reine, tant de soins et de respects furent inutiles. Elle se sentait perdue, et ce fut à peine si elle donna au poète égaré quelques-unes de ces consolations dont il avait si grand besoin. Nous avons vu le poète en ces temps misérables; nous avons écouté sa plainte et compris son silence. Il eût dit volontiers , parfois , ce vers touchant de ^Honneur et l'Argent :

Moi qui n'ai pas dîné pour acheter des gants !

Véritablement, il fallait en finir avec cette abominable position.

Mais il était profondément l'homme honorable; il voulait vivre et mourir honoré. Il comprenait très-bien que désormais le travail seul pouvait lui venir en aide, et, quand il eut fait tout son compte, il se dit avec beaucoup de force et de bonheur que peut-être il pourrait combler ces abîmes. En ce moment vivait parmi nous un brave homme, animé des meil* leures et des plus tendres passions. Il avait pour confident un sien ami, un véritable écrivain qui s'appelle Hetzel. Cet Hetzel, tout charmé du talent, de la grâce et du bel esprit de Ponsard, le voyait avec terreur côtoyer ces abîmes. « Je voudrais, lui disait son ami Bixio (pourquoi donc ne pas le nommer, il est mort plein de gloire et d'honneurs !)^ je voudrais, ma fortune étant faite, venir en aide à quelque honnête homme de la profession lettrée. Il me semble, en effet, que vous pourriez accepter le prêt que je puis vous faire, et je serais bien content. » Sur quoi , le libraire Hetzel se défendit de son mieux, disant que l'injuste exil ne lui avait pas tout ôté, et qu'il pourrait facilement rétablir ses affaires, brisées par l'abominable intervention

des hommes du 2 décembre» « Et, si vous voulez^ mon cher maître, venir en aide à l'un des ilôtres, il en est un des plus intéressants, le meilleur de tous, qui se recommande à votre amitié. » Voilà ce que fit Hetzel ; et nous pouvons ajouter, par la volonté de Pcmsard, par Pénergie et la force de sa digne épouse, qu'avant la mort du poète, obéissant à cette impulsion généreuse, toutes ses dettes étaient payées. C'est un chapitre admirable en cette histoire, au moment de la suprême récompense! Ils furent égaux l'un à l'autre* Il s'endormit du moins reposé de ce c6té4à.

ki&, hélas 1 ce n'est pas seulement de l'argent prêté que se composent ces grandes espérances^ encore faut-il la force intime et le courage admirable que donne aux honnêtes gens la présence de l'épouse. Elle sera la gardienne et le salut, elle sera l'exemple et le conseil. Avec elle seulement tout sers^ possible. Hélas I où la trouver P La prudence des parents, la réserve des amis, les vieilles gens qui se mêlent de tout... Autant d'obstacles. Il y avait

heureusement, dans la compagnie et dans l'amitié de ces deux bons cœurs^ si bien faits l'un pour l'autre et si courageux , M. Jules Sandeau et M'"^ Sandeau, une aimable et vaillante jeune fille, la fille du colonel Dormoy, dont la grâce et la beauté^ dignes sujets d'envie^ et des plus honnêtes envies, étaient célèbres dans le monde lettré. Elle était forte et bienveillante, avec l'activité généreuse des meilleures natures. D'abord elle eut peur, elle hésitait à ce grand sacrifice. Il fallut longtemps solliciter cette grâce et cette bonté pour lesquelles elle se sentait faite. En vain on lui représentait qu'il était pauvre, elle ré* pondait : « J'ai de quoi vivre! » — On lui disait qu'il était malade, elle disait, c Nous le guérirons! » — Qu'il était triste et malheureux : « N ous lui ferons .la vie heureuse et douce. » Il fallut bien céder à ce dévouement plein d'imprudence* Enfin, tous les amis du >poête revenu à l'espérance eurent le bonheur d'assister à son mariage ,. avec pette beauté si parfaite et si dévouée. Ah I yCt fut un beau jour! Vraiment, disait un des témoins de cette fête inespérée , on se croirait à Ja première représentation de Lucrèce ! Il y avai

un sourire sur toutes les lèvres^ un contentement dans tous les regards. Chacun se félicitait et prédisait à son ami Ponsard les bonheurs à venir. Nous avons précieusement conservé les témoignages de ces beaux jours, et, s'il vous plaît, nous en publierons quelques-uns. Poète, il écrivait à sa belle fiancée une élégie où se retrouve abondante la grâce de son maître André Chénier :

•— D'où viens tu, fleur de Poraoger ?

— D'un jardin que ie Rhône touche Des flots le murmure léger M'endormait dans ma verte couche.

Pour l'abeille qui picorait

Ma coupe de miel était pleine ;

La jeune vierge s'enivrait

Des doux parfums de mon haleine,

Et sentait, en me contemplant, Battre son cœur sous son corsage ; Elle rêvait au bouquet blanc Qui met la rougeur au visage ;

Pour moi chantait le rossignol Et pour moi scintillait l'étoile;.

Lraéphyr, anétant son vol, Froissait la feuiUe qui me voile ;

Mystère plus suave encor ! Sous les caresses de son aile Déjà se formait un fruit d'or Dans ma corolle maternelle.

— Pourquoi donc fuir ce ciel heureux Où tant de fêtes t'ont bercée ?

— Un pauvre chanteur amoureux Me cueillit pour sa fiancée.

Je n'aurais pas fiii mon jardin PotHTle eorsage des prtoeesses Et je n'a!» ais «n nut dédain Pour runion de deux richesses ;

Mais l'union des cœurs me platt ; Je tiendrai lieu des perles rares.

Des bijoux que le bon Dieu fait Les arbres ne sont pas avares.

Je renonce à mes longs espoirs ; J'aime mieux mon court esclavage, Et mourir dans ses cheveux noirs Que'deVivre sur un rivage.

Parmi les lettres qu'il écrivait pour faire part à ses amis de son bonheur, on retrouve à chaque instant la trace 'et le souvenir de sa jeune et

— 7S — vaillante épouse. Ils furent reçus dans leur ville natale avec ces tendresses ineffables que, parfois^ les concitoyens d'un poëte ont le bonheur et l'honneur de rencontrer ; et voici, par exemple, une élégante narration de leur retour à Vi^ine en Dauphiné :

Sainte-Colombe, 30 juiUot.

Cher J. J. et chère madame Janin, ce ne sont jusqu'à présent que jours de fête : fête nuptiale, fête de Tarrivée, fête de Sainte-Colombe avec farandoles, vogue et joutes sur le Rhône ; aujoi^rd'hui c'est la fête du coeur; toute la famille vous écrit. L'oncle écrit à Janin, ma petite femme écrit à madame Janin, et moi je vous écris à tous les deux. Merci, bon J. J., ta lettre est un petit chef-d'œuvre de cordialité, de grâce, de délicatesse et de sentiment; le bonhomme d'oncle et le ménage en ont été attendris jusqu'aux larmes. Chose merveilleuse ! l'écriture est tout à fait lisible!! la nuin marche donc bien! et les pieds, vont-ils comme la main ? Si les imprécations y pouvaient quelque chose, il y a longtemps que la goutte ne serait plus chez toi, ni les Russes chez les Polonais. C'est mon ennemie la plus odieuse, cette goutte, qui m'a enlevé mon cher témoin; j'ai su combien tu en avais été triste, et je ne puis te dire comme ce chagrin m'a touché.

Oui, oui, je vais travailler ardemment, avec couraf^d confiance, pour eito ^ pour moi. Leteiaps

des orages est passé ; voici la sérénité, la douceur et la paix intérieure — et à leur suite la sagesse. Je mène ma femme à la Chartreuse au commencement de la semaine prochaine. Puis c'est le tour du travail. Vive le travail ! Fervet opus.

L'oncle, le second pire, c'est bien le mot, est enchanté, ravi, enivré. Sa joie éclate en mille et mille prévenances. II. adore sa nièce; il en est tout fier. Il paraît qu'on pouvait encore m'aimer, car — c'est bizarre, mais c'est ainsi — elle:, m'aime beaucoup, et moi je le lui rends bien. Tout le monde l'aime, ici ; chacun et chacune lui sourient ; elle est accueillie par toutes les sympathies de l'une et de l'autre rive, et rien n'est plus doux que de donner le bras à une femme que chacun aime et respecte.

Nous dînons tous les jours, tous les trois, dans le petit jardin, devant le Rhône, ton Rhône, et chaque fois que je dîne, je pense à la tonnelle de Passy, cette tonnelle amie et hospitalière qui a si bien accueilli le naufragé aux trois quarts noyé. Nous avons bu à ta santé et à la santé de M'^* Janin; le jour où vous viendrez nous voir, ce jour béni sera marqué de blanc, et le bonheur de la petite famille sera complet ce jour-là.

Adieu, cher et bon J. J. Adieu, chère et bonne madame Janin. Je vous embrasse de tout mon cœuri et elle vous embrasse, et l'oncle vous embrasse.

Il faut embrasser pour moi mon brave Ricourt; il faut serrer cordialement les mains à Paul Bapst et à Moreau. Comme ils ont été gentils, attentifs et dé-

voués! Il faut enfin dire mille amitiés pour moi à Julie, à M™« Joannet, à François, vos fidèles serviteurs.

Le beau Bijou fait l'admiration de toutes nos belles dames.

Adieu, adieu. Je vous embrasse encore et vous embrasse toujours.

Votre ami,

Toute la maison de Sainte-Colombe veut être en pensée avec celle de Passy. Fosco, mon petit chien, envoie ses compliments à Diane.

Écoutez, cependant, une lettre de M""« Ponsard. Elle écrit aussi bien que son mari. Déjà les épreuves commencent ; elles ne finiront plus qu'à la mort de cet infortuné :

Mont-Salomon, merCTedî.

Oui, vous êtes bien les vrais amis : toujours le cœur prêt, aux bonnes comme aux mauvaises heures. Nous vous aimons tendrement; ce serait une félicité pour nous de vous garder des jours et des nuits nella casa. — Pauvre chaurainel les roses fleuriraient mieux, il me semble, et les oiseaux chanteraient da-

vantage. Hélas! tout est bien morne encore ici; le maître n'est pas rentré. Il faut arracher les orties que j'ai trouvées hautes comme le Liii, étayer les murs qui s'écroulaient, faire enfin un bout de toilette indispensable à ce pauvre vieux héritage.

Les ouvriers ne me craignent guère^ vous pensez, de sorte que la besogne ne va pas vite — et François ne veut et ne peut, vraiment, rentrer ici que lorsque seront eifacés les pas du dernier manœuvre.

Il est, chez l'oncle, aussi bien qu'il peut être hors de chez nous : un modèle de père et d'hôte, une lieue de Rhône devant lui, et une très-fine cuisinière; mais de Salomon à Sainte-Colombe il y a quatre kilomètres, en plein soleil, sur un océan de pierres. — Ce pèlerinage, un jour sur deux, et la direction des ouvriers l'autre jour ne seraient pas précisément le passe-temps de choix de votre dévouée servante. Ah ! si le caur était content, quelle ardeur n'aurais-je pas à l'ouvrage, mais la santé de mon pauvre François laisse encore tant à désirer. Il va mieux, cependant, évidemment, et ]t guette un mieux encore plus prononcé; l'état général est meilleur, la figure semble celle d*un convalescent, mais les douleurs ne veulent pas lâcher prise. — Vive Dieu 1 k présent qu'on a vaincu, il faut vivre pourtant!

Et vous, cher, bon,^ illustre et charmant J. J., comment allez-vous? A merveille, n'est-ce pas? Vous êtes tous deux bien portants, heureux, vous nous aimez^ nous guérissons, dites, dites-nous cela et tout ce que vous trouverez de meilleur, nous en avons

bescûaok oons le méritOBS. Adiçu. Je ^ulaisdtre au cevQÎc; mille, nulle, oiille amitié^ Je vous eaibrasse, moMiettr et madane^ de tout mon cemr.

A vous,

Marie Ponsard.

François parle bien de vous; il vous écrit, dans son par-dedanS) les plus aimables choses, mais je lui défends de tenir la plume, excusez-moi. Je crois que le François II ne sera pas un être désagréable.

^SX|JSn antre jour, comme il est à réparer sa al wRH '"^'^°'' c^rou'siite, il est en plein doute,et 3^liî£@sedeniandeà lui-même s'il aura bien la force d'aller jusqu'au bout de sa ticbe ! Il avait écrit déjà son poSme intitulé : Galilée. Il croyait ne foire qu'un chapitre pour quelque revue, et sans le savoir, sans le vouloir, il avait fait un vrai drame. Aussi Ijien il ne comptait pas sur Galilée en ce moment douloureux, où le succès semblait l'abandonner. Son malaise et son chagrin lui venaient surtout d'une malheureuse pièce au thé&tre

du Vaudeville : Ce qui plaît aux femmes^ une œuvre obscure, embarrassée, et qui se ressentait des violences que fait un malheureux poëte à son esprit. Ce qui plaît aux femmes avait trouvé peu de sympathie, et le public s'était détourné pour ne pas voir cette malechance. Ainsi son chagrin fut. poussé à l'extrême, en se voyant traité sans pitié par ta critique effarée et qui ne savait plus ce qu'était devenue l'inspiration de r Honneur et ^Argent, d'Horace et Lydie, et la grande lamentation cornélienne de Charlotte Corday,

Mais écoutons la plainte du poète désespéré :

Mom-Salomon, vendredi.

La lutte avec les difficultés de la vie matérielle

consume mes forces. Il a fallu quitter Vienne; le bébé malade, ta nourrice à loger, nous ont forcés à nous installer au Mont-Salomon. Depuis te mois d'août je suis rentré dans cette maison abandonnée que je n'avais plus revue après la mort de ma mère. J'ai remis le pied dans cette allée où elle s'asseyait. C'était un moment douloureux, mais il a bien fallu surmonter cette émotion. Nous avons été obligés de remeubler ces chambres vides, de repeindre ces vieux plafonds, de refaire ces murs dégradés, et te petit ménage à entretenir, et tout cela sans argent. Le travail en a

souffert. Et puis on m'a tant découragé, tant battu^ tant moqué, et poète bourgeois par-ci , et notaire par là, et honnête rimeur, et pauvre diseur de choses banales, et style terne, et pensées communes, et phrase incolore, etc., etc., que je tremblé et doute de moi, et trouve mauvais tout ce que je fais et le déchire, et finis par croire que ce sont les autres qui ont raison, et qu'une surprise de l'opinion a fait ma réputation, et que je vais achever de la défaire par une nouvelle œuvre. Joignez à cela les embarras, la gène, et plus que la gène, et les mille soucis. Ce n'est pas commode, allez, pour penser et pour écrire.

Cependant je vais, je vais comme je peux. Mais non, je ne serai pas prêt quand il faudrait que je fusse prêt. Vous le savez bien; vous le devinez bien ; vous sentez bien que si j'avais été bien content de moi je vous aurais écrit; je vous l'aurais dit; je vous aurais fait cette joie.

J. J., crois-tu qu'il serait bon, pour montrer que j'ai fait quelque chose, de publier, en attendant mieux, dans une revue ou dans une petite édition, ce Galilée que je vous ai lu et qui est entièrement achevé? Je ne songe point du tout au théâtre pour ces deux actes injouables; mais cela vaut-il la peine d'être imprimé séparément, ou ne faut-il le mettre qu'à la queue d'un volume ? Qu'en dis-tu , la main sur la conscience. J'attends ta réponse pour en parler à ce bon Michel Lévy.

Au milieu de tout cela ta petite femme est

très-courageuse, le Loulou prospère et nous sourit.

Nous vous aimons de tout notre cœur, et nous vous embrassons avec eiFusion.

A vous, entièrement.

Sa santé décroissait chaque jour. Il était pris par un mal horrible et sans pitié qui lui dévorait les entrailles. Les meilleurs médecins de Paris, après avoir bien étudié le siège et la cause de ses tortures, le docteur Trousseau, le docteur Voilmier, le docteur Ricord (excellent pour Ponsard), ces maîtres de la science avaient reconnu tout bas un mal inguérissable. Il était assis chez nous^ sur les marches de l'escalier du pavillon qui porte son nom lorsqu'il éprouva la première atteinte de cette immense agonie^ et nous autres, ignorants de ces grands supplices, nous eûmes cependant, à voir sa pâleur,

le pressentiment d'une étrange torture Il

ignorait qu'il fût si profondément atteint. Il avait gardé l'espérance 1 En proie à ce mal sans rémission, il appelait le travail à son aide ; il

se reposait dans l'inspiration. Ce mal a duré trois années, chaque jour amenant un progrès de la maladie, un mensonge des médecins.

Mont-Saiomon, 24 août.

Bonjour, chers et si bons amis 1 C'est toujours un malade qui vous écrit, mais ce n'est pas un mouran quoi qu'en disent les journaux. Non, non ; il veut vivre pour vous embrasser et pour vous aîmer, et il vivra. Le docteur ne me promet un complet rétablissement que dans un ou deux mois ; mais il n'y a jamais eu le moindre danger, et depuis dix jours l'amélioration commence à être sensible. L'arsenic me réussit beaucoup mieux qu'à M. Lafarge. Je souffre encore beaucoup de temps en temps, — je suis un douillet, un délicat, je rougis de parler de souffrance devant le courage, la sérénité et l'aimable philosophie de J . J . supportant sans se plaindre des douleurs aiguës, bien plus vives que les miennes. — Mais je vois marcher dans le jardin le petit François, qui fait déjà dix pas sans tomber et qui est déjà un savant : il imite la vache, le canard et le chien, et il dit papa et maman. La petite femme est toujours on ne peut plus gentille, et la mère est la meilleure femme du monde. Tout ce petit monde vit doucement dans sa solitude peuplée, et vous rit et vous tend les mains. De plus j'ai l'esprit en repos. Thierry (l'administrateur du Théâtre-Français), qui a été fort aimable

pour moi en tont ceci, m'a accordé jasqn'an i $ octobre. C'est largement ce qa'il me hut pour reprendre l'ensemble de la pièce, à tète reposée, et y mettre la dernière main. Le cinquième acte est fini, sauf correction. — Ah! ce ne sera pas ce que j aurais voulu. J'en vois bien tous les défauts, qui me sautent aux yeux ; mais j'ai fait et j'aurai fait tout ce que je pouvais faire.

Mon docteur, qui s'opposait à mon départ le premier septembre, et qui ne voulait pas que j'allasse interrompre, dans les agitations des répétitions, un traitement qu'il faut poursuivre dans la paix des champs et le calme de l'esprit, mon docteur ne voit aucun inconvénient à me laisser partir le i ^ octobre, époque à laquelle je serai guéri ou à peu près.

Tout est donc pour le mieux, et les jours, malgré quelques souffrances et quelques soucis, s'écouient gaiement, surtout ceux où nous recevons vos lettres ; ceux-là sont les jours marqués de blanc ; la grand' mère, la mère, le vieux François et le jeune François s'assemblent en rond, et on lit la lettre à haute voix en s 'écriant : Comme ils sont gentils ! Comme ils sont bonsi Comme nous les aimons!

Nous vous embrassons tous de tout notre cœur, chers amis, et nous vous prions d'offrir nos hommages à vos chers parents*

A vous, à vous.

Bonjour, nos amis !

Il va mieux ; il me gronde de ne l'avoir pas encore guéri, mais au moins il sait maintenant que je le guérirai. Dites comment vous allez, vous?

Au revoir, je suis à vous.

Marie P.

Lui-même il acceptait si volontiers toutes les consoiations ; il souriait à la moindre espérance !

Paris, mardi.

Très-cher, que de fois j'ai voulu aller vous voir, et que de fois j'ai maudit ce mal implacable qui me retient sur ma chaise longue 1 C'est aujourd'hui en*core ce joyeux mardi qui réunit autour de la table d'Horace ces bons et sympathiques convives, ces braves cœurs, ces dévoués, ces hôtes aimables à côté desquels je voudrais bien m'asseoir. Il faudra donc que je m'en aille sans avoir revu le petit jardin, sans savoir si les feuilles du saule pleureur se penchent déjà sur le bassin qui leur fournit leurs larmes, sans prendre la place qui m'est réservée à cette table hospitalière. Durum! NEC Uvius fit patientia, Ricord me renvoie vers le grand air et le soleil; tous les remèdes ont été inefficaces, et je me sens plus malade

que lorsque je suis venu. Je vais partir vendredi ou samedi ; le soleil de dimanche se lèvera pour moi sur le Rhône, et dimanche le bon vieil oncle embrassera sa nièce et l'ancien et le nouveau François.

Comme vous avez été bons pour nousl Quelle chaleur, quelle anxiété, quelle joie sincère et débordante chez vous, avant et après la représentation ! que je vous embrasse tendrement, amis, vrais amis !

Le Talisman est un bijou. Nous Pavons lu et relu; nous Pavons savouré; nous en sommes pleins. Et quel orgueil pour moi, quelle gloire d'être inscrit en lettres d'or dans cette poétique dédicace 1 J'ai eu bfen des douceurs; j'en ai eu au delà de ce que j'avais mérité; elles font bien largement compensation avec les souffrances physiques, et je serais ingrat de me plaindre. Aussi me plains- je moins du mal lui-même que des privations qu'il m'impose, et je l'accuse surtout de m'avoir enlevé mes mardis tant regrettés. Cette chaude et généreuse préface, où l'on sent tout ton cœur, cher J. J., cette préface, l'honneur de ma carrière littéraire, ce souffle ami que j'aspire à pleins poumons, ce flot d'affection qui coule abondamment d'une urne si finement ciselée, ce beau laurier, né dans ton jardin, détaché par tes mains envers moi prodigues, qui me rend heureux et rougissant, que je regarde avec fierté et que je n'ose me mettre sur la tète, voilà mon salaire, voilà ma joie, voilà mon émotion; oui, d'abord cette préface, et puis le rapport de M. de Sacy à PAcadémie, et puis la coupe d'or que m'ont votée spontanément mes

compatriotes , ouvriers et bourgeois , ce sont les trois choses qui me sont ailées au cœur, que j'emporte comme un souvenir béni, et qui me rendront plus bleu le ciel de Sainte-Colombe et plus sonores les flots de ce diantre de Rhône.

Dans l'intervalle (il essayait de toutes choses), le malheureux s'était réfugié dans l'hospitalière maison de M. Charles Bapst, au Tréport. Dans ces lieux aimés de la belle saison, quand se tait l'Océan, quand du haut des falaises tombe un air tiède et des ruisseaux d'une eau limpide et douce; en ces moments de gaité, la vie est charmante, et la douceur de vivre est complète. Oui , mais quand la bise et l'océan du mois de décembre emplissent de leurs terreurs le rivage attristé et désolé, quand il n'y a plus un enfant sur la plage, et que le pécheur revient de très-loin sans avoir pris un poisson dans ces flots orageux, que la vie est amère et sombre ! On n'entend pas venir une seule rumeur du Paris des fêtes et des poé* sies ; désolation, abandon, misère ! Eh bien, en ces instants funèbres, Ponsard a commencé cette œuvre éloquente : le Lion amoureux. En vain la mer gronde irritée, et son écume au loin re-

tombe avec mille fureurs, le poète appartient à sa tâché, et rien ne l'en détourne. Il n'entend ni le bruit, ni le tumulte des éléments déchaînés : le nuage et la nuit voudraient en vain distraire un instant le poète acharné à son œuvre, il ne voit pas le nuage, il n'entend pas la tempête! Et si parfois il se sent découragé, le sourire de sa chère femme et les murmures de son enfant le ramènent à son travail. « Ah 1 le brave garçon, écrivait M"' Ponsard , vous pouvez bien l'aimer, allez! et continuer à lui envoyer le plus souvent possible de ces bonnes paroles dont vous seuls avez le secret, car vos lettres ont fait et font beaucoup. Il travaille absolument de toute son âme et de toutes ses forces. Si j'ai fait ouvrir le cahier^ je voudrais quelquefois maintenant le tenir fermé : nulle relâche. On ne se couche guère , on ne dort plus ; lui qui aimait tant les grandes courses à travers la campagne, avec son fusil sur l'épaule et son chien au côté, ne voit plus le ciel que de derrière ses vitres, — et puis on est en perpétuelle ébullition. Vous connaissez les angoisses de la création : on veut mourir cinq fois le jour^ on ne me lira jamais plus rien et l'on

90 — me poursuit poui que j'entende; on me déteste et surtout on me r'aime ; enfin, on a les nah montés à l'extrême point de sensibilité ; mais comme on est la meilleure nature du monde, on ne rend pas encore sa femme trop malheureuse. Que je bavarde donc, chers amis, j'ai peine à vous quitter!... "

Nous, cependant, nous prêtions une oreille attentive à ces tristesses où se mêle encore une espérance. En ce- moment, elle et lui, ils éuient seuls dans cette extrémité du monde, et non loin de cette vallée d'Arqués où viendra mourir, plein de fêtes et plein de jours, ce vaillant homme, Alexandre Dumas , qui s'est éteint si doucement parmi les êtres de sa création.

ous comprenions confusément, les uns et les autres, que le Lion amoureux était la planche de salut. « Ou dessus, ou dessous! » c'est le mot de la femme Spartiate offrant un bouclier à son fils. Il y avait un point d'arrêt pour savoir si monsieur le juge était content 1 Ponsard travaillait assez vite, et^ tant qu'il n'était pas au repos, c'était plaisir de le voir attaché à son œuvre. A peine il était refroidi qu'il eût volontiers déchiré ce cahier qui lui avait si peu coûté :

Ça va, ça va, disait-il, je travaille comme un enragé. Ma femme et sa mère (voilà mes seuls confidents) disent que ça les intéresse et qu'elles finiront par pleurer.

Écoute, J. J., s'il te vient quelques belles idées là-dessus, quelques soupçons vagues de belles scènes à faire, quelque invention de quelque nœud bien^ bien intéressant, i/ /dut me les envoyer. Je suis encore à temps de bourrer mon manuscrit de toutes les friandises que tu m'expédierais...

Ah ! poëte, il y a de bien jolies choses dans les vers que tu m'envoies! Ceux-ci, par exemple :

Mets du bois au foyer, voici blanchir nivôse. Prends garde, voyageur, aux fureurs de ventôse '

Ce retour des cloches, longtemps silencieuses, serait aussi d'un grand effet. Mais il te faudrait la messe, et je suis peu catholique et fort voltairien. Tu ne m'en voudras pas, je l'espère. Dis-moi, cependant, si ce deuxième acte chez M^ne Tallien te choque ou te pla!t.

Je pourrais, à la rigueur, le corriger et mettre la scène dès le deuxième acte chez la marquise. Mais quelle froideur, à ce qu'il me semble ? On attend, on veut le salon de M^e Tallien. — Qu'en dis-tu ?

Premier acte complètement fait.

Deuxième acte, barbouillé.

Troisième acte, ébauché, touché, retouché, en mal d'enfant.

Quatrième et cinquième actes à faire.

Voilà la situation.

Ces scènes de la révolution me trottaient par la tête et m'enflammaient le cerveau. J'avais imaginé quelque chose qui me paraissait grand et émouvant sur Mïne Tallien, Tallien et la mort de Robespierre. C'est ce qui m'avait rendu infidèle au Lion amoureux. Mais la censure n'aurait pas permis la représentation de ce drame; et puis il y a plus d'intérêt, de coquetteries, de choses amusantes dans le sujet du Lion amoureux; je suis rentré en lui; je ne suis plus qu'à lui et ne connais plus que lui. Et ça va, et je crois que ça ira. Oui, ça ira, ça ira, ça ira, les mé-. contents à la lanterne ; les mécontents on les pendra !

Et lorsqu'enfin fut terminé le cinquième acte, une main bienveillante écrivit au fronton de la maison du Tréport que le poète avait habitée une inscription qui lui parut la plus plaisante du monde :

ICI PONSARD A FAIT, EN MOINS D'UN AN, AVEC UN COMPLICE CHARMANT, UNE BELLE ŒUVRE, UN BEL ENFANT!

Mais ces belles choses, sitôt qu'elles sont accomplies, le doute arrive et l'encouragement est

à recommencer. Tout redevient sombre, et le poète hésitant; à chaque pas il rencontre un obstacle : une décoration qui ne va pas, un accessoire négligé, tout est perdu ! tout est perdu :

Lundi matin.

Figure-toi que j'ai demandé et redemandé dix jours de suite, jusqu'à la première représentation, des fleurs et des verdures pour la chambre d'Humbert, et quelque chose à casser. On n'a pu nous donner que deux vases de fleurs de cheminée d'auberge et un vase en carton. Le plâtre se cassait, et c'était un déchet. — Sauf cette petite lésinerie, que je n'ai pu vaincre, je n'ai qu'à me louer de l'administration.

Le lendemain tout va mieux, tout va bien. La belle et bonne M"<* Ricquier a bien répété son rôle et Madeleine est charmante. Alors, voilà François !•' qui joue avec François II.

François junior a son ami J. J.

5/ vales, bene est; ego autem vaUo.

Net'étonne pas, ami J. J., de m'entendre parler latin, quoique je n'aie que treize mois, je suis tris-

avancé poBr mon âge. Je joue de la trompette, je fourre mes doigts dans mon nez, je ris quand on m'amuse, je pleure quand on m'ennuie, et je crie comme un beau diable quand on me lave la figure.

On m'a fait lire le feuilleton où tu parles de moi. . Ça m'a bien flatté. C'est la première fois que je me vois imprimé. (Note du père : Ah! malheureux! tâche que ce soit la dernihre. Tête ta nourrice, ambitieux; garde tes pensées pour toi, si tu en as, et gare-toi de la publicité comme de la peste.)

Donc, à l'heure qu'il est, vingt mille personnes au moins savent, grâce à toi, que j'existe. Ça me fait plaisir. Le papa aussi a été bien content, et la maman aussi. Ils disent que tu es adorable, et que madame Janin est divine, et qu'ils vous adorent. Le fait est que tu as été bien bon pour le vieux radoteur. Je trouve même que tu as été trop bon.

Qu'est-ce que tu vois donc de gentil dans ce qu'il fait ? II passe des heures à mettre deux lignes l'une audessous de l'autre; que dirais-tu de moi qui en fais dix sur le sable en une minute, avec mes dix doigtsi et je n'en suis pas plus fier pour ça, et je ne crois pas avoir été grand, simple, touchant, profond , quand je n'ai été que plat , niais et banal ; si le jardinier efface mes lignes avec son râteau, je ne me mets pas à crier, à m'arracher les cheveux , à maudire l'injustice des hommes et le mauvais goût du siècle. Non, je fais d'autres lignes sur un autre tas de sable. Je ne prétends pas pour elles à ['éternité. Je sais qu'elles ne dureront qu'un jour. Ce

sera au moins autant que les œuvres de papa. Toi , ami J . J ., tu vivras longtemps. Horace a été si content de se voir chez toi , gracieux, fin, enjoué, charmant comme il était chez lui , de retrouver enfin son habit élégant et léger au lieu du lourd et raide manteau dont les pédants l'avaient affublé, qu'il t'a inscrit sur le monument plus durable que l'airain, areperennius. Vous me plaisez beaucoup, Horace et toi. Vous êtes vifs et gais; vous avez l'expression pittoresque et vous savez bien votre langue. Aussi je babille avec tes oiseaux bleus et je prends des leçons d'équitation, in arundine longa, dans l'épître aux Pisons.

Mais la nounou m'appelle. Je retourne à mes tétons. Adieu, ami J. J. ; adieu, belle et bonne madame Janin. Merci de tout mon petit cœur, pour moi, et aussi pour les joies que vous donnez à papa; car, tout en rabattant son orgueil et en le remettant à sa juste valeur, je ne laisse pas que d'avoir de l'affection pour le bonhomme.

François Ponsard junior, dit Bébé^ dit Lili, dit Loulou.

C'est encore dans un de ces moments lumineux, où reparaissait la douce gaieté de sa belle âme de poète, qu'il adressait à celui qui lui apporte ici le témoignage posthume de son inaltérable amitié ces vers charmants, — peut-être

ses derniers, — écrits sur le premier feuillet d'un exemplaire de ses œuvres :

A JULES JANINl

Voici toute la famille

Qui s'en va chez son parrain :

Lucrèce se fait gentille

Pour lui plaire, et, bonne fille,

Quitte son grand air romain.

— Te souviens-tu, lui dit-elle, De Reynaud, Tami fidèle ?

O triste et doux souvenir, Plein de douleurs et de charmes Je voudrais te réjouir, Et je fais couler tes larmes.

Derrière elle sont les soeurs :

Agnès essaye un sourire ; Pénélope apprend à dire Toute sorte de douceurs.

Lucile a sa belle robe, Et, comme un petit lutin, Se montre, puis se dérobe.

Et saute par le jardin.

Charlotte même minaude Et tend à son cher J. J.

— Coate-Dous. dii-cllc, comme Bignon- Danton effiri Est dani lit peiu du bonhonimc Un jour canémeni entré.

Ljiit accQuit et l'cmbras», S'écfiant : C'est lui! c'«t lui!

J'ai itaoavt mon Horace; Je reconnais i sa grice Le iMlire qui m'avait fiii.

Le bon panain s'accoutume Com plaisamment i leuis jfm; L'une en Romain le costume ; Une autre lui piend sa plume;

Et tandis que, dtbonnaire, II lit ou gronde i demi.

Cène troupe téméraire Répète : On peut lout lui faire; C'est noire plus vieil ami!

Mais quittons ces souvenirs intimes, où s'égare notre complaisante amitié , et revenons à l'œuvre, que nous avions quittée un instant pour

le poète.

La fable du Lion amoureux réunit toutes les grâces de la clarté la plus limpide. En ce moment. Thermidor a dissipé la dernière Terreur, l'espérance est rentrée en toutes les âmes. La chute de Robespierre, cette crise inespérée, a produit chez tous ces hommes anciens et modernes l'effet d'une grande victoire, l'avenir et le passé foulant le même sol et formulant les mêmes espoirs ! A cette aimable et douce clarté fut écrit le premier acte du Lion amoureux. On y retrouve avec tant de bonheur une société qui recommence ! En ce moment trop court où chacun se reprend à la douceur de vivre, la plainte a cessé, la consolation reparaît de toutes parts. Les vainqueurs sont restés doux dans leur victoire, et les vaincus sont restés fiers dans leur défaite. Le poête^ ami de toutes les libertés, parle avec respect des hommes de la Conven* tion, avec bienveillance des royalistes qui reviennent dq tous côtés. C'est ainsi que tout de suite il a conquis la sympathie et l'attention de l'auditoire.

Ah! le vrai, le grand succès que celui-là!

Comme il nous a reposés de toutes les vilenies

environnantes ! Comme il nous a fait oublier la pornographie en couplets, en danses^ en chansons, ces choses immondes et sans nom, ces nudités sales, qui font que l'honnête homme, en passant, tourne la tète pour ne rien voir! Mais aussi que ce fut là un beau moment dans la vie et dans le travail de M. Ponsard !

Il avait bien hésité et longtemps combattu dans la bataille obscure de son cerveau *, il avait douloureusement porté cette œuvre enfantée et, ce qui est pire, conçue dans la douleur. Que de fois il avait brisé le verre qui. contenait Pamère liqueur! Que de fois il avait rejeté la tâche commencée ! Un de ses amis^ l'ami fidèle et constant de ses travaux et de ses jours, le voyant qui renonçait pour toujours à ce drame admirablement commencé : « Fi ! Monsieur, lui dit-il, vous êtes un lâche ! » Et le poète, obéissant, reprit en sous-œuvre sa tragédie^ exposée au sort de VÉniide immortelle. Quand la bataille fut gagnée, le poète était à bout de ses forces; il serait mort sur la brèche... il iiit sauvé par ce grand cri : Victoire ! Et la fièvre enfin le quitta.

C'est souvent une parole injuste , que nul

n^est prophète en son pays. Le retour du poète dans sa cité natale eut cependant toutes les apparences du triomphe. Il fut reçu par tout un peuple. La ville entière applaudissait. Beaucoup de gens savaient par cœur des vers du Lion amoureux; déjà même une belle place était faite, en rhôtel de ville où fut inscrit le nom de cet enfant du Rhône, au portrait du poète. Enfin, pour le changer de récompenses^ on lui offrit non pas une couronne, mais une coupe à l'antique, et pareille à celle que vidaient Helvidius et Traséas à l'anniversaire de Brutus et de Cassius. Son oncle maternel, qui avait tant pleuré au départ, s'en vint le premier au-devant de cet unique enfant de sa sœur bien-aimée : « Eh donc ! te revoilà, mon pauvre enfant, ma gloire et ma consolation ! Sois le bienvenu sous le toit de ton oncle ! Il t'eût reçu avec les mêmes transports si tu lui étais revenu battu par l'orage... retour glorieux, bonheur complet, je te retrouve heureux ce matin, et^ dans huit jours, bien portant! ;>

C'est très-vrai! La gloire accomplit des miracles : le poète va mieux ; il est tout content

d'avoir obtenu ses cent représentations, dignes avant-Courrières d'une reprise aux jours du pro«chatn hiver. Libre enfin des empressements qui Fentouraient, il est remonté sur sa montagne; il est rentré dans la maison paternelle ; il se repose, il rêve, il contemple, il voit à ses pieds l'étoile et le nuage : «

Sub pidibusque videt nubu it sidéra Daphnis.

M. Claye, un des grands imprimeurs de Paris, témoin attristé de ces fêtes funèbres, a raconté toutes les émotions de la ville de Vienne dans un beau volume in-8 : Inauguration de la statue en Phonneur de Ponsard.

E demiet travail de François Ponsard, Galilée^ allait enfin mettre un terme aux angoisses de ce malheureux. Corn* ment il a fait pour mettre la dernière main à ce poème terrible, cette dernière main indispensable au poète, à Técrivain, à l'artiste?

Ah! vraiment^ c'est inexplicable. Hélas! chaque idée a coûté des larmes de sang, chaque vers était un effort mortel ; nous entendions pour ainsi dire en chaque plainte du malheureux Galilée un gémissement du malheureux Ponsard.

Avec quelle angoisse et quelle épouvante nous touchions ces mains pleines de fièvre ; nous ' écoutions ces souffrances si terribles qu'on les entend de loin même quand elles se taisent, et que l'on pleure encore dans les instants trop rares où la douleur semble épuisée I II était superbe et charmant ce drame austère. Il tenait la ville attentive. On savait de toutes parts que Galilée était le dernier enfant du père éloquent de Lucrèce. Et déjà les plus savants maitres récitaient dans leurs écoles cette admirable description du système de Galilée. Il n'est pas un seul drame de Ponsard où l'on ne rencontre , au plus bel endroit, quelqu'une de ces explications savantes que les écoles retiennent par cœur. Rappelezvous^ dans la Lucrèce, la définition de la double autorité qui gouvernait la Ville étemelle.

Non, non, ce nous serait une autre servitude ! Le peuple turbulent qui suit sa passion Est une proie acquise à chaque faction.

Rappelez-vous avec quelle verve hardie, et digne de Montesquieu lui-même, il a défini ce grand art de la politique, appelé par Cioéron le

— los —

plus màgnifuiue emploi de la sagesse, la plus grande marotte de la vertu, et le premier devoir de la vie. On se rappellera jusqu'à la fin de cette juste renommée la définition du pouvoir pontifical dans Agnès de Méranie, A toute chose il laissait sa trace et sa marque. Ainsi, dans Galilée, il expliquait le nouveau système du monde.

Soleil, globe de feu, gigantesque fournaise, Chaos incandescent où bout une genèse, Océan furieux où flottent éperdus Les liquides granits et les métaux fondus, Heurtant, brisant, mêlant leurs vagues enflammées Sous de noirs ouragans tout chargés de fumées, Houle ardente où parfois nage un tlot vermeil, Tache aujourd'hui, demain écorce du soleil ; Autour de toi se meut, 6 fécond incendie, La terre, notre mère, à peine refroidie, Et, refroidis comme elle et comme elle habités. Mars sanglant, et Vénus, l'astre aux blanches clartés, Dans tes proches splendeurs Mercure qui se baigne. Et Saturne en exil aux confins de ton règne.

Et par Dieu, puis par moi, couronné dans l'éther D'un quadruple bandeau de lunes, Jupiter...

C'est par cette science infinie et ce grand soin du détail, que se sauva l'œuvre entière de François Ponsard. L'envie elle-même ne saurait nier

— io6 —

cette force irrésistible, et quand, au premier jour de sa gloire, on l'appelait avec une certaine iro« nie un poète de l'école du bon sens, les beaux es-» prits moqueurs ne savaient pas si bien dire. Il avait le bon sens d'abord, mais aussi l'imagina* tion^ la grâce et le naturel. Le souffle était là; dans un prologue qu'il avait confié à M^^^ Fix (un fantôme aujourd'hui), il y avait un vers qui finissait ainsi : Gardez tous voire foi! Il pouvait parler ainsi sans rougir.

Cependant il se mourait. Il était absent de Galilée, et malade à tel point ce jour-là qu'il n'eut pas la force d'ouvrir un seul des trois billets qui lui annonçaient à chaque acte un applaudissement grandissant toujours. Tant la maladie est impitoyable! Elle vous presse, elle vous déchire; elle étend, elle retire, elle tourne, elle disloque, elle brise, elle anéantit tantôt cette partie du corps, tantôt l'autre moitié; ou bien la main de l'anéantissement pèse implacable et tremblante sur ce malheureux qui demande en vain grâce et pitié 1 Si vous saviez comme il était doux et tendre avec la mort, comme il la suppliait de le faire un peu moms

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On éntcridairtaut an loin ce icri funèbre : <( Ah! que je souffre! Ah ! mon Dieu, disait-il, encore une nuit à subir! »

Tout priait, tout pleurait dans cette immense lamentation. — A cinq heures du matin, par un clair soleil^ le jeune famulus de la maison, François Salembier, recevait dans ses bras le poëte inanimé, et le déposait avec un pieux respect dans le fauteuil même où Béranger avait rendu son âme au Dieu des bonnes gens, entouré de ses deux amis qu'il appelait ses enfants, M. Mignet et M. Thiers.

Ponsard était né à Vienne en 18 14. Il mourut à Passj dans les premiers jours du printemps^ le 7 juillet 1867.

RANÇois PONSARD est luort la quatrième année de son mariage; il a souffert pendant trois années. Ses amis les plus tendres se réjouissent de sa mort.

Le deuil de ce convoi superbe était conduit par un chambellan; le premier cordon du char funèbre était tenu par M. Villemain, semblable à ces vieillards dont Virgile a parié :

Les enfants au bûcher sous les yeux de leurs pères !

L'imposante réunion des plus grands noms de

1^ poésie et de la littérature contemporaine donnait i cette Riarcbe un aspect triomphant. C'é* tait -une véntable oraison funèbre qui marchait à la suite du poète et qui l'accompagna jusqu'au moment où il fut conduit sur la route qui mène à Vienne en Oauphiné. Il était venu par ce même chemin, plein d'espérance et de génie... il s'en retournait dans ce glorieux cercueil. Trois amis l'accompagnaient : son digne beau-frère , ingénieur des mines, M. Dormoy^ signalé par de belles actions; M. Michel Lévy, son libraire et son vrai guide en toutes les choses qui regardaient cette humble fortune; et le jeune Moreau7 Chasion, qui ne l'a pas quitté un seul instant dans ses rudes épreuves. Soyez béni^ jeune ami des poètes^ pour ceîle illustre action. Jamais vous ne serez trop loué !

Et lorsqu'au bout de ce lent voyage, à travers de si beaux pays dont le charme leur était voilé, ils arrivèrent au bout du pénible viatique, ils rencontrèrent toute une ville émue qui venait audevant du mort couché là. Sitôt qu'elle eut appris la fatale nouvelle, la ville en deuil s'était préparée à recevoir cet illustre compatriote dont

elle avait eu le premier sourire. Hélâs ! que de regrets, quelle pitié sincère, et quelle profonde admiration! Un poète viennois, M. Jacquesr Guillemot, dans une élégie intitulée : Le Cycle i'iennoh^ a célébré ce beau paysage où Ponsard^ enfant et jeune homme, aimait tant à promener ses rêveries :

VaUons déticîettz,' Irais bosquets, doux ombrageti, terre qui souris à des cieux sans orages.

Qui peindra tes beautés, qui dira tes splendeurs ?

Amis, parions avec respect de la ville natale. C'est dans le pays natal quil faut revenir, si Ton veut retrouver > l'bospitalité bienveillante* Enfant, le jeuno François s'arrêtait^ à chaque maison, où toutes les makis lui étaient tendues^ A sa moindre parole, à son sourire, on se disait : « Qu'il a d'esprit et qu'il est charmant! » A peine au collège, on se partageait toutes^es coonmnesy les mères de famille contentçs de rapporter à leur maison ces glorieux débris à leurs fils paresseux. Chacun, dans cette aimable ville 4 savait par coeur les premiers vers du jeune Pon-» sard. Lucricî éclat» dans la cité dauphinoise.

comme on dit que certains subustes passent fleur y tout d'un coup. Un éloquent, M. Emile Chasles, improvkait à la même heure une leçon en l'honneur de François Ponsard. La province entière était accourue à cette fête funèbre. Us accouraient de toutes parts. Il en venait des montagnes et des plaines^ il en venait des coteaux de Lyon^ de Màcon^ de Condrieu, de Chavanay et de Pélussin, de Macla, d'Ambérieu, de Frangy^ de la Lutinière, de la Voulte et du Cor<* nillon; de Saint-Pierre-de-Bœufs, de Mallevalet de la Côte Saint- André, le pays de Berlioz; même affluence et plus alerte autour de la statue inaugurée au bruit des musiques et des fanfares. La fanfare viennoise. allant et venant; et çur le socle de la statue était écrit : A François Ponsard^ ses compatriotes y ses amis!

Ce fut une fête illustre ; on ne songea pas à critiquer la statue*

. Enfin, de leur, poète et compatriote ces gens de. Vienne sont fiers à ce point que celui-là serait un malappris qui voudrai^ déranger quelque chose à leur admiration. Tous les invités étaient présents : les prosateurs, les poètes, les jouma-

listes nos confrères, sérieux et de bonne humeur > notez ces deux points-d, A la fenêtre de l'h6tel de ville , une jeune femme dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté , fière et bienveillante^ attentive et charmée , aitirait tous les regards, tous les respects. Bénissez4a , c'est elle! Ellemême! Elle a sauvé le poète entouré d'embûches; elle a vaillamment adopté sa misère et sa gloire. Elle a relevé son courage abattu. Elle a rendu l'espérance à ce cœur malade ; on lui doit ce bel enfant qui, Dieu soit loué! va prolonger ce nom célèbre. Ah ! chère et vaillante M"» Ronsard, garde-malade, habile à garder la plus douloureuse agonie, on vous aime^ on vous honore ; et quiconque vous a vue, en ces moments suprêmes, est devenu soudain votre ami, votre compagnon , votre garde du corps. O puissance infinie et mystérieuse de l'épouse ! secret divin de la femme légitime ! O force et consolation que la Providence accorde à ses élus! Tous les yeux, tournés vers cette épouse victorieuse, honorée entre toutes, étaient pleins de larmes, de reconnaissance et de respect.

Dans ce même sentiment de la faveur publi-

que on a vu soudain apparaître en grand deuil un vrai poète, un des meilleurs et pliH fidèles amis de François Ponsard, M. Emile Augier.

Superbe et la tète haute sous ie deuil qui le couvre et dont il ne veut pas se consoler, le deuil de la plus tendre et de ia meilleure des mères, il a récité de sa voix sonore et de toutes parts entendue une élégie en très-beaux vers.... Nous voudrions la citer tout entière; hélas! l'espace et ie temps nous manquent.

Arrêtons-nous cependant sur ce beau passage oà , parlant de Charles Reynaud , le jeune homme enlevé par la mort dont nous avotis ramené le cercueil par une nuit rayonnante tl'étoir les, M. Emile Augier a réîcité ces vers charmants :

Ah ! que n*a-t-il vécu jusqu'à Theure bénie Où l'ange duf<^er» entrant dans ta maison»

Te rendait ie bonheur, le travail, le génie.

Et fécondait en toi la nouvelle moisson !

Qu'il eût remercié du meilleur de son âme Celle qui, relevant ton antique vertu, Fut ta dernière joie et ta dernière flamme, L'Antigone au cœur fort de ce coeur abuttu.

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EHe * c*^t elle à qui ncAis devons CaiiUe Et les rugisienients du Lion en courroux ; Plus encor! nous devons à sa beauté voilée Cet enfant, ta vivante image paimi nous.

Son premier bégaîment charma ta dernière heure... MaiS| orphelin parmi les orphelins heureux Il aura pour connaître un jour celui qu'il pleure, Ton œuvre et ta statue, en bronze toutes deux.

Sa mère et tes amis lai conteront le reste, Ta ferm< loyauté, la grâce de ton cœur.

Ta faiblesse — souvent mais à toi seul funeste — Ta naïveté fine et son charme! vainqueur.

C'est ainsi que parie un ^mi de l'aurore au couchant. Voilà comment justice est faite. A ces nobles paroles^ la conscience publique a ré»

pondu. L'assemblée était frémissante au discours de ce généreux camarade, et les initiés se rappelaient dans les couloirs du Tbéàtre*Français ce cri généreux de l'auteur de la Contagion au moment où la foule applaudissait à l'indignation du jeune Humbert : « Malheureux Ponsard ! s'écriait Emile Augier, il n'est pas là pour assister au plus beau moment de sa gloire 1 » Hélas! il était couché sur son lit de mort.

On a très-bien écouté, après la cantate de

M. Siméon Gouet, mise en musique par M Edouard Girard^ le discours de M. Ducuing, au nom fie la Société des gens de lettres. M. Ducuing est un homme honoré à bon droit par sa dignité personnelle et sa naïve admiration pour toutes les choses sincères et bien pensées. Il a dignement parlé surtout de l'auteur de Charlotte Cordayy laissant dans Tombre, et pourquoi? Ho-race et Lydie, un sourire de M"* Rachel.

Une ode à Ponsard, où se fait remarquer une véritable inspiration, nous a ramenés à M. Jacques Guillemot, l'auteur du Cycle viennois.

Bientôt M. l'administrateur du Théàtre-Franrais. Edouard Thierry, très-habile écrivain, très-bon juge et d'une urbanité parfaite^ a fait un discours dont voici l'exorde à la louange de la cité viennoise. Hélas! il faut se hâter; nous ne dirons jamais tous les épisodes de ce drame en plein air :

C'est bien ici, dans cette ville; pleine de souvenirs, au pied de ces collines que Tltalie des Césars avait choisies pour y étager ses riants jardins d'été, près de ce fleuve où se mirent toujours les ombrages des grands parcs, et qui court impatient de Lyon, la cité romaine, à Marseillt, la colonie grecque; c*est bien

ci que Ton comprend les arrgines du génie de Pon<>. sard, Pensemble de son œuvre et de sa vie. C'est ici qu'il a dû naître. C'est ici qu'a dû se former ce jeune et sérieux esprit, pénétré de toutes les influences du sol et des traditions lointaines; c'est d'ici qu'a dû partir avec son premier poème dramatique ce Romain du dix-neuvième siècle, commençant ainsi que l'ancienne Rome à la dernière page de l'histoire des Tarquins, à l'honneur racheté de Lucrèce» à la première heure de la liberté.

Son émotion toujours croissante empêchait l'aimable orateur de continuer son discours, c'est grand dommage ; il racontait en termes excellents la vie entière de Ronsard... Citons encore ce beau passage où M. Thierry explique, à la façon des grands critiques, la Charlotte Corday que M"* Agar (une Viennoise) représentait le même soir^ au milieu des applaudissements frénétiques :

L'Elysée dés anciens confinait à leurs enfers : la Charlotte Corday de Ponsard est comme un Elysée de la Révolution. Ils y revivent, ces morts frappés tous avant le temps, mais calmes, pacifiés, entourés d'un rayonnement qui suit leurs ombres. Ils revivent, et le poète passe au milieu d'eux en les admirant. Ils ont tant de côtés qui répondent aux délicatesses de son

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esprit. Ceux-ci sont Girondins, épicuriens gracieut qui avaient rêvé la République comme une aristocratie des intelligences et qui causent de la nouvelle Athènes dans le salon de M^^ Roland, ainsi que les -Grecs du temps de Périclès dans le boudoir d'Aspasie. Cette jeune fille est une petite-nièce de ComeiHe. Elle lit Jean- Jacques Rousseau, seule, devant la moisson que quitte le faucheur, devant le soleil adoucr qui se couche. Et quand elle apparaît à Barbaroux pour lui indiquer son chemin, parlant comme lui la douce langue de Théocrite ou d'André Chénier, l'en> tretien qu'ils échangent dans la campagne silencieuse est une églogue antique.

La foule, émue et charmée, a tout applaudi, paroles et musique. Elle s'est rendue ensuite à l'Hfttel de ville , où le portrait de Ponsird et le buste excellent que M. Adam Salomon achève en ce moment pour le musée de Versailles ont été l'objet d'une ovation méritée. Et puis 1 heure est venue enfin où le banquet hospitalier a réuni toutes ces renommées. Cette fois, la gaîtéi le * bon mot, le repos d'une si grande fête ont remplacé lés paroles solennelles ; et certes celui-là ferait une page éclatante qui réunirait tous les toasts inspirés par ce bonheur d^étre ensemble et

par ce vin glorieux de la C6te-RAtîe, une des gloires de la contrée. On a surtout remarqué et très-applaudi le jeune Moreau-Chaslon, animé de toutes les belles passions de la jeunesse, et racontant ce père adoptif qu^l s*était choisi pour l'entourer des soins les plus tendres. L'instant d'après, M. Tony Révillon, l'un des nôtres, très-versé dans toutes les choses de l'art dramatique, esprit bienveillant et très-piquant lorsqu'il est nécessaire, a fort bien raconté les combats de son ami Ponsard. Dans sa parole émue, on retrouvait le frémissement de toutes ces grandes batailles. Je voudrais citer, mais je n'ose, un toast glorieux de M. Dormoy, le digne frère de M"* Ponsard. Eh bien! vous étiez là aussi, vous, notre ami de tous les temps, Edouard Foumier,. qui avez donné au feuilleton de la Patrie une si grande autorité , vous étiez là pour parler des absents et pour dire aux convives : « Amis, n'oublions pas les infortunés que la fièvre a retenus dans leur logis. » Entin, nous l'avons déjà dit, tout s'est dignement terminé par la représentation d^Horace et Lydie, et par cette admirable Charlotte Corday, quand M"« Agar s'écrie, à

la façon des plus grandes tragédiennes :

Celui qui n*a pas su haïr la servitude, Celui-là ne peut pas t'aimer, — à solitude !

Enfin, pas un des hôtes de la ville n* a repris le chemin de sa maison sans avoir présenté ses respects à M™' Ponsard, à M. Bruant, le doux vieillard qui vit naître et mourir ce glorieux misérable; un adieu à la cité, au vieux Rhône, à ce diantre de Rhône, disait M"" de Sévigné ; un sourire à l'enfant tout frisé, tout joyeux, doucement endormi sur les genoux de sa mère au mo« ment suprême où son père est acclamé !

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