‹ F. Ponsard, 1814-1867: portrait à l'eau forteChapitre 4 sur 5 · ADIEUX · texte numérisé non relu

ADIEUX

Adieu, que les destins, madame» vous soient doux, Que les deux orageux, où le tonnerre gronde, Épargnent votr€ asile et réservent pour vous Une sérénité qu'ils refusent au monde.

Partout où vous sere2, soit qu'au sein de Paris Vous demandiez de Tombre à la verte tonnelle Où le vent, parfumé par les arbres fleuris, Murmure encor Técho de la voix maternelle;

Soit que, vous confiant i de meilleurs climats, Vous respiriez l'air vif des montagnes lointaines Qui, le front couronné d'immobiles frimas, Voient fumer à leurs pieds l'eau des chaudes fontaines ;

Puissiez-vous ignorer les amères douleurs ; Que vos lèvres jamais n'apprennent à maudire ; Que la santé du corps y pose ses couleurs ; Que la santé du cœur y pose son sourire.

Puisse Tété pour vous tempérer son midi.

Les oiseaux vous chanter leur chanson la plus douce La montagne amollir pour votre pied hardi Ses rochers anguleux sous un tapis de mousse.

Les plaisirs vous suivront attachés à vos pas ; Tantôt vous siégerez comme une souveraine Parmi des courtisans, sachant rire aux éclats Et conter galamment la chronique mondaine.

Tantôt, belle amazone, un coursier qui fend Tair Fera flotter les plis de votre longue robe, Et ceux qui vous verront passer comme un éclair Se plaindront du coursier qui trop tôt vous dérobe.

Ainsi fuiront vos jours que rien n'aura troublés; Ainsi s'envolera la jeunesse rapide.

Mais l'ennui git au fond des plaisirs redoublés Qui remplissent l'esprit et laissent le cœur vide.

Je vous souhaite encor, par mes derniers souhaits Au nom d'une amitié dont j'ai connu les charmes De détourner parfois vos yeux de vos jouets, Et de goûter un peu la volupté des Urmes.

Adieu donc. Moi je pars ; je vais dans mes vallons ; Je suis trop villageois pour une capitale ; J'ai mal étudié la langue des salons, Sa vivacité froide et sa grâce banale.

Je ne sais pas cacher un sentiment profond, Et quand j'ai le cœur gros, rire du bout des lèvres ; Un mot glûci me tue^ un regard me confond, Un signe mécontent me donne un hur de ûbrt.

PIui je me sens maussade et plus je le deviens; Ma parole se meurt, le silence me pèse, Je m'en vais retrouver ma maison et mes chiens, Devant qui je puis être ennuyeux i mon aise.

Là, réveillé d'un songe, oublié, j'oublierai : J'oublierai jusqu'au nom d'un journal ou d'un livre. Et, s'il se peut, combien on a le cœur navré D'un moment d'amitié que la froideur doit suivre.

François Ponsard est là tout entier. Très-malheureux, très-abandonné^ sans courage et sans espoir, quand il revint de cette expérience malheureuse, il ne croyait plus à son génie ; il était comme un fant6me ; il ne reconnaissait plus les chers sentiers qui menaient chez son oncle et chez sa mère. Hélas ! la mère était mourante ! Avec quelle joie attristée elle revit ce cher enfant qui avait dépassé ses plus beaux rêves l Elle mourut en le bénissant.

Lui, cependant, pressé par la dette, implacable ennemie, il diminua cet humble héritage qu'il avait promis d'agrandir. Son pré fut vendu ; sa vigne délaissée s'ajouta au domaine du voisin. Qu'il était à plaindre, et qu'il était malheureux ! On eût dit ce berger de Virgile appelé Mœris,

dont la voix s'est perdue? Lupi Marim videre prions... Tel il était quand il nous revint^ semblable à l'esclave fugitif dont la chaîne est rompue, et qui tratne à ses pieds endoloris le bout de ses fers.

ouTES ces choses se passaient, si nous en croyons les souvenirs de Ponsard, mais il n'en parlait guère, dans ces lieux de fêtes et de plaisirs que les jeux de hasard attirent chaque année au bruit des sources sacrées. On y mène une vie à part, entre toutes sortes d'oisifs et de camarades improvisés pour les délassements de la journée. Vivre ainsi, ce n'est pas vivre; on se montre aux gens, tout au plus. Ni hommes ni femmes, tous comédiens.

Chaque matin on s'habille d'après les gravures

— Î5 de Martinet; chaque soir on débite à l'auditoire le rôle appris dans la journée , et l'on se couche à minuit, par l'ordre du médecin, pour recommencer le lendemain, jusqu'à l'heure où l'argent manque avec la santé. Alors la musique est finie ! Adieu paniers, vendanges sont faites! Que messieurs les barons, les Comtes et les marquis, avec mesdames les marquises, mènent cette vie à grandes guides, et qu'ils y soient aidés par des hommes ruinés, des jeunes gens sans emploi, et depetiies dames sans aveu, quoi d'étonnant ! Mais que le malheur et, disons tout, leurs instincts mauvais, amènent dans ce monde interlope un vrai poëte, un orateur, ou quelque grand artiste, et qu'il se mette à marcher sans inquiétude sur les bords des lacs maudits, voilà d'où ^ient notre tristesse à cette heure, et nous sommes d'autant moins rassuré pour tant d'esprits qui nous sont chers, qu'un ami du poëte, un enthousiaste, il est vrai, a reconnu tous les abîmes dans lesquels il pensa tomber.

Mènc-t-on ainsi la vie à grandes guides, cst-ort toujours si prêt à dépasser le but, recherche-t-on si

vivement Téclat et le luxe, passe-t-on avec une telle mobilité d'une scène de deuil à une scène de fête, en suit-on constamment le brillant tourbillon sans soulever la poussière et sans s'égarer ? Le plus habile et le plus fort y perdrait sa peine et son chemin...

Qui parle ainsi ? c'est lui, c'est le poète, c'est Déranger imprudent , qui fut un instant le rivai de Ponsard.

Le malheureux Ponsard, très-jeune et trèsignorant de ces dangers qu'il avait à peine entrevus^ y donna tète baissée. Il s'était figuré que ce nouveau théâtre et ce rendez-vous turbulent des comédies, digne objet des mépris de Béranger, n'était guère plus dangereux pour son repos que le foyer des comédiens au Théâtre- Français, ou le salon de danse à l'Opéra. Si le danger n'est pas plus grand, se disaitril, j'en serai quitte à bon marché. Même il avait rencontré dans les salons du Paris oisif, amoureux de poésie, et surtout jaloux des renommées nouvelles, plus d'une vraie dame qui l'avait prié de la compro* mettre, afin que le lendemain on pût dire : Elle appartient à l'auteur de Lucrèce. Mais ces amours de la vanité n^avaient pas laissé de trace en Tes*

— Î7 — prit du jeune homme. Au bout de vingt-quatre heures, sa complice et lui s'étaient fatigués de cet étalage; la dame était revenue en son logis avec une moue adorable, et le monsieur ne s'était pas vanté de sa bonne fortune,.. Au fond de ta Savoie, et sur les bords du lac de Lamartine, on ne badinait point avec l'amour. Ce n'étaient , pas des liens qu'on pouvait rompre à plaisir; on ' n'était pas un amani, on était un esclave, une enseigne, et chaque jour la chaîne était plus lourde. Certes, nous n'avons pas raconté toutes ces péripéties douloureuses, mais nos indications sont certaines , et pour peu que le lecteur soit touché facilement de ces souffrances à la Werther, il nous semble, en effet, que nous en avons dit assez : Glissez, moruls, n'appayei pas.

Nous voulons pourtant citer encore une de ces élégies que nous nous rappelions au commencement de cette histoire , et dont beaucoup se sont perdues par la négligence du poète.

Celle-ci est peut-être la plus belle de toutes. Elle fut écrite en i8jé, à l'heure où il s'éloignait pour la dernière fois,

Laissez-Us faire, disait Voltaire, les mauvais

vers SONT les beaux jours dcs amants; mais ici les vers étaient excellents, donc l'amour n'était pas bien tenace. Voici^ d'aiUeurs^cette pièce admirable et touchante. Elle fut imprimée et vendue au profit des pauvres, qui n'auront pas trouvé, j'en ai peur, qu'elle se vendit bien.

LES CHARMBTTES

C'était un jonr bnuneozet gris; Le brouillard montant des vallées Pesait sur les monts assombris Dont les dmes étaient voilées.

La feuvette et le gai pinson Ne chantaient phis dans les fittaies ; On n'entendait que ht chanson Du rouge-gorge dans les haies.

L'églantier, parmi les sureaux Dont la bise effleurait les branches, Changeait en colliers de coraux Sa guirlande de roses blanches

Mais au plus beau ciel des étés Je préférais ce ciel sans flamme, Car je marchais à vos côtés, Et la joie éuit dans mon âme.

Tous deux, ô souvenir dhrm !

Noos snivioas une route étroite Que cAtoie, i gauche, un ravin Et que borde un buisson, i droite.

C'est au bord de ce frais sentier Que Rousseau, gravissant la côte»

Vit poindre au pied de l'églantier La pervenche dans l%abe baute ;

Et cetle maison, dans les champs, D'oà l'on voit le glader splendide Qui rougit aux soleils couchants Ainsi qu'une vierge candide ;

Ce salon dont vos petits pieds Foulaient la dalle humide et nue ; Cette terrasse où vous grimpiez An bout d'une verte avenue,

C'est la terrasse et la maison Où le philosophe morose Vécut une douce saison Au souffle de l'amour éclose.

Le souvenir de ces beaux jours Charmait ses heures les plus sombres, Et dans son coeur vivait toujours Gomme une fleur dans les décombres.

Aimer, être aimé : tout est là.

C'est la loi; c'est pourquoi nous sommes.

Celui que l'amour consola

Brave les choses et les hommes

S*il est blessé par quelques traits, Qu'importe ! dit-il en lui-même :

Le ciel est bleu, l'ombrage est frais, La nature est belle, et l'on m'aime !

Comme les coteaux éloignés Changent d'aspect et de figure, Dans l'azur éclatant baignés Ou plongés dans la brume obscure.

Ainsi, par l'amour transformé, Tout nous paraît meilleur ou pire :

Sans lui, tout semble inanimé ; Avec lui, tout semble sourire.

Mais celui que l'on n'aime pas Contre le sort est sans défense; Voyageur sans but ici-bas, Chaque objet le blesse ou l'offense ;

La haine et les ressentiments Couvrent ses penchants les plus tendres ; Comme un feu privé d'aliments.

Son cœur ne chauffe que des cendres.

Rousseau î tu grondes à tort Contre l'humanité traîtresse :

Plains-toi, plains-toi plutôt du sort Qui te refuse une maîtresse !

Pleure Madame de Warens, Ta première et ta seule amie.

Et brise les tristes burins Qui gravèrent ton infamie.

Auprès d'elle tu fus heureux, Donc tu fus meilleur auprès d'elle ; C'eût été d'un cœur généreux De l'honorer, même infidèle.

Plus tard, un juste châtiment Vengea cette action mauvaise, Et Jean-Jacques, l'ingrat amant, Tomba dans les bras de Thérèse.

Quelle amertume dans ton sein, Lorsqu'en tes rêves fantastiques Passait un élégant essaim De jeunes femmes poétiques !

Puis ces fantômes enchantés S'envolaient, vision légère ; Banni du ciel, à tes côtés Tu retrouvas ta ménagère!

Je comprends, 6 pauvre songeur !

Oui, je comprends ta fièvre ardente:

te génie est un feu rongeur, S'il n'a pas une confidente.

Quant i la gloire, on n'est pas fier D'un nom qu'on garde pour soi-même ; C'est un joyau que l'on n'acquiert Que pour en parer ce qu'oh aime.-

Si dans l'ombre de ces étés, A l'heure des langueurs secrètes, Quand la lune aux molles clartés Glissait sous les feuilles discrètes ;

Ahl si madame d^Hondetoi A tes yamx edt été facile ; Si tes larmes... ou si, plutôt»

Celle qui vient dans ton aaik...

Si celle à qui le ciel bénin Donna, dans un jour de largesse, Un espiit mAle et lèminitt Et la iMauté d'une déesse;

Si la blanche fiUe d'Mi, Si la liée aux thennm d'ébène, Aux yeux blevs comme «n flot HMni, Eût véca ta coatemporame.

Et si ton oow f'étttt éma

De ta solitude sairrage,

Rousseau 1 ta n'aurais fat bu

La mon dans ton deMier bvenvige !

Ceci dit pour ia démise fois, par lassitude et sans regret , le triste Ponsard comprit qu'il fallait nécessairement rentrer dans la vie ordinaire et dans les sentiers de la sagesse. Il songeait parfois — songes fugitifs ! — que cette vie errante ne pouvait pas durer plus longtemps. Il songeait que peut-être en ces abtmes il pouvait être sauvé par cette admirable ménagère^ qu'il devait rencontrer charitable et forte au moment

suprême. Il n'avait plus poRir ki que l'épotat, majesté de la femme légitime! toi seule peux tout sauver à l'heure où tout semble perdu. C'est ainsi que nous avons vu s'incliner naguère tout vn peuple enthousiaste^ à Paspect de la jeune et superbe M"^ Ponsard» tenant par la main ce bel «n&mt de ses brièVes et diastes amours. C'est potrrquoi, lorsque nous appre* nions, par un triste hasard^ ces pubUcations intempestives que défendait le plus simple respect des lois «crées de la maternité, nous avions

pensé tout d^boid Mstitnre un ^ind jMTôcès

Nous aurions chagriné M"^^ Ponsard, et chargé d'un nuage ce front sévère et charmant.

Alors nous avons retenu nos plaintes^ imposé silence à nos colères. Un mot nous a suffi, indiquant nos dédains pour la dame vieillissante qui se pare encore, sqsrès la mort du vaincu, des larmes et des louanges <]'un pareil malheureux. Nous lisions tantôt dans les élégies de Dorât (ce beau livre est orné des plus belles images d'Eisen et de Chauffard) une pièce assez jolie, adressée à l'Iris inconnue. Elle était dans un mgment d'oisiveté ; pour se distraire et se reposer, elle vou-

ait emmener Dorât à la campagne; il refusa comme un sage, et voici les vers qu'il écrivait à sa peu dangereuse enchanteresse :

Tdq boni brillant du roiei du bel-âge, Ton doux soutire, te» talents, Som-ils faits pout un ermiuge î Il Tant mieux sous ta main avoit tous tes anuaU. On peut vouloir Jtre volage; Cela s'est vu de temps en temps :

Que devenii alors dans nnantw sauvage?

Entre les deux poètes, voilà toute la diflërence : Dorai s'amuse, et Ponsard se meurt.

Aïs cette fois nous n'avons pas le projet de revenir sur ces amours qui n'étaient plus de l'âge des amours.

Ponsard a payé son tribut : laissons en paix sa tristesse et ses repentirs. Son compagnon et son rival, Eugène Sue, a mérité, lui aussi, qu'on lui pardonne. Il vivait, en silence, dans cet injuste exil, demandant au travail le pain de chaque jour; revenu, lui aussi, de toute espérance, à l'exemple de ses amis les plus chers :

Ëtienne Arago, Edgar Quinet^ Victor Hugo, et ce brave homme auquel on ne songe plus guère, qui d'un trait de plume abolissait l'esclavage en 184S, l'indomptable Schœlcher, le digne ami de M. Legouvé. Tout faisait silence autour de ce vaincu des révolutions. Lui-même il ne songeait plus qu'à bien mourir^ car il sentait que la mort était proche. Eh bien, tout d'un coup, ces domaines silencieux où l'historien du Juif errant avait posé ses tabernacles furent envahis par la fie Étoile , et voilà perdu à jamais le repos de ce brave homme. Un sourire, un regard vinrent à bout de cette volonté défaillante. Il était à l'âge où les hommes les plus vaillants d'ordinaire ont cessé de combattre, et tout d'un cmp, te voilà qui se réveille en proie aux tortures de la jalousie, et, disons mieux, de l'espérance. On suivrait facilement, dims cette correspondance d'Eugène Sue, empreinte de toutes les passons de la jeunesse, une suite horrible des plus cruelles tortures. A Dieu ne plaise que nous entreprenions une parolle tâche; il faudrait entrer trop avant dans ce chagrin nerveux^ d'une es^ pèce toute particulière. Le chagrin narveux d'Eu-

gène Sue est digne de Vâcre baiser de Samt- Preux. Nous nous contenterons, s'il vous plaît, de quelques citations que seul l'amour le plus violent pouvait dicter :

Dimanche (pas de date).

Hélas \ pauvre chère enfant, je disais hier : ce Votre Altesse s'amuse,» pensant qu'en effet vous vouliez me tourmenter un peu en feignant de croire à mon oubli, et cette plaisanterie de votre part était à mes yeux un heureux symptôme de Votre retour à la santé. Tl n'en est rien, votre lettre d'hier au soir m'apprend le retard inexplicable de mes quatre lettres qui vous sont parvenues à la fois, et me prouve qu'en effet vous avez dû, non pas m'accuser d'oubli et d'indifférence (vous me connaissez trop bien pour cela), mais être très-surprise, et très-sincèrement surprise, de ce silence pour vous inexplicable.

Adieu bien tendrement, chère enfant bien-aimée. J'ai tout espoir et bon espoir dans votre belle et pleine jeunesse, si verte et si vivace, dans ce beau sang vermeil et chaud qui colore vos joues et. vos lèvres. Votre excellente et saine constitution triomphera de ce malaise. J'en suis certain, je le sens. Adieu bien tendre-

ment. En tout cas, à lundi, puisque j'aurai d'une façon ou d'une autre des nouvelles.

Je pense qu'il arrive souvent de si incroyables retards qu'il se pourrait (ah ! quelle joie 11!) que votre lettre que j'attendais aujourd'hui jeudi ne me parvienne que demain vendredi pour me dire: a Venez...» En ce cas la poste n'arrivera ici qu'à trois heures. Je partirais tout de suite, et j'arriverais pour dîner avec vous à sept heures chez Guilland. Je saisis cette occasion de poste supplémentaire pour vous dire combien je vous aime et aimerai toujours quand même: le présent et l'avenir sont à vous, mais le passé est à moi.

Quel que soit l'avenir, chère enfant bien-aimée, bien tendrement aimée, de près ou de loin, présent ou absent, je suis et serai toujours à vous, du plus profond de l'âme. Encore adieu tristement et tendrement. Si dans le courant de la semaine- prochaine vous avez un moment à perdre..., un petit mot, n'est-ce pas ?

Voiià pour les chagrins. L'amour de la dame errante était fécond en désespoirs. Cet amour était un mensonge, et, ce qui est pire, un

prospectus. Cette femme dangereuse se vantait dans les journaux , même des batailles soulevées par ses tristes humeurs... Le chapitre des ennuis n'est pas moindre', et nous pourrions citer un passage à propos d'un duel qui fit grand bruit pendant vingt-quatre heures. A la fin l'affaire fut arrangée entre les deux hautes parties contractantes, et notre amoureux s'en réjouit :

Samedi, 1 1 heures.

Bonne nouvelle, bonne nouvelle ; après cinq heures de discussion aussi ardue, aussi épineuse, aussi pointilleuse et ergoteuse que celle du plus inextricable des protocoles, j'ai trouvé enfin une rédaction satisfaisante pour tous, et, grâce à une douzaine de mots, deux braves gens, de qui l'un m'est bien cher, ne se couperont pas la gorge; et je n'aurai pas à craindre, question secondaire, mais quant à moi très-capitale, de quitter ce pays, ot tant de liens m'attachent. Je ne saurais vous dire combien j'ai été touché de l'intérêt que vous et notre ami m'avez témoigné à ce sujet, et je vous l'assure, j'ai eu le cœur tristement serré durant le trajet d'Aix à Annecy. L'égoîsme humain est tellement incurable que, malgré mes tristes préoccupations, je regrettais mon sacrifice héroïque d'une ou deux journées passées à Aix, me

— So -

souvenant, hélas I de ces bonnes causeries du soir, heures charmantes si vite écoulées, où nous parlions de tout et de rien.

Il y a là toute une lettre assez dangereuse.

Eugène Sue, en ce moment, se souvient de son habileté à faire un drame avec peu de chose, et, malgré sa douleur apparente, on voit qu'il n'est pas fâché du désastre de son ami. Nous donnons cette lettre ici, parce qu'en effet, s'il y eut désas^ trCy le désastre fut réparé dignement aux frais du joueur qui avait perdu son argent. Si la publication de cette lettre n'était pas une pure imprudence, elle serait un vrai crime, et le sous-entendu d'Eugène Sue serait l'écho d'une atroce perfidie. On se rappelle à ce propos l'irritation et l'éclatante réplique d'Alphonse Karr :

Vendredi.

Je suis atterré, pauvre chère enfant, et cependant sans prévoir toute l'étendue du désastre que vous m^annoncez. J'avais appris avant-hier, d'an- témoin oculaire, que notre malheureux ami avait joué à Aix; cela m'avait attristé, sachant la juste et extiâème impor-

tance que vous attachez â sa bonne résolution ; mais grand Dieu, que j'étais loin de m'attendre à un pareil sinistre! Votre lettre m*a navré, m'a arraché des larmes des yeux, bonne et généreuse et noble femme que vous êtesl Quel déchirement, quel cri de Tâme douloureusement frappée au plus vif de sa tendresse ! Ah ! vous êtes bonne, et cela pour moi, voyez-vous, Marie, je vous l'ai dit, c'est le plus grand éloge que je puisse faire de votre cœur! Ohl combien je bénis mon naturel de ne m'avoir jamais laissé connaître ce hideux égolsme, cette féroce personnalité que l'on décore du nom d'envie ! Je peux sincèrement, en âme* et conscience, et la douleur dans l'âme, compatir à l'affreux chagrin de notre ami de vous avoir blessée, bon cœur, brave cœur et loyal pourtant, malgré son apparente déloyauté en ce qui touche sa promesse à vous faite.

Arrive ensuite l'excuse éloquente et pfesqm désintéressée de ce joueur manquant à la parole qu'il avait donnée à son bon génie. Eugène Sue aurait fait une belle page de bonne copie avec cette dédamatton :

Il n'avait pas conscience de lai-mène, il avait la fièvre, cette horrible fièvre du jeu, qui vous égare, fcms rend fou. Not, il n'avait pHis conscience ni de voQS, ai de sa mère, ni de son gcaiey ai de sa foi.

— iJ -

Celait un fou, et des fous il faut avoir compassion ; il faut les soigner, les calmer, les guérir, et surtout, avant tout, éloigner d'eux tout ce qui peut réveiller leur folie. Voilà pourquoi il faut que notre ami fuie l'occasion ; ah ! l'occasion, l'occasion, spectre fatal, entremetieuseinfime. Je suis navré, Marie, parce que, je vous le répète, je vous l'affirme, notre ami souffre en homme de cœur, à qui ses remords, ses reproches contre lui doivent être affreux ; mais de grâce, je vous en conjure, ne désespérez pas, ne désespérez pas; ce serait le décourager, il faut au contraire lui dire la vérité : qu'il a commencé à peine à produire tout ce que l'on attend de son génie, qu'il est homme de caractère; qu'il n'y a point de passion invincible; que le sentiment du devoir qu'il a, lui plus que personne, lorsqu'il est dans son état normal, triomphe de ces égarements lorsqu'on le veut; qu'il trouvera la plus noble, la plus douce, la plus maternelle, la plus féconde des expiations dans le travail. Mon Dieu, combien je voudrais pouvoir, j'en jure Dieu, lui donner quelque peu de cette obstination invincible que j'ai pour le travail, et à qui j'ai dû, je dois tant de consolations. Justement, lors de notre dernière promenade, en conduisant votre voilure, nous causions de cela; il s'étonnait de mon labeur constant, de ma puissance de solitude, et je lui disais:<x Essayez, fixez-vous chaque jour une heure de travail, vous poète. L'inspiration ne viendra pas, certes, chaque jour, mais la chercher, mais l'attendre, c'est déjà s'occuper.» Enparlantdujeu je loi disais: «N'avez-

vous pas la plus belle, la plus noble, la plus palpitante et brûlante partie de jeu engagée avec le public lors d'une première représentation ? Sont-ce les émotions, est-ce le gain que vous cherchez ? Où trouvezvous des émotions plus vives, plus violentes, une chance de gain plus favorable? Que pouvez-vous perdre ? quelques mois de travail, il est vrai ; mais chez les grands poètes, comme chez les grands hommes de guerre, les défaites mêmes ne sont pas stériles : elles enseignent. »

Arrêtons-nous ici^ nous n'irons pas sans cesse et sans fin tourner dans ce dédale élégiaque, où reviennent, à chaque page, les grâces, les enchantements, les perfections.

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