F.-X. GARNEAU S
de taille moyenne, qui portait sur sa figure à la fois la résolution du soldat et la tristesse de l’exilé. Son magnifique palais de Varsovie, tous ses biens, qui étaient considérables, avaient été » confisqués, comme ceux du prince Czartoriski et de tous les autres patriotes. Niemcewicz, génie d’un ordre supérieur, semblait moins abattu que ses compatriotes, et en même temps plus avancé ‘qu'eux dans l'intimité de leurs hôtes ; mais cela était dû probablement à sa réputation littéraire. Le prince Czartoriski était l’ami intime du comte Grey ». |
La vue de ces illustrations littéraires et politi- : ques augmenta en M. Garneau le goût des lettres, et le rendit plus sensible au sort qui menaçaïit ses compatriotes, frappés par la conquête comme les Polonais qu'il voyait pleurant leur patrie sur une terre étrangère.
Dans une solennité funèbre, célébrée le jour » anniversaire de la prise de Varsovie, en l’honneur
des braves et infortunés Polonais tombés sous le
fer des Russes dans cette fatale journée, M. Garneau fut invité à mêler sa voix aux accents de deuil des exilés, et il lut une pièce de vers qui . décèle un beau talent poétique, et qui est surtout remarquable par son énergie. Elle commence ainsi :
| « On nous disait : Son regne recommence, » La Liberté partout renverse les tyrans ; »Comme l'éclair, on voit briller sa lance, Qui dans leurs chars poursuit les monarques errans. » Le guerrier de Warsaw, sur son coursier fidèle,
» Pour la Patrie a ressaisi son dard ; » Et déjà le clairon résonne en la tourelle » Où sommeillaient les satrapes du czar. »
Cependant la situation précaire où la mort de M. Garneau père avait laissé sa veuve, et la santé de celle-ci, toujours chancelante depuis cette douloureuse époque, faisaient souvent tourner à son fils des regards d’anxiété vers le Canada. Sa pauvre mère lui demandait de revenir au printemps, s’il voulait la voir encore vivante. Il résolut de se rendre à ses vœux. D'ailleurs la mission diplomatique de M. Viger tirait à sa fin.
Il s’'embarqua le 10 mai 1833, par une délicieuse journée de printemps qui semblait lui promettre une traversée rapide et heureuse. Mais il n’était en mer que depuis trois ou quatre jours, lorsqu’une tempête furieuse assaillit le navire et dura presque toute la traversée. Les vents toujours contraires lui firent presque perdre l’espoir de jamais revoir sa chère patrie. |
Dans le récit de son voyage, écrit vingt ans après, on entrevoit en cet endroit un souvenir d'illusions perdues qui assombrissait son âme.
Au milieu des mélancoliques réflexions qui tombent de sa plume, il laisse glisser un tendre reproche à son pays qui l’a si longtemps oublié.
«L’ennui me prenait au milieu de cette orageuse immobilité. L’image du Canada m’apparaissait comme ces mirages trompeurs qui flattent les regards du voyageur au milieu du désert. Je voyais la fortune, l’avenir, le bonheur au delà des mers, dans cette sauvage contrée ou l’espé-
de.
rance avait autrefois conduit mes ancêtres ; vain
Songe que les événements se sont plu ensuite à
démentir en détail ». \
Enfin cinquante jours après son départ de Liverpool, le 30 juin, il mettait pied à terre à Québec, et se jetait dans les bras de sa mère (1).