‹ F.-X. Garneau et Francis ParkmanChapitre 6 sur 14 · LE TUE · texte numérisé non relu

LE TUE

lisation de ce projet plus probable. Il se mit à

faire des épargnes sur.le peu d’argent qu'il gagnait chez M. Campbell ; et ayant à la longue amassé la somme de quatre-vingts louis, il put enfin mettre à exécution son rêve chéri. Il fit voile de Québec pour Londres le 20 juin 1831.

« L'Europe, dit-il au commencement de son Voyage; conservera toujours de grands attraits pour l’homme du nouveau monde. Elle est pour lui ce que l’Orient fut jadis pour elle-même, le berceau du génie et de la civilisation. Aussi le pèlerinage que j’entreprenais au-delà des mers avait-il, à mes yeux, quelque chose de celui qu’on entreprend en Orient, avec cette différence que

… là on va parcourir des contrées d’où la civilisa-

tion s’est retirée pour s’avancer vers l’Occident, et que j'allais visiter, en France et en Angleterre, cet Orient de l'Américain, des pays qui sont encore au plus haut point de leur puissance et de leur gloire. Si ces contrées n’ont pas l'attrait mélancolique des ruines de la Grèce et de l’Égypte, elles ont celui qu'offre le spectacle de villes populeuses et magnifiques, assises au milieu de

campagnes couvertes d’abondantes moissons.

Enfin j'allais voir défiler, sous les bronzes de Hyde-Park et de la Place Vendôme, les fiers guerriers eux-mêmes dont ces monuments retracent si solennellement l’histoire. »

La traversée de l’Océan inspire à notre voyageur de graves pensées, des rêves poétiques ; il charme ses heures de loisir en lisant quelques poètes anglais. L'existence insouciante et vaga-

bonde des marins, si bien décrite par Byron, le fait songer à la vie aventureuse et romanesque des anciens voyageurs canadiens, nos intrépides coureurs de bois. « Quelle source de poésie que les courses et les découvertes de ces braves chasseurs, qui, s’enfonçant dans les solitudes inconnues du nouveau monde, bravaient les tribus barbares qui erraient dans les forêts et les savanes, sur les fleuves et les lacs de ce continent, encore sans cités et sans civilisation ».

Un autre jour, enveloppé dans son manteau, appuyés sur un des sabords de la poupe, près du timonier, il s’amuse à contempler une tempête, et se laisse aller au ravissement en méditant sur l'intelligence courageuse de l’homme, qui parvient à dompter les farouches éléments.

Enfin, après vingt et un jours de traversée, le navire entre dans la Manche, où il rencontre une flotte anglaise en croisière, «les yeux fixés sur cette France révolutionnaire, qui venait encore de jeter un troisième trône aux quatre vents du ciel».

L'impression profonde que produisit sur M.

Garneau la première vue de la terre d'Europe, se retrouve encore dans les lignes émues où il parle de son arrivée. se]

Pendat son séjour à Londres, il eut occasion d'étudier avec soin le jeu des institutions anglaises ; il assista régulièrement aux séances de la chambre des communes. Le temps était propice pour voir fonctionner ce grand corps. On était dans toute la chaleur des discussions sur le bill de réforme.

« J'avais hâte de pénétrer dans son enceinte et d'assister à ses délibérations. Mon imagination parcourant le passé, semblait y voir renaître ses grands orateurs et ses grands hommes d’État, les Pitt, les Fox, les Sheridan, et tant d’autres hommes illustres qui feront toujours la gloire de l’Angleterre ».

Lorsqu'il assista pour la première fois aux communes, il fut un peu désappointé. Cette grande et longue salle, garnie de bancs occupés par quatre ou cinq cents membres, couverts de leurs manteaux et de leurs chapeaux, comme s'ils avaient été sur une place publique, fut loin de lui offrir le spectacle imposant auquel il s’attendait.

Il entendit souvent parler O’Connell, lord John Russell, Stanley, sir Robert Peel, Shiel, : Hume, Roebuck. L’éloquence foudroyante du tribun irlandais l’éblouit ; la physionomie, le regard, la voix, les gestes, les idées, tout chez lui dénotait l’homme de géaie. Lord John Russel lui parut moins favorisé de la nature. |

M. D.-B. Viger, député par la chambre d’assemblée du Bas-Canada près le gouvernement anglais, se trouvait alors à Londres. M. Garneau voulut lui rendre ses hommages, et fut reçu avec cette politesse exquise qui distinguait les hommes de l’ancienne société française et qui - tend tous les jours à s’effacer de nos mœurs «sous le frottement du républicanisme et de l’anglification ». M. Garneau était loin de soupçonner, en quittant M. Viger, qu’il allaït bientôt être

appelé auprès de lui pour lui servir de secrétaire pendant deux ans.

Cependant notre voyageur « avait hâte de fouler cette vieille terre de France dont il avait'tant

Ro Ce Re ns

de fois entendu parler, et dont le souvenir, se 1

prolongeant de génération en génération, laisse dans le cœur de tous les Canadiens cet intérêt de tristesse qui a quelque chose de l'exil ».

Il débarqua à Calais le 27 juillet et prit en diligence la route de Paris, où un spectacle féerique l’attendait. On y fétait l’anniversaire de la révolution de 1830. Descendu le soir à l’hôtel Voltaire, situé en face du Louvre, il fut témoin des dernières réjouissances qui couronnaient la fête.

« La foule était immense sur les quais des deux côtés de la Seine et dans le jardin des Tuileries. C'était un vaste torrent qui circulait en savourant les délices de son triomphe. Le spectacle que j'avais sous les yeux, avait quelque chose de magique. À mes pieds, c’étaient les quais où se pressait cette foulé mouvante, et la Seine où se

réfléchissaient mille flambeaux ; en face, les Tui-

bandes # ii

leries et la galerie du Louvre ; à ma droite, le‘ :

Louvre, le portail de l’église de Saint-Germain- :

l’Auxerrois et plusieurs ponts jusqu’au Pont-

Neuf ; à ma gauche, le Pont-Royal, le pont et la

place de la Concorde, le jardin des Tuileries, les arbres des Champs-Élysées, et, dans le lointain, l'arc de triomphe de l'Étoile tout rayonnant de lumières. Des lignes enflammées, embrasant l’horizon deftous côtés, éclairaient toute cette étendue, et permettaient aux monuments de des-

siner leurs grandes masses sur les ombres, tandis qu’à leur pied les rayons tombés des flambeaux, doraient la tête des promeneurs et faisaient étinceler les armes des patrouilles.

» Jamais pareil spectacle n’avait encore frappé mes yeux. Le ciel était enflammé. Des fusées . de toutes les formes et de toutes les couleurs s’élevaient de tous les points de Paris. Le feu d’artifice du pont d’Arcole fut vraiment magnifique. On envoya un bouquet tricolore dont la tige embrassait toute la longueur du pont sur lequel on s'était placé, et dont la tête, jaillissant en l’air, tomba à droite et à gauche en s’ouvrant en éventail.

» Je passai une partie de la nuit au milieu de ces enchantements. Le lendemain, jé m’éveillai comme après un rêve de choses merveilleuses.

En rouvrant les yeux, j’aperçus devant moi la galerie du Louvre, ma chambre était au second, en face de ce palais, et je dus commencer à reconnaître la réalité du spectacle qui avait saisi mon imagination la veille. Je me levai pour aller admirer les jardins et les superbes édifices que j'apercevais de ma fenêtre ».

Après un court séjour à Paris, M. Garneau revint à Londres, comptant toujours retourner à Québec dans l’automne, mais des complications . nouvelles, survenues depuis son départ, avaient apporté un surcroît d’occupations à M. Viger ; et lorsque, le lendemain de son arrivée, M. Garneau alla frapper à son hôtel, l’agent diplomatique du Canada l’accueillit à bras ouverts et le retint au-

près de lui en qualité de secrétaire. Sous le voile. de timidité et de réserve du jeune homme, M. Viger avait deviné, du premier coup d’œil, la haute et ferme intelligence, nourrie de patriotisme, qui devait plus tard doter son pays d’un de ses plus beaux titres de gloire.

M. Garneau accueillit l’offre du diplomate canadien comme une bonne fortune, et se hâta d’écrire à son père et à ses amis de Québec la cause inattendue qui le retenait en Angleterre.

«Je croyais mon pauvre père encore bien portant, et une pleurésie (1) nous l’avait enlevé un mois après mon départ du Canada. Maïlheureux dans toutes ses entreprises, il n’avait réussi en rien. Il emporta seulement avec lui dans la tombe la réputation d’un citoyen honnête et religieux, comme l’avaient été ses pères ».

Le secrétariat que M. Garneau venait d’accepter était loin d’être une sinécure : les deux années qu’il l’occupa furent des années de travail sans relâche, du matin jusqu’au soir. Elles ne furent guère interrompues que par deux courtes visites à Paris et dans ses environs, en compagnie de quelques amis et de M. Viger, qui, appréciant de plus en plus les qualités de son jeune secrétaire, lui avait accordé sa franche et cordiale amitié.

À Paris, il fit connaissance avec quelques hommes célèbres dans les letttres et dans les sciences. I avait déjà été admis, pendant son séjour à Londres, dans la société de plusieurs célébrités

(1) Il est remarquable que ce soit la même maladie qui ait emporté le père et le fils. res

anglaises et étrangères, entre autres de M. Me

Gregor, auteur du meilleur ouvrage qui eût encore paru sur les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, de madame Gore, écrivain estimé en ‘ Angleterre, et du célèbre Roebuck, que Québec s’honore d’avoir dirigé dans les premiers sentiers de la vie intellectuelle, et dont M. Garneau trace un portrait plein de vérité et d'animation, « fier de voir que cette jeune plante se fût développée au soleil du Canada ».

Il fut admis dans les rangs de la Société littéraire des Amis de la Pologne,dont Thomas Campbell, l’auteur du beau poème anglais : « The Pleasures of Hope », était président, et dont faisaient partie le comte de Camperdown, plusieurs autres membres distingués du parlement et des dames de distinction. Ils’y lia d’amitié avec un savant polonais, le Dr Schirma, ancien professeur de philosophie morale à l’université de Varsovie, et connut une partie des exilés polonais réfugiés à Londres après l’insurrection malheureuse de leur patrie, l’année précédente. Il eut aussi l’occasion de connaître alors le grand poëte national de la Pologne, le vieux Ursin Niemcewicz, le prince Czartoriski, le général Pac, ancien officier de Napoléon.

Il mit quelque fois la main à la rédaction de la revue The Polonia, publiée à Londres sous les auspices de la Société.

Un jour, dans une réunion de cette Société, il fut singulièrement frappé du respect qu’impose, en Europe, la supériorité intellectuelle.

Outre les illustrations polonaises qu'on vient

de nommer, il y avait là des membres de la cham-

bre des lords, des membres de la chambre des communes, des hommes de lettres. «O’Connell est annoncé. Lorsqu'il fut introduit, tout le monde se leva spontanément pour rendre hom-

mage au grand orateur, hommage qu’on ne rendit qu’à lui seul. Je ne l’avais vu que dans les

communes, où je l’avais entendu parler une fois

ou deux. Je pus l’examiner à mon aise, n’étant qu’à quelques pieds de lui, en face. Il était de grande taille et gros en proportion. Il avait la figure ronde, le nez petit et le regard pénétrant. Il portait un frac bleu boutonné jusqu’au menton, et une cravate noire, dont il roulait les bouts

fort courts, souvent dans ses doigts. Il dut.

parler. Ilse leva. Le geste, le ton de sa voix, le langage, tout annonçait le puissant orateur. Il affectait la prononciation irlandaise. Son discours fut applaudi. L'occasion n’exigeait pas un grand déploiement d’éloquence ; mais, lorsqu'il parla des malheurs de l'oppression, sa voix prit ce timbre presque tremblant, ses yeux prirent cette expression de douleur et de vengeance que je n’oublierai jamais.

» Le prince Czartoriski avait déjà atteint la cinquantaine en apparence. Il était d’assez haute taille, et sa figure, plus longue que large, annonçait l’homme qui a pris son parti sur les revers de la fortune. Il n’en était pas de même du général Pac, comte polonais et ancien colonel dans les armées de Napoléon ; c’était un homme

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