‹ F.X. Garneau [microforme]Chapitre 4 sur 17 · Vers de Milton dans le Paradis Perdu · texte numérisé non relu

Vers de Milton dans le Paradis Perdu

De ce moment, il entretint dans son âme cette résolution, et il ne manqua plus de prendre note de tous les renseignements historiques qui venaient à ses oreilles ou qui tombaient sous ses yeux.

Cependant après avoir parcouru uns parties de l'Amérique, le

ésir de voir l’Europe, à laquelle l'Amérique doit tout ce qu'elle est, augmentait chez lui à mesure qu'il voyait la réalisation de ce projet plus probable. Ilse mit à faire des épargnes sur le peu d'argent qu'il

agnait chez M. Campbell: etayant à la longue amassé la somme de quatre-vingts louis, il put enfin mettre à exécution son rêve chéri.

Il fitvoilede Québec pour Londres le 20 juin 1831.

“ L'Europe, dit-il au commencement de son Voyage, conservera toujours de grands attraits pour

Une NA DRE ETS

l’homme du Nouveau-Monde. Elle est pour lui ce que l'Orient fut jadis pour elle-même, le berceau du

énie et de la civilisatio. Aussi e pèlerinage que j'entreprenais audelà des mers avait-il, à mes yeux, quelque chose de celui qu'on entreprend en Orient, avec cette difference que là on va parcourir des contrées d'où la civilisation s’est:

retirée pour s'avancer vers l’Occident, et que j'allais visiter, en France et en Angleterre, cetOrient de l'Américain, des pays qui sont encore au plus haut point de leur puissance et de leur gloire. Ni ces contrées n'ont pas l'attrait mélancolique des ruines de la Grèce et de l'Egypte, elles ont celui qu'offre le spectacle de villes populeuses et maguifiques, assises au milieu de campagnes couvertes d’abondantes moissons. Enfin j'allais voir défiler, sous les bronzes de Hyde-

Park et de la place Vendôme, les fiers guerriers eux-mêmes dont ces monuments retracent si solennellement l’histoire.”

La traversée de l'Océan inspire à notre voyageur de graves pensées, desrêves poétiques; ilcharme les heures de loisir en lisant quelques poètes anglais. L'existence insouciante et vagabonde des marins, si bien décrite par Byron, lui fait songer à la vie aventureuse et romanesque desanciens voyageurs canadiens, nos intrépides coureurs de bois. ‘ Quelle source de poésie ue les courses et les découvertes e ces braves chasseurs, qui, s’enfonçant dans les solitudes inconnues du Nouveau-Monde, bravaient les tribus barbares qui erraient dans les forêts et les savanes, sur les fleuves et les lacs de ce continentencore sans citéset sans civilisation.”

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Un autre jour, enveloppé dans son manteau, appuyé sur un des sabords de la poupe, près du timonier, il s'amuse à contempler une tempête, et se laisse aller au ravissement en méditant sur l'intelligence courageuse de l’homme, qui parvient à dompter les plus farouches éléments.

Enfin après vingt-un jours de traversée, le vaisseau entre dans la Manche, où il rencontre une flotte anglaise en croisière, ‘“ les yeux fixés sur cette France révolutionnaire, qui venait encore de jeter un troisième trône aux quatre vents du ciel.”

L'impression profonde que produisit sur M. Garneau la première vue de la terre d'Europe, se retrouve encore dans les lignes émues où il parle de son arrivée.

Pendant son séjour à Londres,

il eut occasion d'étudier avec soin le jeu des institutions anglaises ; il assista rég'ulièrezrnent aux séances de la chambre des communes.

Le temps était propice pour voir fonctionner ce grand corps. On était dans toute la chaleur des discussions sur le bill de réforme.

“ J'avais hâte de pénétrer dans cette enceinte et d'assister à ses délibérations. Mon imagination, parcourant le passé, semblait y voir

renaître ses grands orateurs et ses ands hommes d'état, les Pitt, les ‘ox, les Shéridan, et tant d’autres hommes illustres qui feront toujours la gloire de l'Angleterre.”

Lorsqu'ilassista pourla première fois aux communes, il fut un peu désappointé. Cette grande et longue salle garnie de bancs occupés par quatre ou cinq cents membres, couverts de leurs manteaux et de

tn

leurschapeaux,commes'ilsavaient été sur une place publique, fut loin de lui offrir le spectacle imposant auquel il s'attendait.

Ilentenditsouvent parler O’Connell, lord John Russell, Stanley, Sir Robert Peel, Shiel, Hume, Roebuck. L’éloquence foudroyante du

tribun irlandais l’éblouit ; la phy- .

sionomie, le regard, la voix, le geste, les idées, tout chez lui dénotait l'homme de génie. Lord John Russell lui parut moins favorisé de la nature.

M. D. B. Viger, député par la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada près le gouvernement an-

lais, se trouvait alors à Londres.

. Garneau voulut lui rendre ses hommages et fut reçu avec cette politesse exquise qui distinguait les hommes de l’ancienne société française et qui tend tous les jours

à s’effacer de nos mœurs “ sous le frottemer” du républicanisme et de l’anglification.” M. Garneau était loin de soupçonner, en quittant M. Viger, qu'il allait bientôt être appelé auprès de lui pour lui servir de secrétaire pendant deux ans.

Cependantnotre voyageur “avait hâte de fouler cette vieille terre de France dont il avait tant de fois entendu parler, et dont le souvenir, se prolongeant de génération en génération, laisse dans le cœur de tous les Canadiens cet intérêt plein

de tristesse qui a quelque chose de l'exil.”

Il débarqua à Calais le 27 juillet, et prit en diligence la route de Paris où un spectacle féerique l’attendait. On y fétait l'anniversaire de la révolution de 1830. Descendu le soir à l’hôtel Voltaire, situé

en face du Louvre, il fut témoin des dernières réjouissances qui couronnaient la fete.

“ La foule était immense sur les uais des deux côtés de la Seine et ans le jardin des Tuileries. C’était

un vaste torrent qui circulait en savourant les délices de son triomphe. Le spectacle que j'avais sous les yeux, avait quelque chose de magique. À mes pieds c'étaient les quais où se pressait cette foule mouvante, et la Seine où se réfléchissaient mille flambeaux; en face, les Tuileries et la galerie du Louvre; à ma droite, le Louvre, le portail de l’église de Saint- Grermain-l’Auxerrois et plusieurs ponts jusqu'au Pont-Neuf; à ma gauche le Pont-Royal, le pont et la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, les arbres des Champs- Elysées, et dans le lointain l'arc de triomphe de l'Etoile tout ra-

yonnant de lumières. Des lignes enflamméesembrasantl'horizon de tous côtés, éclairaient toute cette étendue, et permettaient aux monuments de dessiner leursgrandes masses sur les ombres, tandis qu’à leur pied les rayons tombés des flambeaux, doraient latête des promeneurs et faisaient étinceler les armes des patrouilles.

“ Jamais pareil spectacle n'avait encore frappé mes yeux. Le ciel

était enflammé. Des fusées de toutes les formes et de toutes les couleurs s'élevaient de tous les points de Paris. Le feu d'artifice du pont d’Arcole fut vraiment magnifique. On envoya un bouquet tricolore dont la tige embrassait toute la longueur du pont sur lequel on s'était placé, et dont la tête en jaillissant en l'air tomba à droite et à gauche en s'ouvrant en éventail.

“ Je passai une partie de la nuit au milieu d2 ces enchantements.

Le lendemain je m’éveillai comme après un rêve de choses merveilleuses. En rouvrant les yeux, j'aperçus devant moi la galerie du Louvre, ma chambre étant au second en face de ce palais, et je dus commencer à reconnaître la réalité du spectacle qui avait saisi mon imagination la veille. Je me levai pour aller admirer les jardins et les superbes édifices que j'apercevais de ma fenêtre.”

Après un court séjour à Paris, M.

Garneau revint à Londres, comptant toujours retourner à Québec, daïs l'automne, mais des complications nouvelles, survenues depuis son départ, avaient apporté un surcroît d’occupations à M. Viger ; et lorsque, le lendemain de son arrivée, M. Garneau alla frapper à son hôtel, l'agent diploma-

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tique du Canada l’accueillit à bras ouverts et le retint auprès de Jui en qualité de secrétaire. Nous le voile de timidité et de réserve du jeune homme, M. Viger avait deviné, du premier coup d'œil, la haute et ferme intelligence, nourrie de patriotisme, qui devait plus tard doter son pays d’un de ses plus beaux titres de gloire.

M. Garneau accraillit l'offre du diplomate canadien comme une bonne fortune, et se hâta d'écrire à son père et à ses amis de Québec la cause inattendue qui le retenait en Angleterre.

“ Je croyais mon pauvre père encore bien portant dans ce moment, mais une pleurésie !: nous l'avait enlevé un mois après mon

1. Il est remarquable que ce soit la même maladie qui ait emporté le père et le fils.

départ du Canada. Malheureux dans toutes ses entreprises, 1l n’avait réussi en rien. Il emporta seulement avec lui dans la tombe la réputation d'un citoyen honnête et religieux, comme l'avaient été ses pères.”

Le secrétariat que M. Garneau venait d'accepter était loin d’être une sinécure: les deux années

u’il l’'occupa furent des années

e travail sans relâche, du matin jusqu'au soir. Elles ne furent guère interrompues que par deux courtes visites à Paris et dans ses environs, en compagnie de quelques amis et de M. Viger, qui, appréciant de plus en plus les qualités de son jeune secrétaire, lui avait accordé sa franche et cordiale amitié.

À Paris, il fit la connaissance de plusieurs hommes célèbres dans

les lettres et dans les sciences. Il avait déjà été admis, pendant son séjour à Londres, dans la société de plusieurs célébrités anglaises et étrangères, entre autres de M.

McGregor, auteur du meilleur ouvrage qui eût encore paru sur les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, de madame Gore écrivain estimé en Angleterre, et du célèbre Roebuck, que Québec s’honore d'avoir dirigé dans les premiers sentiers de la vie intellectuelle, et dont M. Garneau trace un portrait plein de vérité et d’animation,” fier de voir que cette jeune plante se füt développée au soleil du Canada.”

Il futaussi admis dans les rangs de la Société Littéraire des amis de la Pologne, dont Thomas Campbell, l'auteur du bear poëme anglais : “The pleasures of Hope,” était président, et dont formaient

aussi partie le comte de Camperdown, plusieurs autres membres distingués de la chambre des lords et de celle des communes et plusieurs dames de distinction. Il sy lia d'amitié avec un savant polonais, le Dr. Schirma, ancien professeur de philosophie morale à l’université de Varsovie, et connut une partie des exilés polonais, réfugiés à Londresaprès l'insurrection malheureuse de leur patrie, l’année précédente. Il eut aussi occasion de connaître alors le grand poète national de la Pologne, le vieux Ursin Niemcewiez, le prince Czartoriski, le général Pac, ancien officier de Napoléon.

:.mit quelquefois la main à la rédaction de la revue “ The Polonia” publiée à Londres sous les auspices de la Société.

Un jour dans une réunion de

cette Société, il fut singulièrement frappé du respect qu'impose, en Europe, la supériorité intellectuelle. Outre les illustrations polonaises qu'on vient de nommer, il y avait là des membres de la chambre des lordset de lachambre es communes, des hommes de lettres. ‘“‘ O'Connell est annoncé.

Lorsqu'il fut introduit, tout le monde se leva spontanément, pour rendre hommage au grand orateur, hommage qu’on ne rendit qu'à lui seul. Je ne l'avais vu que dans les communes, où je l'avais entendu parler une fois ou deux. Je pus l'examiner à mon aise, n'étant uw'à quelques pieds de lu en ace. Il était de grande taille et gros en proportion. Il avait la figure ronde, le nez petit et le regard pénétrant. Il portait un frac bleu boutonné jusqu'au menton, et une cravate noire, dont il roulait les bouts fort courts souvent

dans ses doigts. Il dut parler. Il se leva. Le geste, le ton de la voix, le langage tout annonçait le puissant orateur. Il affectait la prononfiation irlandaise. Son discours fut applaudi. L'occasion n’exigeait pas un grand déploiement d'éloquence ; mais, lorsqu'il parla des malheursde l'oppression, sa voix prit ce timbre presque tremblant, ses yeux prirent cette expression de douleur et de vengeance que je n'oublierai jamais.

“ Le prince Czartoriski avait déjà atteint la cinquantaine en apparence. Il était d'assez haute taille, et sa figure, plus longue que large, annonçait l’homme qui a pris son parti sur les revers de la fortune. Il n’en était pas de même du général Pac, comte polonaïs et ancien colonel dans les armées de Napoléon; c'était un homme de taille moyenne, qui

portait sur sa fisure à la fois la résolution du soldat et la tristesse de l’exilé. Son magnifique palais de Varsovie et tous ses biens, qui étaient considérables, avaient été confisqués, comme ceux du prince Czartoriski et de tous les autres patriotes. Niemcewicz, génie d’un ordre supérieur, semblait moins abattu que ses compatriotes, et enmêmetempsplusavancé qu'eux dans l'intimité de leurs hôtes ; mais

cela était dû probablement à sa réputation littéraire. Le prince Czartoriski était l'ami intime du comte Grey.”

La vue de ces illustrations littéraires et politiques augmenta en M. Garneau le goût des lettres, et le rendit plus sensible au sort

ui menaçait ses compatriotes, sé par la conquête comme les Polonais qu'il voyait pleurant ieur patrie sur une terre étrangère.

m F.X. GARNEAU.

Dans une solennité funèbre, célébrée le jour anniversaire de la prise de Varsovie, en l'honneur des braves et infortunés Polonais tombés sous le fer des Russes dans cette fatale journée, M. Garneau fut invité à mêler sa voix aux accents de deuil des exilés, et il lut une pièce de vers qui décèle un beau talent poétique, et qui est surtout remarquable par son énergie. Elle commence ainsi :

‘On nousdisait: Son règne recommence, La Liberté partout renverse les tyrans ; Comme l'éclair, on voit briller sa lance, Qui dans leurs chars poursuit les monarques [errans.

Le guerrier de Warsaw sur son coursier fi- [dèle, Pour la patrie a ressaisi son dard ; Et déjà le clairon résonne en la tourelle Où sommeillaient les satrapes du Czar.’’

Cependant la situation précaire où la mort de M. Garneau, père, avait laissé sa veuve, et la santé

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de celle-ci toujours chancelante depuis cette douloureuse époque, faisait souvent tourner à son fils des regards d’anxiété vers le Canada. Sa pauvre mère lui demandait de revenir au printemps, s’il voulait la voir encore vivante. Il résolut donc de se rendre à ses vœux. D'ailleurs la mission diplo-

Li de M. Viger tirait à sa

Il s'embarqua le 10 mai 1833, par une délicieuse journée du printemps qui semblait lui promettre une traversée rapide et heureuse. Mais il n’était en mer que depuis trois ou quatre jours, lorsqu'une tempête furieuse assaillit le vaisseau, et dura presque toute la traversée. Les vents toujours contraires lui firent presque perdre l'espoir de jamais revoir sa chère patrie.

Dans le récit de son voyage

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écrit vingt ans après, on entrevoit en cet endroit un souvenir d’illusions perdues qui assombrissait son âme.

Au milieu des mélancoliques réflexions qui tombent de sa plume, il laisse glisser un tendre reproche à son pays qui l’a si longtemps oublié. ‘

“ L’ennui me prenait au milieu de cette orageuse immobilité.

L'image du Canada m'apparaissait comme ces mirages trompeurs qui flattent les regards du voyageur au milieu du désert. Je voyais la fortune, l'avenir, le bonheur au delà des mers, dans cette sauvage contrée où l'espérance avait autrefois conduit mes ancêtres; vain songe

que les événements se sont plus 1.

ensuite à démentir en détail.” Voya ; ; court Enfin cinquante jours après son mêm

départ de Liverpool, le 80 juin, il térêt.

on

mettait pied à terre à Québec, et se jetait dans les bras de sa mère. :

ITT.

Divers écrits de M. Garneau.—Son Histoire du Canada,

À son arrivée, M. Garneau essaya d'exercer sa profession. Il fut un an associé avec M. Besserer alors membre de la Chambre d’Assemblée. Quelque temps après, il entra comme comptable dans une banque ; mais il n’y fit que passer.

Cette riche nature s’accommodait mal de l’aride besogne des chiffres.

Il secoua la poussière du comptoir,

1. Les détails qui précèdent sur les Voyages de M. Garneau, ne sont qu’une courte analyse du récit qu’il en a fait luimême, et qui offre des pages pleines d’intérêt.

et obtint une place de traducteur à la Chambre d'Assemblée.

Dans ses moments de loisir, il continuait toujours de se livrer à sesoccupations favorites, les études littéraires, chérissant dans le modeste silence du cabinet cette indépendance de l'esprit sacrifiés si souvent sur lascène politique :

Ca fut vers cette époque qu’il publia dans les journaux plusieurs pièces de poésie fugitive, qui ont été en partie recueillies par M.

ITuston dans son Recueil de Littérature Canadienre, imprimé à Montréal en 1848.

Ces poésies respirent, en plusieurs endroits, les sentiments qui l'animaient au sujet de la nation dont ildevait bientôt entreprendre d'écrire l’histoire.

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