‹ F. ZiemChapitre 11 sur 11 · PLANCHE VIII. — PIVOINES · texte numérisé non relu

PLANCHE VIII. — PIVOINES

(Petit-Palais des Beaux-Arts)

Ziem, ce peintre merveilleux de la lumière, adorait les fleurs où elle sé joue si délicatement, et il les peignait avec une passion et avec une maîtrise supérieure. C'est un vrai bouquet vivant que ce buisson de pivoines et, sous la prestigieuse palette de Ziem, elles acquièrent un éclat et une fraîcheur admirables.

Le grand artiste, " le père Ziem ", comme on avait coutume de l'appeler familièrement et affectueusement, se montra profondément touché de cette manifestation de sympathie venant de cette ville natale qu'il avait quitté si jeune et que ses constantes pérégrinations à travers le monde lui avaient si rarement permis de revoir.

Mais, s'il ne vint pas souvent à Beaune durant sa vie, du moins ne Foublia-t-il jamais et il aimait à ^appeler, dans ses entretiens de la rue Lepic, les belles année de jeunesse qu'il y avait vécues, la tendre et intelligente affection dont l'avait entouré son brave homme de père, le hussard hongrois devenu tailleur d'habits.

Aussi, lorsqu'il voulut remercier la municipalité de Beaune pour la belle fête donnée en son honneur, il n'eut qu'à puiser dans son cœur pour trouver les paroles nécessaires. Il le fit simplement, avec cette sorte de timidité

naturelle qui distinguait ce grand modeste, mais on sentait qu'une violente émotion intérieure Fétreignait. ,

Cette cérémonie fut un des rares jours de gloire officielle que connut Ziem. Jamais il ne rechercha la flatterie, si chère à tant de peintres. Bien mieux, il fuyait et haïssait la publicité, s'offusquait de tout bruit fait autour de son nom. Travailleur acharné, il détestait le monde, les réceptions, les visites, en un mot toutes ces obligations mondaines qui, de nos jours, accaparentle meilleur temps de l'artiste. Il sortait peu, non pas qu'il ne fut extrêmement sociable, mais parce qu'il craignait d'avoir à ouvrir, à son tour, toutes grandes les portes de son atelier, sanctuaire qu'il défendait jalousement et qu'il ouvrait à de rares amis. Autant il se défendait des importuns et des oisifs, autant il se montrait accueillant pour les jeunes artistes qui, souvent, venaient frapper à sa porte

pour lui demander un conseil. Il ne le refusait jamais, il se plaisait alors à parler d'art et il en parlait avec cette éloquence que donne la conviction ; mais, toujours modeste, il se gardait de se poser en maître, en professeur ; il savait donner à chacun l'avis utile, celui qui pouvait être le plus profitable au tempérament de celui quil'écoutait. Aussi les milieux artistiques de Montmartre l'entouraient-ils d'une affection discrète mais réelle où se mêlaient l'admiration et le respect.

Le vieux peintre devait vivre encore sept années, partageant son existence entre Paris et sa propriété de la baie des Anges, à Sainte- Hélène, près de Nice. Il travailla jusqu'au jour où ses yeux et sa main lui refusèrent tout service.

A partir de ce moment, il se replia en lui-même, vivant de ses souvenirs, entre son admirable compagne et des amis très dévoués. " Me voici

à l'heure, disait-il, où il est bien plus utile de s'entretenir avec soi-même qu'avec les autres. " Il pouvait être fier de son passé, glorieusement partagé entre le travail et les bonnes actions. Et, sûr de sa conscience, il attendait la mort avec sérénité.

Elle vint doucement le surprendre un soir, à l'entrée de l'hiver. Il s'éteignit le n novembre 191 1, avec une belle résignation de philosophe et de chrétien.

Aucune note discordante ne troubla l'éloge et les regrets qui saluèrent cette mort : le maître qui partait n'avait que des amis et des admirateurs, parce qu'il était en même temps un grand artiste et un grand cœur.

Au lendemain de sa mort, M. Roger-Milès, qui fut son familier, écrivait :

" Ziem fut peintre avec passion, car rien ne le ravissait comme les belles traînées de couleur qu'il étalait sur sa palette, des traînées

auxquelles il empruntait des larmes devenant tourà tour pierreries étincelantes, atmosphères endiamantées, soleil irradiant de clarté, ciel éperdu d'azur. Et quand je dis qu'il fut peintre avec passion, j'entends qu'il ne fut pas seulement un virtuose du pinceau : une pensée plus haute le guidait dans son œuvre. L'immense poème de la nature, dont il a égrené les strophes pendant ses soixante années de carrière^ été comme la litanie ininterrompue qu'il a dédiée à l'éternelle beauté.

" Dans une note qu'il m'envoyait en 1898, pendant une courte maladie, et qui est comme la confession de son âme à la fois réfléchie et inquiète, il s'écriait: " Inutile de parler et d'expliquer les choses qui appartiennent au sentiment pur, et que la science ne saurait définir, pas plus que les miracles multiples et incessants qui s'accomplissent sous mes yeux. Que Dieu, suprême, veuille et daigne nous par-

donner si nous l'avons offensé. C'est en tremblant que j'écris ces lignes, tellement une pensée surhumaine me semble osée, hardie ! Je m'incline dans la poussière et offre en holocauste mes souffrances, mes nobles et incessants travaux à la recherche de la beauté et prouvant, par tant d'attaches, l'incommensurable de l'Iûfïnî, mais scindé, mesuré, chiffré à chaque pulsation de notre être.

u Dans cette confession où son âme apparaît avec une humilité d'enfant, devant les préoccupations d'au-delà qui l'obsédaient, Ziem justifiait amplement les deux tendresses de sa vie — deux tendresses qui n'en font qu'une, pour qui en raisonne ; l'amour de la Beauté, et le culte fervent de la Bonté...

" Un spectacle de nature qui l'enchantait, une œuvre géniale qui provoquait son admiration, tournaient naturellement sa pensée vers une harmonie supérieure où le sentiment se

mesure à la sensation des choses. Partout, dans le paysage qu'il étudiait, dans la nuit qui planait au-dessus de son front, toute semée d'étoiles, dans le coucher du soleil qui embrasait l'infini d'une splendeur d'incendie, dans la tempête qui gronde et soulève les vagues géantes, et dans la mer calme qui fait jouer à la surface de son miroir frissonnant les mille reflets de l'azur profond, au-devant duquel passe une nuée légère, fondue, fugitive, transparente, partout il découvrait une main directrice, obtinément invisible, dont il sentait le pouvoir, et dont il saluait la mystérieuse volonté. "

Est-il prématuré, sur ce peintre si récemment disparu, de risquer un jugement d'ensemble ? Nous ne le pensons pas. Il est rare qu'une double génération d'artistes se trompe sur la valeur d'une œuvre. Celle de Ziem est unanimement admirée comme une des plus éclatantes exprès-

sions de la Beauté immortelle. Et tant que le mbnde conservera ce culte, Ziem figurera, nous en avons l'intime conviction, au rang des peintres qui ont le mieux servi et plus honoré la peinture française.

Imprimerie Pierre Lafitte et Cie, Paris.

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