PLANCHE VIL — VENISE-TRABACCO
(Petit-Palais des Beaux-Arts)
Ziem, en peignant la Venise actuelle, s'est presque toujours montré évocateur du passé glorieux de la reine de l'Adriatique. C'est ainsi que sur le fond légendaire du palais Ducal et du quai des Esclavons, il fait évoluer les galères de la puissante République, arborant leurs voiles multicolores qui rutilent sous le soleil.
il donnait même sachant qu'on le trompait.
Il fonda de ses deniers une maison de retraite pour les aveugles. Il savait le prix des yeux, étant peintre, et il donna cent mille francs pour qu'on bâtit quelque part un établissement où un certain nombre de ces déshérités seraient recueillis. A cette somme il ajoutait des annuités qui s'élevaient à des chiffres considérables.
" Un jour, raconte M. Claretie, la fantaisie lui prend de visiter cette retraite. Il veut se rendre compte de la façon dont on traite ses pensionnaires. O stupéfaction! Les aveugles hospitalisés par le peintre.... lisaient le Petit Journal. "
Le directeur de l'établissement, trouvant trop ennuyeux de soigner des aveugles, avait ramassé dans l'asile tous les fainéants des environs.
Ziem coupa la subvention donnée à ses aveugles, mais il ne se corrigea pas du péché de
bienveillance. C'était un généreux impénitent.
Un jour, une dame en deuil arrive chez lui, avec une vue de Venise sous le bras et raconte au peintre qu'elle a voulu la vendre et que le marchand la lui a refusée, sous prétexte que c'est un faux Ziem. Celui-ci regarde le tableau et déclare qu'en effet le tableau n'est pas de lui. La dame, alors, joue la comédie du désespoir.
— Quel malheur! s'écrie-t-elle. Je comptais la vendre 2. 500 francs. J'ai besoin de 2. 500 francs ou je suis perdue.
— Eh bien, Madame, donnez-moi votre tableau. Il vaut quatre sous. Je vous donnerai 2. 500 francs, seulement je crèverai la toile. Et personne n'y perdra rien.
Une autre fois, un pauvre diable, qui croyait avoir fait une affaire d'or, lui apporte un de ces faux Ziem que fabriquent des rapins habiles.
— Mon ami, lui dit le peintre, votre Ziem n'est qu'un Tartempion quelconque. Mais
comme vous avez rêvé là-dessus et qu'il est dur de tomber de haut, je vais vous remplacer votre faux Ziem par un Ziem véritable et celui-là, vous pouvez dire que vous l'avez déniché dans le nid même!
Que d'anecdotes semblables on pourrait conter ! Encore celle-ci :
Une certaine nuit, des cambrioleurs pénètrent chez lui et emportent vingt-deux toiles, celles précisément qu'il préférait et gardait dans son atelier pour son plaisir. La police retrouva, non pas les tableaux, mais les voleurs. Mis en leur présence, Ziem reconnut en eux d'anciens modèles et des individus qu'il avait obligés. A ses reproches, ceux-ci répondirent en se lamentant sur le peu de profit qu'ils avaient retiré de leur vol, ayant été volés euxmêmes par des malandrins plus habiles qu'eux. Ziem se laissa toucher par cet argument, retira sa plainte, promettant même de leur payer
chacun des tableaux dérobés qu'on lui rapporterait. Le pacte fut tenu. L'un après l'autre les tableaux rentrèrent à l'atelier et Ziem les racheta à ses voleurs à beaux écus sonnants.
Ziem demeura vigoureux et ingambe jusqu'aux dernières limites de sa glorieuse vieillesse. Il allait souvent sur les bords du lac d'Enghien, pour voir de l'eau, des barques, ne pouvant aller à Venise, la ville aimée à laquelle il avait dit un éternel adieu. Mais son rêve l'amenait toujours vers l'ensorcelante cité.
Lorsque s'effondra le campanile, il envoya une somme considérable pour aider à la reconstruction, mais il refusa les propositions d'un Américain qui lui offrait 100.000 francs pour aller peindre sur place les ruines glorieuses.
En 1905, Ziem faisait à la ville de Paris le magnifique don de cinquante tableaux, de quarante aquarelles et de soixante-quinze études. Cet ensemble unique figure aujourd'hui
dans une salle du Petit-Palais, dont elle est le plus beau joyau. Cest un don plus que royal si l'on songe que, la veille même du jour où devait s'effectuer la remise à la ville, Ziem refusa une somme de 750.000 francs qu'on lui offrait pour les seules aquarelles. Le lendemain, jour de l'installation, il recevait la cravate de commandeur de la Légion d'honneur. Il l'avait attendue pendant trente ans.
Beaune, sa ville natale, voulut rendre hommage à l'illustre vieillard, de son vivant. Elle fêta sa gloire en une émouvante cérémonie et ses concitoyens lui apportèrent le témoignage de leur admiration et de leur respect. Sur la façade de sa maison natale on inscrivit cette date : 25 février 1821-1906.
A cette occasion, Mme Daniel Lesueur, l'éminente romancière, épouse de M. Henry Lapauze, le distingué conservateur du Petit- Palais des Beaux-Arts, récita, dans le silence
fù ZIKM
recueilli de l'assistance, les strophes suivantes vibrantes d'enthousiasme et de passion lyrique
AZIEM
Maître de la lumière et des couleurs vibrantes, Vous qui peignez Venise avec un pinceau d'or, Vous qui faites glisser sur l'eau qui brûle et dort, Par les matins d'azur, les voiles éclatantes,
Oubliez le désert et la blancheur des tentes, L'escadre pavoisée au quai brillant du port, Et le rêve pourpré qui vous enchante encor, Pour votre nid d'enfant et ses voix palpitantes.
Beaune vous fête. — Beaune, avec son ciel léger, Avec ses doux jardins, qui ne font point songer Aux ondes de saphir en des golfes de cuivre ;
Mais Beaune, qui sait bien ce qu'on fait du soleil, Puisqu'elle en met le sang tout vif, qui nous enivre, Dans votre âme, ô génie! et dans son vin vermeil.