‹ Fa Dièze (volume 2)Chapitre 12 sur 19 · EN · texte numérisé non relu

EN

eût paru à 1 illustre ano-

FA DIÈZE. igi

uyme moins plaisant et moins condamnable.

2 ° 11 nous sera facile de nous justifier de l’accusation de marcher les pieds nus, notre défense se divisera en deux points :

I " point. C’est un moyen que nous autres mariniers employons pour ne pas glisser et tomber dans la rivière dix fois par jour;

a e point. Un coup de vent avait enlevé uos souliers.

3°, 4°, 5°. Ici nous sommes heureux,

pouvoir reconquérir l’estime de l’illustre . anonyme en peu de mots :

3° Nous n’avons jamais porté qu’une ceinture bleue ; „ .

4° Depuis que. nous avons des cheveux, nous les avons toujours eus presque ras ;

• 5° Notre bateau était vert. '

II y a encore dans l’article une chose fort

adroite dont nous ne saurions trop remercier l'auteur.

L'illustre anonyme nous blâme fortement d’avoir faltde Maurice un homme qui tourne à toutes les incertitudes comme une feuille tourne à tous vehts au lieu d’avoir réussi à en faire un philosophe . Certes, comme on n'a jamais reproché à un peintre de n’avoir pas réussi à fairb rouge ce qu’il a jùgé bon dé faire bleu, ou me peut prendre ce reproche à la lettre; c’est un compliment d une rare délicatesse; onne pouvait plus agréablement nous dire qùé nous avions peint ressemblant.

Et en effet, c’est Un caractère bien marqué et bien fréquent sous nos j>as que celui de cet homme qui voit toujours juste et qui agit toujours faux, qui dépense toute son énergie en résolutions qu’il n a jamais lâ force d accomplir ; qu» sait si 1 illustre anonyme M. A. H. n’est p^s lui-mème un exemplaire • , de ce type.

Qui sait,. si en commençant sa carrière

FA. D1ÈZE. 193

quasi littéraire de critique il ne se sera pas dit: . . . •. « ... !

« Je serai honnête homme et homme honnête , je ne travestirai pas contre ma conscience ce que les gens font de bon et d’honorable , je ne ferai pas d’articles niaisement malhonnêtes, je ne me mêlerai pas, pour remplir mes colonnes, de la vie privée des gens, parce que cela ne me regarde pas et que c’est de fort mauvaise compagnie, et que les gens que j’attaquerais ainsi pourraient me prendre pour un polisson échappé de l’école, et injuriant tous les passans. »

Peut-être M. A. H. s’est-il dit tout cela et bien d’autres bonnes choses en dépendant.

Enfin, l’illustre anonyme paraît envier fort nos pantoufles de velours vert ; si elles n’étaient complètement usées, et si nous avions pu trouver notre aristarque, nous nous serions empressés de les lui offrir comme un

194 FA D 1 ÈZE .

faible témoignage de notre admiration poulies chefs-d'œuvre qu’il ne peut manquer de faire quelque jour.

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Conrad s’étant endormi dans un fauteuil rêva qu'il se trouvait au temps de ses amours avec Blanche; il la revit svelte, légère, rougissant d’un mot, ti'ouvant un jour entier de bonheur dans une couronne de

bleuets ; il était redevenu lui, ardent et ti-

I96 FA DIF.ZE.

mide à la fois; malheureux d'un nuage qui voile le soleil, et pourrait, s'il s’étendait et crevait en pluie, faire manquer un rendezvous; heureux d'un regard et d’un sourire.

Il était près d'elle, derrière une courtine de noisetiers , lui pai-lant en paroles poétiques de son amour, de ses espérances, serrant ses mains si fort qu’on eût dit qu’il voulait réunir sa chair à la sienne , ses os à ses os , son sang à son sang.

Blanche était émue, et son fichu se soulevait bien fort.

Puis, tout à coup le regardant, elle partit d’un éclat de rire.

Lui, la voyant ainsi, se prit également à rire, mais à rire de telle sorte que tous deux se roulaient par terre.

Puis ils se mirent à culbuter et à sauter sur des œufs qu’ils s’efforcaient en vain de ne pas casser; ils cherchaient à voler , et se tenaient quelques temps en l'air mais re tombaient toujours sur les œufs; puis, comme

dans tous les songes, tout s embrouilla, il se trouva beaucoup d'hommes et de femmes qui tous se riaientau nez, se montraientjau doigt, et redoublaient leur gaieté moqueuse chaque fois que l’un d'eux retombait sur les oeufs ; puis ils furent si nombreux, si pressés qu’on ne distinguait plus i-ien; une voix claire au milieu du bruit commença les premières mesures de l’air : Au Rhin ! Mais les rires devinrent si bruyans que Krumpholtz se ré- * veilla.

— Voilà un singulier songe, dit Krumpholtz en se réveillant.

Un des voyageurs avait entendu son exclamation, et lui dit :

— Il paraît que vous avez fait un singulier songe!

— Très-singulier, dit Conrad. jii

— Y a-t-il de l’indiscrétion...

— Il y a de l’indiscrétion... allait répondre Conrad quand sa voix fut couverte par celle d’une femme qui dit: i j

ig8 FA DIÈZE.

— Sans faire de tort au souge de monsieur le baron — j en ai fait un que je considère comme des plus bizarres.

Conrad fut en lui-même flatté qu’on l'appelât monsieur le baron sans le connaître. Il paraît, se dit-il , que cela se voit à ma tournure et à mes manières.

Nous pensons qu’Athanase avait beaucoup aidé à la divination du titre de sou maître.

La femme raconta son rêve; chacuu l’interpréta à sa fantaisie; deux ou trois autres personnes aussi exposèrent leurs songes de la nuit, puis on en vint à de longues histoires de rêves qui s’étaient réalisés ; le premier narrateur conta une histoire qui lui avait été racontée; on lui répondit avec incrédulité.

Le second raconta une histoire arrivée dans sa famille; on sourit.

Le troisième une anecdote de son |>ère; quelques-uns ne sourirent plus.

Un quatrième ôta ses lunettes bleues et dit :

Messieurs , j'étais, comme la plupart de vous , incrédule ; j’aurais beaucoup ri si on avait prétendu m’expliquer un songe; mais un grand malheur qui m'est arrivé, et qui a rempli d’amertume une partie de ma vie, a singulièrement diminué mon incrédulité ; si vous n’avez rien de mieux à faire je vais vous raconter cette histoire.

On resserra le cercle , on jeta du bois au feu.

Le narrateur remit ses lunettes et s’empara des pincettes pour se donner une contenance .

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Hjistoire du ttojmgeur aur lunettes bleues.

— Messieurs, je descends, et notre origine est bien prouvée , d’un des premiers chefs germains qui passèrent le Rhin pour s’établir dans les Gaules ; plus tard quelques

sujets de mécontentement tirent repasser le Rhin à mes ancêtres

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C’est une terrible chose qu’un homme qui, par un artifice quelconque, a obtenu :

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Ou Tahus de se faire écouter, surtout s’il n est pas sûr de retrouver deux fois les

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mêmes auditeurs , s'il les considère comme uneproiequi valui échapper, et si, par conséquent, il ne se voit aucun intérêt à les ménager.

Le voyageur aux lunettes bleues fit subir à ses auditeurs l’histoire de ses aves, ataves et proaves avec un aplomb et une ténacité imperturbables. Comme nous avons la prétention ou au moins un véhément désir de ne pas nous aliéner tout-à-fait nos lecteurs , nous leur épargnerons la plus longue partie de cette narration et nous les ferons immédiatement passer à l’histoire qui concernait réellement le conteur.

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Suite be l’histoire bu Doyageur au* lunettes

bleues.

— J’avais a3 ans; outre les avantages de la jeunesse, j’étais possesseur d’une assez jolie fortune et d’nn avenir coloré des plus brillantes espérances; j’allais me marier à une femme dont j’étais idolâtre.

FA DIÈZK.

Il faut vous dire qu’elle le méritait:

Elle avait une taille de nymphe.

Des cheveux d’or ,

Une bouche de rose ,

Un teint de lait, •

Des yeux adorables ,

Un col charmant,

Une gorge divine ,

Une main délicieuse ,

Un pied

Et l’expression manquant il posa sa main droite sur sa main gauche de manière à ne laisser voir que les deux premières phalanges des doigts, ce qui donnait au pied qu’il voulait décrire une longueur approximative de deux pouces.

— ... Enfin, ajouta-t-il , vous n’avez jamais rien vu de semblable.

Ma foi, dit en lui-mème Krumpholtz, si cela ne ressemble pas à toutes les femmes cela ressemble du moins très-fort au portraitque fait chaque homme de sa maîtresse.

FA D1ÈZE.

— Telle était Blanche , continua le conteur.

— Blanche! s’écria Krumpholtz.

Blanche ! dit plus bas Athanase qui apportait un verre d’eau à son maître et laissa tomber l’eau sur le baron.

— Maladroit! dit le baron.

Quand il fut sorti après avoir essuyé son maître.

— Ce drôle aurait mieux fait d’envoyer un garçon de rhôtel .

— Ab ! monsieur, dit une femme, on est bien malheureux avec les domestiques , j’ai été forcée d’en chasser un hier auquel je tenais beaucoup.

Ici l’homme aux lunettes bleues voyant l’interruptrice reprendre baleine pensa que c’était le moment de reprendre son histoire où il l’avait laissée ; mais si la femme atait repris baleine c’était pour commencer ellemême une histoire ; de sorte que tous deux

ci'oyant que l'autre céderait la parole, parlèrent ensemble pendant quelques minutes.

l’homme aux lunettes. l’interpuptrice.

Telle était Blan- C’était un homme che. Nous allions qui avait élevé mon nous marier, et l’at- frère, qui m’avait , tente d’un frère ché- toute petite , portée ri retardait de quel- sur ses bras , et que ques mois un instant mon père m’avait reçue tous deux nous. . commandé en mou- * ;> ... . . y

rant. Mais, messieurs

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Ici tous deux voyant que l’autre ne cédait pas se mirent en devoir de se taire , mais tous deux voyant la parole libre s’en ressaisirent en même temps.

l’homme aux lunettes. l’interruptrice.

que tous deux, sans Ce malheureux était me flatter , nous dé- singulièrement adon-

sirions également. Je passais toutes mes soirées chez elles , et tout le monde dans la ville parlait de nous

né à la boisson ; il n’y avait pas un seul jour que Dieu fît , qu’il ne rentrât dans un état à faire. . . .

Alors les auditeurs s’interposèrent; quoiqu’on trouvât généralement qu’il avait abusé de la parole qui lui avait été octroyée, on ne voulait pas avoir essuyé en pure perte tout l’ennui qu’il avait donné, et on le pria de continuer son histoire; on remit du bois au feu, et il reprit:

— Et tout le monde dans la ville parlait de nous comme si nous avions déjà été époux .

Une nuit, je rêvai que je jouais sur le clavecin un petit air que j’ai toujours aimé.

— Monsieur, dit Conrad , quel était cet air ?

Le voyageur ne crut pas devoir répondre

l'A DIEZE.

à cette interruption , ou peut-être ne l’entendit pas , et continua ;

— Chaque touche blanche que je frappais crevait sous mon doigt , et je me trouvais avoir cassé un œuf.

— Moi aussi, pensa Conrad, il y a dans mon rêve des œufs cassés.

— C’est un bien mauvais signe , dit l’interruptrice.

Le narrateur se hâta de ressaisir la parole ; mais , pour se réconcilier avec cette femme, qui était encore assez bien de figure, il dit, en se tournant vers elle :

— C’est ce que me dirent le lendemain mes deux tantes; je n’en fis que rire, mais je fus bien puni de mon incrédulité.

— C’est un air qui vous portera malheur, mon neveu , me dirent-elles.

— Bah! repris-je, je le ferai chanter exprès le jour de mes noces.

11 faut vous dire que cet air n’était alors

nullement connu dans notre ville , et que c’était Blanche qui me l’avait appris.

Un soir , lorsque je sortais de chez elle , elle le joua sur le clavecin comme pour me dire adieu.

— Monsieur, dit Conrad, faites-moi, je vous prie , l’amitié de me dire quel est cet air.

Un chut universel lui imposa silence.

— Allons , pensa-t-il , je le lui demanderai quand il aura fini son histoire que le diable emporte.

— Je fus bien surpris, reprit l homme aux lunettes bleues, quand j'entendis au bas de la maison une voix d’homme qui , s accordant au clavecin , chantait le dessus de 1’ air. Un soupçon jaloux s’éleva dans mon cœur ; naturellement violent , je m’approchai du quidam et lui demandai brusque-

ment ce qu il faisait là : il eut le malheur de me donner un soufflet, la colère m’em-

FA DIKZE.

porta , je le saisis à la gorge et le tuai. — Le lendemain , la justice voulut instrumenter; mais j avais été frappé le premier, j’étais dans un cas de légitime défense , et il n’y avait rien à me dire ; mais cet homme que j’avais étranglé était le frère de ma maîtresse , et il me fallut renoncer à elle.

A ce moment un homme entra qui demanda une place au coin du feu.

L'homme aux lunettes bleues changea de couleur, se leva et sortit précipitamment, Conrad voulut l’arrêter, mais il se détourna à temps pour ne pas être renversé par la brusque sortie du narrateur.

— Il a tort, dit le dernier venu, je ne lui en veux nullement , et n’ai , en aucune façon, l'intention de l’effrayer.

— Vous connaissez ce monsieur? dit

Conrad.

— Je suis le frère d’une femme qu il a failli épouser.

On le mit au fait; il rétablit un peu les choses. Dans la soirée où il était revenu sans avoir prévenu personne, la question impertinente de l’homme aux lunettes bleues l’avait porté à lui donner un soufflet, après lequel l’homme aux lunettes s’était enfui en criant au secours. Cette anecdote l’avait rendu si ridicule aux yeux de sa soeur, qu’elle avait refusé de conclure un mariage qui lui déplaisait et pour la rupture duquel elle se trouva très-heureuse de rencontrer un prétexte.

— Quoi qu’il en soit, dit la femme qui avait déjà beaucoup parlé, il n’en est pas moins vrai que le rêve n’avait pas menti, et que cet air lui a porté malheur : certes, pour rien au monde je ne voudrais rêver d œufs cassés. .

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Com^d ne put résister à l’envie de raconter le songe qu’il avait fait.

— Il n’y a rien de plus clair que ce songe, reprit-elle : cela signifie que vous deviendrez amoureux d’une danseuse qui vous ruinera.

— Ou plutôt , dit un voyageur , que vous serez ruiné par le jeu.

— Ou plutôt par un procès , dit un troisième voyageur.

— Mais cependant, reprit la femme, monsieur a rêvé aussi qu’il avait des ailes et volait , et personne ne peut nier que ce soit un bon signe.

— Cela s’applique très-bien à ce que je disais, répliqua le dernier interlocuteur ; monsieur, comme tous les joueurs, sera jeté dans le gouffre.

— Dans l’abîme , reprit la femme.

— Dans l’abîme sans fond , dit un autre.

— Sera jeté dans le gouffre par quelques chances heureuses qui l’aveugleront.

— Mais, dit le premier voyageur, cela peut encore s'appliquer à ce que je disais : c’est pour s’élever et s’enrichir que monsieur intentera un procès qui le ruinera.

— Mais aussi , dit la femme,, cela s’applique encore mieux à mon explication ; c’est au milieu des plaisirs les plus vifs, au moment où il se croira au septième ciel , dans les bras de sa danseuse , que cet infortuné sera trahi : voilà ce que signifie le songe.

— Monsieur, dit Athanase, votre songe est un songe, et ne signifie rien du tout.

— Je crois que tu as raison, dit le baron.

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